À Saint-Denis (93), le marché est depuis toujours le cœur battant de la ville. Grand marché populaire, ici chacun·e fait sa place, qu’importe son parcours, pour assurer son avenir et celui de sa famille. À l’été 2022, la division du marché est actée par la municipalité. D’un côté la halle et son pourtour, de l’autre le marché extérieur situé Place Jean-Jaurès va être déplacé place du 8 mai 1945. Ce changement inquiète, mobilise et divise les marchand·es qui cherchent leur place dans les transformations de la ville à l’approche des Jeux Olympiques 2024. C’est cela que « Faire Place » nous raconte.
Tu arrives à Saint-Denis à un moment très particulier, lors du premier confinement au moment du Covid. Tu arrives ici et tu connais en premier l’enfermement ? Quels en sont tes souvenirs et comment cela a-t-il marqué ton rapport à la ville ?
Flore de Corbier – Je suis effectivement arrivée à Saint-Denis pendant le premier confinement. J’étais un peu "perdue" dans la vie à ce moment-là et j’ai été accueillie chez des amis vers Saint-Ouen, à la frontière avec Saint-Denis. J’avais 22 ans. J’ai vraiment découvert la ville dans cette période très bizarre, empreinte à la fois de grosses solitudes et de beaucoup de liens et de solidarité. Je me souviens qu’il y avait énormément de présence policière et de contrôles notamment à la gare mais il y avait aussi des espaces de respiration comme le canal où c’était possible de souffler.
On était tous entassés dans des appartements donc dès que possible les gens sortaient, sinon c’était intenable. .Je me souviens des distributions alimentaires aussi, et des choses mises en place un peu spontanément par les habitants en plus des dispositifs "plus institutionnels" comme ceux de La Croix Rouge auxquels j’ai participé. Donc finalement, aussi étrange que ça puisse paraître, ce moment a généré des rencontres.
Comme j’avais absolument besoin d’argent, je me suis aussi retrouvée à chercher du travail pendant le Covid, ce qui était vraiment le pire moment. J’ai fini par trouver dans une "épicerie bio" de Saint-Ouen qui vendait aussi au marché de Saint-Denis.
C’était le début de l’aventure avec le marché, derrière un stand, pendant le Covid... et c’est aussi là que j’ai compris que je n’allais plus bouger. Je me suis attachée au marché, à la ville, je me suis fait des amis précieux. Ensuite j’ai fait un passage assez rapide par Paris 8, j’ai commencé à travailler dans des associations, des écoles... Je me suis installée pour de bon. Et puis l’idée de filmer le marché a vite germé dans ma tête et m’a amené à me former au cinéma documentaire et à commencer à filmer "la place".
On dirait que tu t’es fondue dans l’histoire de cette ville populaire, que tu as épousé d’emblée diverses formes de résistances, ton investissement auprès de familles Roms expulsées des quais de Seine, nos échanges suite à une intervention de la police municipale à la Maltournée, ton travail sur le marché puis ce film… puis ton travail aujourd’hui d’éducatrice de rue c’est aussi une plongée au plus près de ce qu’est Saint-Denis, une vieille cité où la jeunesse domine …
F. d. C. – Je ne sais pas quoi ajouter à cette phrase qui n’est pas une question (rires) mais je crois que ça fait partie de ma manière d’habiter quelque part et puis c’est aussi lié aux rencontres et aux espaces que j’ai connus dès mon arrivée ici. Un mélange de hasard et d’envie je crois, aussi pour essayer de participer comme je pouvais aux élans de solidarité dont est beaucoup empreinte la ville et aux difficultés auxquelles elle fait face. Il y a des figures d’engagement ici, y compris des gens "de l’ombre" qui n’ont même pas conscience de leur force, alors ça donne envie de soutenir. Je crois que tout est connecté. Travailler auprès des familles et des jeunes c’est une source de force et d’inspiration permanente et c’est la seule chose que je sais faire, avec le cinéma documentaire que je ne sépare de toute façon jamais de sa fonction d’outil. C’est un outil de discussions, de réflexions, de transmissions, de lutte, d’archives... même si je mélange pas forcément ma vie professionnelle et le reste de mes engagements, mes films.
Comment t’es venu l’idée de faire ce documentaire qui raconte l’histoire d’un déplacement, le récit de la disparition du marché place Jean-Jaurès ?
