27 janvier 1945. Et au printemps des hommes et des femmes...

Et au printemps des hommes et des femmes répandent les cendres sur les marais asséchés pour la première fois labourés et fertilisent le sol avec du phosphate humain.

Ils ont un sac attaché sur le ventre et ils plongent la main dans la poussière d’os humains qu’ils jettent à la volée en peinant sur les sillons avec le vent qui leur renvoie la poussière au visage et le soir ils sont tout blancs, des rides marquées par la sueur qui a coulé sur la poussière.

Et qu’on ne craigne pas d’en manquer il arrive des trains et des trains il en arrive tous les jours et toutes les nuits toutes les heures de tous les jours et de toutes les nuits.

C’est la plus grande gare du monde pour les arrivées et les départs.

Il n’y a que ceux qui entrent dans le camp qui sachent ensuite ce qui est arrivé aux autres et qui pleurent de les avoir quittés à la gare parce que ce jour-là l’officier commandait aux plus jeunes de former un rang à part
il faut bien qu’il y en ait pour assécher les marais et y répandre la cendre des autres.
Et ils se disent qu’il aurait mieux valu ne jamais entrer ici et ne jamais savoir.

Auschwitz et après, volume I, Aucun de nous ne reviendra, Charlotte Delbo, Les Editions de minuit, 1970.

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