Ce qui nous lie. « Faire entendre nos colères et construire des alternatives ». Jeunesse/Regarder devant/Faire face. Un Forum dionysien des solidarités locales en construction

, par Michel Ribay

Dimanche 19 novembre. C’est au sein du chapiteau Rajganawak, installé depuis de nombreuses années rue Cambon, que se sont retrouvés une quarantaine de militant.e.s dionysien.ne.s pour débattre des conditions dans lesquelles chacun, chacune pourrait participer à la création d’un Forum dionysien des solidarités locales. Récit.

L’objectif pouvait paraitre démesuré au regard du nombre de participants mais il s’agissait, avant tout appel public, pour ceux qui avaient participé à des premiers échanges informels au sein du Jardin Haguette, lors d’un « Apéro des solidarités », de s’entendre sur la nature d’un texte fondateur du Forum dionysien des solidarités locales, sur un mode de fonctionnement et déjà, pour certains, de faire connaissance.

Faire connaissance puisque si de très nombreuses personnes s’étaient déjà croisées à l’occasion de telle ou telle mobilisation, la plupart n’avaient pas eu l’occasion de dire quelques mots de leur parcours, de leur engagement militant et des motivations qui les conduisaient à se lancer dans cette démarche.

Une présence très marginale de militants, présents à titre personnel, appartenant à des organisations politiques (PCF, LFI, NPA), aucun élu de l’opposition municipale n’était présent, les participants issus essentiellement du mouvement associatif, non encartés, représentaient presque tout le spectre des champs de mobilisation investis depuis de nombreuses années à Saint-Denis.

S’il était pointé le fait que l’assemblée n’était pas à l’image de la diversité de la population dionysienne, la présence très majoritaire des femmes manifestait elle la place qu’elles occupent dans les luttes. Une participante, exprima sur ce sujet lors du débat, sa déception, sa colère même d’un retentissant « Y en a marre, ils sont où les bonhommes ? ». La même personne soulignait aussi l’absence de trentenaire, de jeunes au sein de l’assemblée et la difficulté pour de récents Dionysiens de trouver leur place au sein de mouvements où la mémoire militante de la ville peut s’avérer pesante voire excluante.

Faire connaissance s’avérait donc un moment important puisqu’il a aussi permis à certains de mettre des mots sur leur malaise, les difficultés des luttes, les incompréhensions, les malentendus ou le traumatisme qui perdure depuis les élections de juin 2020, la rupture du dialogue entre forces politiques et même la peur devant la situation politique nationale.

Des paroles que l’on entend peu quand, dans l’urgence, taraudés par une échéance il s’agit de préparer un tract, une manifestation, un rassemblement. Encore moins quand on est mûs par une stratégie partisane, enserrés dans des considérations tactiques. C’est un peu de cette gangue que l’assemblée espère s’extraire à l’avenir pour s’entendre et faire ensemble.

De profondes mutations

« Ville populaire, ville ouvrière, Saint-Denis a su longtemps articuler solidarité et mobilisation et action municipale et être pour plusieurs générations, un lieu d’émancipation et de résistance », c’est ainsi que débute, sous le titre d’Urgence sociale, le texte martyr soumis à l’assemblée et qui a vocation à constituer le manifeste fondateur du Forum dionysien des solidarités.

Ne faudrait-il d’ailleurs pas commencer par énoncer ce que la ville n’est plus, ce qu’elle est devenue, de quelle monde contemporain elle est aujourd’hui le reflet. Et sans oublier l’histoire – d’une ville ouvrière – dont tous partagent et se revendiquent des luttes émancipatrices menées, y puiser une force de renouvellement créatrice, productrice de solidarités,– sachant que ce monde ancien, qui faisait société, société politique même, est derrière nous.

Dans le numéro 303 de la revue " Projet ", parue en 2008, cette nouvelle donnée était résumée au travers d’une formule. L’apparition « d’une nouvelle figure de la ville », « une recomposition territoriale entre le pouvoir, le travail et la vie » au cours de laquelle « La matrice de la banlieue rouge, la composition « travail-mairie » était frappée de péremption ».

L’ouvrier, l’ouvrière se sont éteints, restent le livreur, la technicienne de surface, le laborantin, la manutentionnaire d’Amazon, l’agent de piste de Roissy-Charles-de-Gaulle, l’infirmière, le préparateur de commandes, le pilote d’Uber ou la caissière de Carrefour.

Orange Business Services, Samsic Securite, Randstadt, Generali et d’autres ont remplacé ici Jeumont-Schneider, Cazeneuve, Nozal, Gibbs, Christofle et les autres.

C’est bien aussi par là, que la donne politique a changé tant il est bien plus difficile de s’adresser à un monde du travail éclaté qu’à des collectifs constitués.

De quoi, de qui notre ville s’est faite ? Ville ouvrière… ville syndiquée… ou pour beaucoup lieu de travail et lieue de vie ne faisait qu’un … ville précaire… ville monde…ville jeune… ville de premiers de cordée… De quoi, de qui notre ville s’est défait ? De quoi notre ville est faite ? De quoi notre ville s’est défaite ?

