Anne Slacik, peintre des lumières et des germinations. Une exposition dans la crypte de la Basilique

, par Michel Ribay

L’ouverture, le 28 mai, du Festival de Saint-Denis s’est faite sous le signe d’épousailles. Celles de la peinture, de la musique et du lieu qui les accueille, la Basilique-Cathédrale pour les concerts et sa crypte pour une exposition d’Anne Slacik, peintre dionysienne, qui livre une série de tableaux intitulée Voix de lumières, que l’on peut découvrir jusqu’au 30 septembre.

La critique a pour habitude de rattacher le travail pictural d’un artiste à un genre. On n’y dérogera pas. Cela permet de le situer dans l’histoire de la peinture, de rattacher son oeuvre à un courant, d’en cerner les limites comme en saisir les moments de rupture. Certains ne quittent leur courant de naissance que pour l’approfondir, d’autres prennent un chemin parallèle, retournent à la source, y sculptent une voie discordante, tracent une voix singulière.

A quel courant peut-on rattacher la peinture d’Anne Slacik ? Abstraction, certes, mais certaines de ses toiles ne dédaignent pas le figuratif, les signes y sont quelquefois ténus mais la grammaire féconde. On y trouve des formes multiples du vivant, pistils, tiges, feuillages, fleurs, floraisons de toutes teintes, frondaisons, fleurs de printemps, boutures de lumières d’été ou glacis hivernal. Le végétal parcourt l’œuvre d’Anne Slacik.

Pas de végétal sans lumière. Pas de végétal sans fluide. Lumière, eau. Soleil d’hiver ou morsure d’été caniculaire, des pigments teintés dans la masse balaient la toile.

Anne Slacik est une peintre de la matière. Et de ses germinations. Une peintre matérialiste de l’abstraction – lyrique.

Matérialiste. Le mot pourrait rebuter. Pourtant qui peut s’effrayer de L’empreinte du jardin, Les Orchis, Les Lys, Arbos, Améthystes.

Améthyste, 2007-2009.80x80 cm
Les Solitaires 2012-2013. Papiers 120x80 cm
Papiers-Piero Della Francesca 2007-2009. 65x50 cm

On fait beaucoup avec peu de choses. Comme avec 5 voyelles.

« A noir, E blanc, I rouge, U vert, O bleu, voyelles,
 Je dirai quelque jour vos naissances latentes. »

Pareil pour la peinture. Anne Slacik a aussi beaucoup peint pour accompagner des mots. Des livres peints. Des livres-artistes.

« À partir du moment où l’on considère les mots comme une matière, il est très agréable de s’en occuper. Tout autant que peut l’être pour un peintre de s’occuper des couleurs et des formes. Très plaisant d’en jouer. (…) » écrivait Francis Ponge.

Peintre, Anne Slacik est aussi géographe. Une géographe de la lumière, celle des paysages. Il y avait des peintres d’histoire, nous avons des peintres-géographes.

Sainte-Victoire, Ventoux, Venise et La Salute, Nuit d’Ombrie. Une peintre du Sud. Pour cela elle ne retient que l’essentiel. Une ligne. Une couleur. Sans fard. D’une irisation l’autre…Peintures jaunes. Peintures bleues. Pourpres. C’est ainsi qu’elle intitule nombre de ses toiles, de ses séries. Comme dans un nuancier qui insisterait sur l’origine du mot, nuba, pour « nuage, essaim, voile, obscurité ».

Luz, 2006. 130x130 cm
La Salute, 2005.130x130 cm
Ventoux 4, 2009.130x162 cm

Ce n’est pas par manque d’imagination pour nommer ses toiles mais plutôt l’affirmation d’un choix, d’un fait, le pigment est bleu, la couleur est bleue, la peinture est bleue. Elle a absorbé tout le rouge du spectre lumineux. Ne reste qu’elle même, sa propre substance. Indivisible.

Peinture rétinienne. Peintre matérialiste. Du côté des atomistes grecs. Comme des contemporains de la musique sérielle sa peinture est donc faite de séries. Elle s’y développe, s’y déploie, s’y love. C’est ce qu’elle proposait déjà avec Licht, (lumière) « une série de sept peintures dédiées à Karlheinz Stockhausen et à son opéra du même nom (1977-2003), d’une durée de 28 heures. Licht est un rituel musical total en sept sections de durées inégales et nomme les sept jours de la semaine », précise-t-elle sur son site.

Licht, 2009. 180x180 cm
Prometeo, 2015. 160x300 cm

La musique, on s’y promène chez Anne Slacik. Des Indes galantes, titre d’une exposition. Rameau donc, entre musique et végétal jusqu’à Arbos dédié au compositeur Arvo Pärt ou Prometeo pour Luigi Nono.

« Voix des lumières »

Dans la crypte de la Basilique, c’est là aussi une série qu’elle nous propose. Lumières de douze mois. Ignorant le catalogue ou les cartels, on pense ici à douze apôtres. Le lieu s’y prête tout naturellement. Douze tableaux apostolos de la lumière dans six chapelles.

Qui ou quoi se cache derrière ces abstractions ou s’y dévoile ? Une présence humaine (Lumière de janvier) ? Un motif apparait, là haut, se dérobe, apparition fugace, disparait au fils des mois et revient. Un suaire ? Blanchâtre, cotonneux ou le motif lui-même ? Un suaire que révèle la lumière.

Trois peintures de « Voix des lumières » dans la crypte.

Que dissimule ce suaire de lumière ? Et ce fluide ? Que nous disent, que murmurent ces douze voix dans la pénombre ?

« […] nous éprouvons une fois de plus tout ce que la peinture, depuis quelque temps, a décidé de nous taire pour nous dire, peut-être avec plus de force, ce dont elle désire à tout prix nous entretenir… Une sorte de figuration à l’envers qui capte et conduit notre regard à nous empêcher de voir précisément quelque chose, de façon seulement à nous permettre de ressentir principalement les douces, les si particulières rafales du lieu et de la saison. »

Ces mots sont encore de Francis Ponge évoquant Olivier Debré, maître peintre de l’abstraction. On y reconnaitra aussi l’œuvre d’Anne Slacik. De janvier à décembre, au cœur du sépulcre, Voix des lumières, rotonda des saisons.

Peintures d’Anne Slacik Du 28 mai au 20 septembre 2026. 
Basilique - Cathédrale de Saint-Denis. Dans la crypte. Accès gratuit à l’exposition après acquittement du droit d’entrée dans la nécropole (sur place ou en ligne).

A la galerie HCE, Toile et oeuvres sur papier du 30 mai au 27 juin 2026.
7 rue Gibault, 93200 Saint-Denis