F. d. C. – Après avoir travaillé pendant un an sur la Place Jean Jaurès, j’avais vraiment envie de trouver une manière de rendre hommage au marché. Déjà parce que les marchés représentent beaucoup pour moi : j’ai grandi avec un marché populaire en banlieue de Poitiers où ma maman connaissait tous les commerçants et j’ai des souvenirs assez lumineux là bas. Ensuite parce que j’ai très vite compris l’importance du marché ici. Son importance de fréquence et de taille bien sûr, mais aussi son importance symbolique. Il permet de se nourrir, s’habiller, faire des cadeaux, décorer la maison, bricoler etc pour tout le monde et à bas coût, ce qui est essentiel. C’est aussi un endroit de sociabilité, où on se donne rendez-vous, où on croise les voisins, la famille, les amis... Je ne connais pas une famille qui ne va pas au marché. Le marché rythme un peu la vie des gens, on y est traîné par les parents quand on est petits et puis les habitudes se transmettent même si - et c’est un des sujets du film - évidemment avec les grosses surfaces comme Carrefour et internet le marché est devenu moins essentiel.
Il n’empêche qu’à Saint-Denis, et particulièrement quand le marché était Place Jean Jaurès, le cœur battant de la ville c’est mardi, vendredi, dimanche, qu’il fasse soleil, pluie ou neige. Et puis évidemment c’est au fil des rencontres et des discussions - qui ont lieu souvent très tôt avant l’arrivée des clients - que j’ai vraiment nourri le projet du film. Plus je rencontrais les "travailleurs du marché" , plus je consolidais ce désir de faire un film avec eux. Je trouvais que leurs parcours et leurs récits en disaient long sur le rapport à leur travail mais aussi sur Saint-Denis et plus largement sur des réalités présentes dans les villes et les quartiers dits "populaires".
Donc j’avais déjà envie de filmer le marché à la fin de ma période de travail là-bas mais je pensais pouvoir prendre le temps pour me former avant de commencer à filmer "pour de bon". La rumeur du déplacement est arrivée et a précipité mon désir de film et le besoin de tourner en urgence. J’ai compris que j’allais devoir "courir" pour documenter à la fois le travail au marché, la place et sa "disparition". Et évidemment, c’est le processus du déplacement qui est venu peu à peu structurer les échanges et donc le film. Finalement ce bouleversement a en quelque sorte concentré les sujets, les enjeux que je voulais aborder.
Comment as-tu fait pour te faire accepter, te fondre si facilement dans cet univers qui est quand même très masculin pour y tourner ce film ? Tu avais déjà un pied dans le marché en y travaillant mais quand même …
F. d. C. – Le fait d’avoir travaillé au marché a beaucoup aidé, c’est sûr, parce que je crois qu’il y avait déjà une forme de confiance. C’était aussi plus évident pour moi parce que je connaissais le fonctionnement du marché et les étapes du travail. Je suis énormément allée au marché, souvent avant l’arrivée des clients donc vers 5h ou 6h. J’ai bu beaucoup de cafés et de thés à la menthe...
Et puis, quand j’ai commencé à filmer, je me formais en même temps et les commerçants étaient très réceptifs au fait que la place allait être mon école de documentaire en quelque sorte. Il y avait beaucoup de respect pour la notion d’apprentissage et l’envie mutuelle -en tous cas avec certaines personnes, qui sont dans le film- de tenter quelque chose sur cette place du marché. J’avais aussi souvent la sensation d’une forme de reconnaissance des gens du marché que quelqu’un s’intéresse à leur travail.
C’est vrai que c’est un univers assez masculin et perçu comme tel mais - et j’ai aussi tenu à le montrer dans le film - il y a pas mal de femmes finalement y compris des patronnes de stands. Et souvent, parce que femmes et parce que travaillant dans cet univers "dur" qu’est le marché, ce sont des personnes très fortes, très dignes et qui ont beaucoup à raconter.