Sans doute de n’avoir pas su capter, saisir ce qui se jouait avec les changements profonds que connaissait la ville. Il faudra bien se pencher là-dessus, non pour établir des responsabilités mais cerner communément, repérer ce qui a fait défaut, ce qui s’est défait au fil des années, ce qui a empêché de construire du nouveau.

Remonter le fil d’un communisme municipal qui lui, au fil des décennies, tout en s’efforçant de maintenir un cap de valeurs, ce qui face à l’offensive libérale n’était pas simple, a vu : s’effriter sa base sociale, s’effacer ses innovations, se distendre ses liens historiques avec la population, connaitre la montée d’une abstention massive, la désaffiliation politique et in fine le divorce.

Des éléments exogènes ont structuré et amplifié ce mouvement.
Saint-Denis n’échappe pas à ce qui a été noté à l’échelle nationale comme trois éléments structurants de l’abstention :
– un taux d’abstention plus élevé dans les grandes métropoles
– l’impact de la part des 18-24 ans sur le taux d’abstention d’une commune. Les villes ayant 5% et plus de 18-24 ans ont, de façon globale, un taux d’abstention plus haut. L’inverse est tout aussi visible avec la tranche d’âge des plus de 65 ans ;
– Enfin, dès lors que le chômage passe la barre des 10%, la commune fait partie des plus abstentionnistes.

Grande métropole, ville jeune (22,7% des Dionysien.nes ont entre 15 et 29 ans), fort taux de chômage (15%), Saint-Denis coche les trois cases.

On peut y rajouter d’autres éléments dont un qui renvoie à une extériorité vis à vis de l’histoire politique de la ville : en 2020, 38,20% des ménages vivant à Saint-Denis avaient une ancienneté comprise entre moins de deux ans et maximum quatre ans.

Faut-il rappeler que dès l’élection municipale de 2008, le total des voix d’opposants se situant à droite de la liste conduite par Didier Paillard est supérieur de près de 10 points au score du maire sortant lors du premier tour. Que l’élection de 2014 est remportée, d’extrême justesse, par le maire sortant avec le ralliement de son principal opposant durant tout le mandat, face au maire actuel, vainqueur en 2020.

Faire connaissance… et s’entendre sur un projet sans s’enfermer dans un calendrier

Il ne s’agit pas dans cette démarche de construction du Forum dionysien des solidarités d’une initiative qui viserait essentiellement à prôner un retour aux urnes. L’échéance électorale proprement dite de 2026 n’a d’ailleurs jamais été évoquée. Beaucoup des participants connaissent par ailleurs les limites de la démocratie représentative, son épuisement, qui même teintée d’une démocratie participative mise en œuvre dans les années 90 – n’a pas su (pouvait-elle vraiment lui redonner quelques attraits ?) enrayer un inéluctable dépérissement, une perte de crédit de ce mode d’expression politique.

Chaque force de la galaxie politique dionysienne suit aujourd’hui sa propre trajectoire, rien n’interdit à l’avenir de viser, d’organiser l’indispensable alignement des planètes. Un Forum des solidarités y contribuera sans doute à sa mesure.

Faire, refaire, retisser ce qui s’est évanoui, tisser surtout de nouveaux liens face à ce que les pouvoirs locaux, ici récemment, ou nationaux ont détruit et détruisent méthodiquement. C’est bien l’enjeu aujourd’hui, sans esprit de revanche et sans nostalgie.

Quelles que soient les échéances, le calendrier, les contraintes, construire maintenant et ici des alternatives, semble bien au cœur du projet exprimé au cours de cette réunion. Agir surtout à partir de ce qui rassemble et non de ce qui pourrait diviser.

Education, logement, droits des femmes, discriminations, accès aux droits, antiracisme, libertés publiques, violences policières…

Si tous ces thèmes ont été cités et feront pour certains l’objet d’axes de travail prioritaires – dans un cadre et sous des formes qui restent à définir –, les personnes présentes ne représentaient pas tout le vaste champ des mobilisations et de la solidarité dionysienne, cette réunion de préparation n’avait pas fait l’objet d’un appel public.

Beaucoup d’acteurs dionysiens associatifs ou autres – la liste est incomplète – étaient ainsi absents, ceux du mouvement sportif associatif dionysien aujourd’hui très maltraité, ceux pour le droit des minorités sexuelles dont la ville a connu deux années de suite des manifestations d’ampleur, ceux qui accompagnent la détresse des réfugiés et migrants ou des sans-papiers, ceux des collectifs mobilisés sur les JO, l’aménagement de la zone des Tartres ou ceux de l’Ilot 8 Basilique, celles qui ont fait de la lutte contre la précarité infantile un combat quotidien ou celles et ceux qui, syndiqués ou réunis en collectif, sont les acteurs de la santé publique à Delafontaine, à Casanova. Ceux de la santé communautaire à Franc Moisin étaient excusés ce dimanche.

