Un tour de table des présents à cette « assemblée générale interprofessionnelle de grévistes » a permis de prendre la mesure d’une mobilisation disparate à l’occasion de la journée nationale d’action. Une mobilisation disparate entre les secteurs qu’ils soient privé ou public puisque si dans certaines structures associatives on relevait 75 % de grévistes dans d’autres il se comptait sur les doigts d’une main.
Disparate aussi puisque si certains secteurs n’étaient tout simplement pas représentés, – à l’exemple des hospitaliers –, d’autres étaient là en très grand nombre avec des représentants du premier degré, du second degré qu’ils soient de Suger, de Paul Eluard, de Rosa Parks pour Saint-Denis de Marcel Cachin à Saint-Ouen ou d’Aubervilliers.
Le symbole Paul Eluard
Une mobilisation disparate encore au regard de l’ampleur de celle en cours, et qui a valeur de symbole, au lycée Paul Eluard et pour plusieurs raisons.
Il s’y est concentré tant de motifs – conditions indignes d’enseignement, absence de profs, classes surchargées, tentatives d’interpellation d’un élève au sein de l’établissement, violences policières à l’égard des élèves, lancement d’une enquête administrative à la rentrée – pour que la convergence des colères opère au plus haut point. Et ce n’est pas tout. Les assistants d’éducation sont en grève depuis le 24 septembre.
S’il fallait un exemple supplémentaire de la détermination des personnels on le trouverait dans le montant de la caisse de grève qui a atteint 35 000 euros.
Ce qui est aussi atteint à Paul Eluard, c’est comme l’affirmait avec force un assistant d’éducation « un point de non-retour » concernant le proviseur dont la communauté éducative exige unanimement le départ.
Le mépris et la peur
Beaucoup ont insisté sur la colère croissante face au mépris, aux propos racistes, aux violences policières, moteurs de la mobilisation au-delà des revendications sociales. Autant de blessures quotidiennes, récurrentes de l’insupportable mépris – de classe – des dominants, du gouvernement.
Un mépris, une peur qui vient de loin à l’égard hier des « classes dangereuses », qu’incarnent aujourd’hui pour le pouvoir et ses relais médiatiques, les quartiers populaires .
La peur. Une peur qui les conduit à entraver la libre circulation, une « assignation à résidence » au moyen de décisions préfectorales qui conduisent à ce que les trains ne desservent pas les gares de Saint-Denis, d’Epinay-Villetaneuse. RER D, ligne H. Le transilien et le RER E sont touchés eux-aussi.
Le mépris. Le racisme. Un ancien ministre de l’Intérieur, Jean-Pierre Chevènement, avait, il y a bien longtemps, parlé de « sauvageons ».
Un seuil d’abjection est aujourd’hui franchi. L’ancien ministre de l’Education, Luc Ferry, tenait ses propos en avril dernier sur le plateau de CNews : « Dans un collège difficile de Seine Saint-Denis ou de banlieue, – avec un salaire pas mirobolant c’est le moins qu’on puisse dire – l’enseignement ressemble à du domptage ».
Et l’on devrait s’interroger sur ce qui fédère les colères ?
Les élèves ne sont pas des sauvages et les enseignants n’ont pas vocation à domestiquer la jeunesse.
Des faits, des propos, un contexte général qui motivent l’urgence pour les intervenants de « tisser des liens » face aux tentatives du gouvernement d’isoler chacun. L’urgence même pour l’un d’entre eux de constituer un « front antifasciste ».
« Tisser des liens »
« Faire circuler l’information », « Agréger tous les secteurs » sont apparus comme d’absolues nécessités en vue de « faire basculer d’autres collègues vers la grève générale ». Une intervenante soulignant « qu’il est possible de gagner », que nous sommes en présence avec la mobilisation de la jeunesse « d’une grève offensive », que le gouvernement a déjà du céder sur quelques points.
Les difficultés de rejoindre la grève ont en revanche été soulignées concernant les travailleurs étrangers ou les précaires. Les pressions patronales, les menaces, la peur, les pertes financières sur des bas salaires rognés par l’inflation pèsent. Pour beaucoup plus que la vie chère c’est aujourd’hui une vie hors de prix.
Un débat aurait pu opposer – sans véritable raison d’être au regard de l’enjeu – ceux qui ont répondu à l’appel d’« une assemblée générale interpro le mardi 3 à 17 h » et ceux qui depuis 2009 à Saint-Denis organise une « assemblée générale interprofessionnelle de grévistes ». Il a fait long feu, tout le monde s’accordant à souligner la nécessité de s’organiser en amont d’une journée de mobilisation, de se réunir aussi entre grévistes tout en associant ceux qui, chômeurs ou retraités, ne sont pas à proprement parler en grève.
« Dissiper toute ambiguïté » en distinguant « assemblée générale de mobilisation » et « assemblée générale de grévistes » semble acquis à l’avenir tout comme le besoin exprimé par beaucoup d’intervenants, de temps d’actions locales. Signe de cette aspiration L’Ecran ne diffusait aucun film ce 5 novembre et la librairie La P’tite Denise affichait portes closes cet après-midi « en soutien au mouvement social ».
En début d’après-midi, à Paris, une foule immense s’est ébranlée à l’appel de l’intersyndicale. Un cortège plus puissant que ceux du 17 et 24 octobre selon les chiffres mêmes du ministère de l’Intérieur.
En amont du cortège, signe d’une fin de règne macroniste aussi violente que grotesque, les forces du désordre saisissaient en toute illégalité pancartes et banderoles. Violent et grotesque parce que de plus en plus illégitime.
Dans un communiqué, l’assemblée générale appelle à un rassemblement pour le dimanche 8 novembre à 16 h, place Victor Hugo, devant l’hôtel de ville.
En fin de journée, dans un communiqué, Matignon annonçait que Sébastien Lecornu réunira lundi « les organisations représentatives des salariés et des employeurs pour une conférence sociale permettant d’apporter des réponses aux questions de pouvoir d’achat et de salaires. »