Borderline, Civil War, Occupied City. Après Greenborder, des histoires de frontières, de guerre intérieure et d’oubli impossible. A voir au cinéma L’Ecran.

, par Aurélien Valmont

On vous avait fortement conseillé il y a quelque temps de ne pas rater Greenborder, un film relatant comment sont traités les migrants aux portes de l’Europe entre la Pologne et la Biélorussie. Border, une histoire de frontières donc, de passage d’un monde à un autre, une histoire de violences. Brutales. Mortelles. A l’air « libre ». En forêts, Greenborder. Aujourd’hui, on vous invite à ne pas rater Borderline et Occupied City, documentaire qui s’inspire du livre Atlas of an Occupied City (Amsterdam 1940-1945) de Bianca Stigter.

C’est une histoire de frontières que narre Borderline, le film de Juan Sebastián Vásquez et Alejandro Rojas. D’une limite, d’une ligne à ne pas franchir, qui n’a pas été franchie ou transgressée, borderline, qui sépare le mensonge par omission et la vérité au sein d’un couple de migrants voulant s’installer au USA et qui se retrouve entre deux mondes, pas encore aux USA mais déjà plus ailleurs. Entre deux mondes, deux lieux, celui d’où ils viennent Barcelone– celui de la confiance – , et l’autre, – celui de l’incertitude – celui où ils atterrissent, à New York où la possibilité d’y rester dépend de ceux qui les interrogent. Entre deux mondes, et là dans celui plus incertain que la trahison, celui d’une duplicité possible. Borderline donc.

Un huis clos terrifiant d’une heure et 14 minutes qui dit beaucoup. Qui dit comment aujourd’hui les USA, ce pays de migrants traitent aujourd’hui les migrants. De la frontière du Mexique à l’aéroport John Fiztgerald Kennedy, entre le mur de Trump et l’inquisition d’une retenue douanière à l’américaine.

Une interprétation extraordinaire d’acteurs qui soit assis soit debout n’ont qu’un périmètre extrêmement contraint pour jouer. Tout se concentre sur les visages, les mains, un tremblement, des larmes, le clignement des yeux. Eloignés, rapprochés, séparés, réunis, ils sont ballotés au gré d’une garde à vue, coupés du monde. Magistral.

Migrants, bon migrants, mauvais migrants, américains, vrais ou faux américains, on a dans Borderline, bien qu’effrayante, la version « soft » de l’interrogatoire mené dans Civil War, d’Alex Garland, par un archétype imaginaire mais pourtant bien contemporain, celui de "l’américain de souche", blanc, libertarien, trumpiste en diable qui prolifère depuis quelque temps, fusil d’assaut en bandoulière, le Capitole en ligne de mire. Monstre biopolitique, psychopathe descendant du Far west et géniteur de guerre civile. Glaçant.

Occupied City, de Steve McQueen, l’auteur de Hunger – film coup de poing – qui retrace la vie de Bobby Sands, le militant de l’IRA mort d’un grève de la faim en mai 1981 à la prison de Maze. Occupied City, c’est là aussi une histoire de frontière. Violée. D’humanité assassinée. D’une frontière violée, celle des Pays-Bas par la machine de guerre nazie en mai 1940. En 4 jours, le 14 mai 1940, le pays capitule. La machine de guerre nazie se transforme en machine de traque, de rafle, d’exécutions, de déportation, d’extermination de la communauté juive des Pays-Bas.

C’est cela que nous raconte Occupied City. Des noms, des lieux, des dates, qu’égrène une voix durant 4h et 26 minutes qui rend compte de tous ceux qui ont disparu, ont été abattus, enlevés, déportés, assassinés. Nous sommes à Amsterdam, l’occupied city.

Pas d’archives mais la ville filmée au temps du Covid. Confinée. Couvre-feu. Déconfinée. Déserte. Joyeuse. Manifestante. Festive. La caméra rend compte de la vie d’aujourd’hui, en évoquant les traces, les lieux, les adresses, les étages qu’ont occupé ceux qui sont partis contre leur gré d’un appartement, d’une boutique, d’une école. Ou abattus sur place.

L’insouciance, la joie, les fêtes d’aujourd’hui, la sérénité d’un intérieur dans lequel vivent comme nous le montre la caméra, des hommes et des femmes aujourd’hui, concourent-ils à l’oubli ?

Oublier quoi ? Plus des deux-tiers des Juifs des Pays-Bas disparurent entre 1941 et 1945.

Le pays a capitulé le 14 mai 1940. Mais pas ses habitants, pas tous. En février 1941, cela fait 9 mois que le pays est sous la botte nazie, pourtant durant trois jours les 24, 25 et 26 février 1941 à Amsterdam et dans plusieurs villes des Pays-Bas, évènement unique durant la Seconde guerre mondiale, trois jours de grèves sont lancées contre les arrestations et les exactions dont sont victimes les Juifs de la part des autorités allemandes et du parti fasciste local, le Mouvement national-socialiste aux Pays-Bas (NSB). C’est la Februari staking, - grève de février – lancée par le Parti communiste des Pays-Bas (Communistische Partij Nederland, CPN). Le 26 février, pour une population inférieure à 800 000 habitants, 300 000 personnes manifestent dans les rues d’Amsterdam, l’occupied city.

C’est aussi cela qui ne doit pas tomber dans l’oubli.

Border Line, Civil War et Occupied city sont toujours programmés à l’Ecran.