Comment s’est déroulé le tournage ? Comment as-tu été amenée à mettre en avant certains personnages ? Tu les a choisis ou ils se sont imposés au fil de l’histoire, des séquences filmées, du montage ? Tu me disais que le film s’est écrit au montage…
F. d. C. – J’ai tourné de fin 2021 à août 2024. Dès le début, je savais que je voulais faire un film avec plusieurs voix, un film "puzzle" et plein de vies, plein de voix, comme le marché. Evidemment au fil du temps le lien avec certains se fait plus qu’avec d’autres ce qui a réduit le nombre de participants au fur et à mesure. Le parti pris de filmer dans les stands, en cinéma direct avec une caméra assez visible impliquait ce soin porté au travail et aux clients, et la nécessité de désir mutuel dans le tournage puisque les gens voyaient exactement quand je tournais ou quand ma caméra était posée. Parfois on m’a demandé d’arrêter de filmer, parfois les gens revenaient vers moi ensuite pour discuter, pour refaire. C’était un petit défi dans un endroit aussi dense qu’un marché mais j’y tenais. Ce que je dis souvent c’est que même si j’avais une idée assez précise du film, il s’est beaucoup écrit au fil des tournages et puis bien sûr au montage, j’en reparlerai.
C’est un peu la magie du documentaire pour moi, cet espace dans lequel la réalité vient en permanence retravailler la matière d’un objet film et les intentions de la personne qui porte la caméra.
Le film est donc assez peu basé sur de la mise en scène venant de moi - les commerçants se mettaient parfois eux-même en scène, ça fait aussi partie de leur travail et je trouvais cette liberté de représentation intéressante - mais beaucoup sur des choix de moments stratégiques, où être avec eux sans déranger leur travail, en connaissant le déroulé type des marchés et donc en allant chercher des éléments dont j’avais besoin pour le film. C’est aussi arrivé une ou deux fois que j’organise un moment de rencontres, d’échanges dont je savais qu’il serait intéressant à la fois pour les gens que je filmais et pour le film lui-même. Ces tournages sont restés dans le montage final.
La difficulté du film a été de maintenir des fils rouges cohérents là où le marché est une porte d’entrée pour plein de sujets tous très intéressants. Par exemple, dans le film on voit assez peu les "ouvriers", les "petites mains" qui sont en réalité en bas de la pyramide et sans qui le marché s’écroule. J’ai essayé de garder ma ligne principale, celle qui s’intéresse aux parcours de commerçants, à la notion de transmission et aux conséquences des bouleversements en cours dans la ville, ce qui faisait déjà pas mal de fils évidement tous reliés les uns aux autres.
Avec les trois ans de tournage, il y avait beaucoup d’heures filmées donc le temps de montage a été assez conséquent. A ce moment-là, grâce aux soutiens et aux aides dont j’ai bénéficié au fil du temps - notamment avec Kevin Chaty qui a produit le film et qui a été un allié précieux - j’ai pu arrêter un peu de travailler à côté pour me consacrer au film. Là j’ai eu une autre alliée précieuse en la personne d’Anna Roussillon avec qui on a beaucoup travaillé sur la construction du film entre le récit chronologique - empreint des évolutions en cours dans la ville, des luttes et des saisons - et les récits plus personnels, la manière dont chacune des personnes filmées se raconte et se pense au milieu de tout ça. Donc oui, de fait, le film s’est beaucoup construit au montage en testant différentes manière de construire ce "puzzle" pour arriver à la version finale de "Faire Place".
As-tu aujourd’hui un autre projet ?
F. d. C. – De projet de long métrage documentaire, pas pour l’instant non. Déjà parce que je n’ai plus envie de réaliser un film seule, ensuite parce que - comme je le disais plus haut - je considère le cinéma documentaire comme un outil très utile dans une ville, une communauté, au travail.... Bon, je dis que j’ai réalisé seule ce qui est vrai mais j’ai beaucoup été soutenue y compris par des gens du marché, mes proches, mes camarades de formation, mes amis d’ici qui étaient toujours partants pour venir m’épauler sur un tournage et que je profite pour remercier une nouvelle fois.
Je fais des films quand je ressens qu’il y a une forme de besoin de ce film et qu’il aura une forme de résonance, qu’il pourra servir de support, d’archive...
J’aime aussi bien quand ça correspond à une aventure collective. Donc cette envie reviendra sûrement bientôt mais pour l’instant je cherche aussi à diffuser un maximum "Faire Place", partout où il peut avoir sa place, ce qui prend aussi du temps et de l’energie.
"Faire Place", sera de nouveau projeté le samedi 28 février à 15h30 au Fauvettes City Club à Saint-Denis-Pierrefitte (3, rue des Rougemont) et le lundi 2 mars à 19h à la SCAM dans le 8ème arrondissement (5, avenue Velasquez).
Ces deux projections sont gratuites.