A défaut d’exhaustivité d’acteurs engagés, beaucoup de quartiers étaient pour autant représentés, le centre-ville, le Franc Moisin, Bel Air, La Plaine, Sémard ou excusés pour Floréal ou la Mutuelle.

Un forum des solidarités n’a pas de porte. S’il en comporte pour se mettre à l’abri des intempéries de toutes sortes, elles restent pour la suite grandes ouvertes à tous, aux idées, au nouveau et même à l’inattendu.

Une méthode de construction née au sein du mouvement du Forum Social Mondial

Adossés au texte martyr, quelques principes de fonctionnement extraits et inspirés des innovations apportées par les Forums sociaux mondiaux et locaux ont été proposés :

– Le Forum dionysien des solidarités locales (FDSL) n’est pas une instance représentative. Personne ne sera donc autorisé à exprimer, au nom du Forum, des prises de position prétendant être celles de tous les participant.e.s..
– Le FDSL est ouvert au pluralisme et à la diversité des engagements. Il ne réunit et n’articule que des mouvements, organisations ou collectifs de la société civile locale. Les partis ne peuvent y participer en tant que tels. Leurs membres, responsables ou élus ne s’y exprimeront qu’à titre individuel ou à partir de leur engagement associatif, syndical ou collectif.
– Pour toute décision sur une déclaration ou une initiative commune la règle est le consensus. Jamais le vote majoritaire.

La visée de ces principes et leurs objectifs : construire des alternatives sont explicités dans deux interventions de Chico Whitaker, un des initiateurs des Forums sociaux mondiaux que l’on peut écouter ici :

Et ici

Un comité de facilitation a été mis en place et reste ouvert à toutes les bonnes volontés. Il n’est ni une instance de décision, ni une instance d’élaboration. Il est au service du projet qui se construit dans les séances plénières. La prochaine aura lieu en janvier 2024.

Il y a vingt ans, plus de cent forums sociaux locaux s’étaient réunis pour mettre en œuvre des alternatives à l’échelle locale en France. Le 15 novembre 2003, une manifestation-parade avait conclue le Forum Social Européen à Paris, sous le slogan « Pour une Europe des droits dans un monde sans guerre ».

C’est dire l’actualité de ce mouvement.

Parti d’un jardin et d’un petit chapiteau, à tâtons et avec autant de modestie que de nécessité, les premières graines du Forum dionysien des solidarités viennent d’être semées par les premiers participants. Qui de plus maintenant pour les faire germer ?

Nuage de mots/ce qui s’est dit…

Enchâssés les uns aux autres, les mots qui suivent restituent en partie la tonalité des échanges et des attentes exprimés. Signe des temps, ils furent accompagnés toute l’après-midi du chant d’un oiseau. Gai rossignol ou merle moqueur ?

Besoin d’échanges/Croisement/Mouvement facilitateur/Partage/Vivre/Travailler/Ensemble/Traumatisme/Violences/Transmission/On perd du terrain sur la ville/Associatif/Pas de structure à défendre/Pas de stratégie/Déconstruction culturelle/Créer du commun/Résistance/Energie/Partie prenante/ Forum sociaux/Secours populaire/Discriminations/Démocratie locale/Décloisonner/Universalité des droits/Conjugaison/Enjeux locaux//Double peine/Maire et employeur/La culture comme accueil /Expulsions/Education/Dans l’attente/ Par curiosité/Née à Saint-Denis/ A titre individuel/Le social c’est ma vie/Commun/Commune/Cartographie/Accès aux droits sociaux/Service public/Nouvelle expérience/L’heure est grave/ Renforcer l’horizontalité/Terrain d’expérimentation/Attachement/ Quartiers/Mémoire/Une période de guerre civile/ Division/Eparpillement/Indifférence/Porter témoignages/Peur de l’avenir/Economie de guerre/ Mensonges/Attention sociale/Diversité des points de vue/Cherche une dynamique/Espace/Avoir une réponse et agir/Envie que ma parole porte/Insertion/ Faire participer/Espace d’échanges./Culture de paix/Jardin Haguette//Foire aux idées/Un pari/Outil/Pessimisme/Espoir/Force de propositions/ Education populaire/Ecologie/Autogestion/Aujourd’hui et demain/Ma place ici/Expérience/

Résonnent encore les derniers énoncés qui résument l’enjeu : Jeunesse/Regarder devant/Faire face.

Le Forum dionysien des solidarités locales (FDSL) peut être contacté à cette adresse : fdsl93200@gmail.com

Le blog de Saint-Denis se fera le relais des initiatives et travaux du Forum.
Cette réunion a été l’occasion de rappeler que le Blog est un outil d’information des Dionysien.ne.s et que toutes les informations d’intérêt public peuvent lui être adressés à l’adresse suivante : leblogsaintdenis@gmail.com

Le Blog de Saint-Denis s’associe aux chaleureux remerciements adressés à Rajganawak et son chapiteau, association et lieu de culture, de partage, de solidarité et de création qui a accueilli cette réunion.