Démission d’Oriane Filhol. « Discussion… relations, rapprochement… complicité…danger ».

, par Michel Ribay

Les raisons de la démission d’Oriane Filhol du conseil municipal ont fait l’objet de plusieurs articles de presse. Des articles non signés dans Libération et dans Le Figaro reprenant essentiellement des éléments de dépêche de l’Agence France Presse (AFP). Le Parisien a de son côté publié un article sous la plume de Marjorie Lenhardt qui était présente à l’audience de la cour d’appel de Paris qui a condamné Mouloud Bezzouh. Un récit politique.

Expliquant les raisons de sa démission au Parisien le 24 mars Oriane Filhol déclare : « Je suis soulagée qu’il soit reconnu coupable mais j’abdique, je ne me sens plus capable d’être sereine, de mener des débats nourris ».

Elle précise, indique l’article : « ne pas se sentir en sécurité dans ce conseil municipal, sachant justement les relations entre le nouveau maire et le commanditaire de mon agression ».

« Le fait qu’il se promène [Mouloud Bezzouh. NDLR] devant chez moi régulièrement, que je ne sais toujours pas pourquoi cette agression a eu lieu, le fait qu’il affiche haut et fort son soutien au maire et de voir ce rapprochement, je ne peux pas continuer dans ces conditions, insiste-t-elle. Il y a un sentiment d’insécurité dans ce conseil municipal. »

« J’ai vu Bally Bagayoko au lendemain de sa victoire discuter avec le commanditaire sur le parvis de l’hôtel de ville alors que je faisais mes cartons. »

Commentant sa lettre de démission elle précise sur son profil Facebook : « C’est un choix personnel qui fait suite à la condamnation définitive du commanditaire de mon agression. Ma réaction épidermique lorsque j’ai assisté à la discussion entre lui et le maire m’a fait prendre conscience que je ne suis pas en capacité de siéger sereinement en tant qu’élue municipale d’opposition. » La lettre de démission est dans le portfolio.

Les mots sont importants. Notons les : « relations », « rapprochement », « discuter », « discussions ». Nous y reviendrons.

Depuis son agression en décembre 2023, Oriane Filhol, malgré le traumatisme, a poursuivi son activité d’adjointe au maire. A plusieurs reprises elle a fait face, très dignement, aux différentes audiences, à Bobigny, à Paris, et a été profondément affectée qu’à plusieurs reprises celles-ci ont été renvoyées en raison de l’absence de comparution du prévenu. A l’occasion d’une d’entre-elles elle avait indiqué qu’elle n’était pas sûre, à l’avenir, de vouloir poursuivre son engagement, ses activités d’élue. Un doute exprimé à diverses reprises.

Elle a néanmoins poursuivi ses activités d’adjointe au maire et son mandat au sein de l’exécutif départemental. Elle a tenu tête, avec raison. L’inverse après son agression aurait donné raison à ses agresseurs, au commanditaire. Un commanditaire qu’elle a côtoyé au sein du conseil d’administration de PCH. Un commanditaire qu’elle a du croiser en 2020 au moment de la campagne électorale et pour certains de ses colistiers dès 2014 puisque Mouloud Bezzouh était déjà un fervent soutien de Mathieu Hanotin, il y a 12 ans.

Oriane Filhol a récemment mené campagne pour l’élection municipale. Elle occupait la neuvième place sur la liste « réussir Ensemble » et a donc été élue conseillère municipale de l’opposition.

S’adressant au maire dans sa lettre de démission datée du 24 mars, elle indique : « Le 16 mars quelques heures après votre élection en tant que Maire de Saint-Denis, vous vous êtes entretenus durant de longues minutes avec Mouloud Bezzouh et avez terminé cette discussion par une longue poignée de mains sous la fenêtre de mon bureau en mairie ». […] Dans ces conditions je ne me sens pas en sécurité pour participer aux conseils municipaux, avoir des débats sereins avec vous et les élu.es de la majorité et rentrer chez moi tard le soir à des horaires connus de tou.te.s. »

Pourtant le 17 mars, sur son Facebook, elle conclue un post, touchant de vérité, sans langue de bois, exposant son inexpérience, ses doutes, – fait rare en politique –, de ces mots : « Je resterai une élue municipale d’opposition et une conseillère départementale pleinement mobilisée. À très vite, à demain ! ».

Elle écrit ce post le lendemain de sa « réaction épidermique ». Une réaction épidermique face à une « discussion » entre le maire et le commanditaire – encore supposé – de son agression, mais dont elle sait qu’il est coupable, elle en a l’intime conviction, elle l’a déjà dit, exprimé, témoigné même en audience.

Que s’est-il passé entre le 17 et le 24 mars ?

La « discussion » du 16 entre le maire et Mouloud Bezzouh s’est transformée. Ce n’est plus une « discussion » ce sont des « relations ». Plus que « des relations », « un rapprochement » ou inversement.

Ces glissements sémantiques, ces glissements entre un fait survenu le 16 mars – qui peut interpeller, choquer Oriane Filhol – et ce qui devient un récit politique le 24 mars interroge.

Jusqu’à preuve du contraire ce sont les colistiers d’Oriane Filhol dès 2014, en passant par 2020 et jusqu’en 2023 qui ont eu des « relations » avec le commanditaire de son agression. Pas de « rapprochement » mais une étroite proximité.

A cette étroite proximité, connue et avérée entre des colistiers de la majorité sortante et le commanditaire de l’agression d’Oriane Filhol tente de se substituer aujourd’hui un récit politique fondé sur de supposées « relations », sur un supposé « rapprochement » dont on déroule le fil. Relations, rapprochement donc… complice ?

Une complicité qui conduirait à « ne pas se sentir en sécurité dans ce conseil municipal » ? Mouloud Bezzouh bien que condamné, le danger s’est déplacé du commanditaire au sein même du conseil municipal ?

Un récit politique dans lequel l’on convoque « la violence du dégagisme ». Certains élus sortants ont été hués le samedi 21 mars lors du conseil d’installation. Oui.

Certains propos du maire ont suscité cris et huées. Certains lors de leur prise de parole, un autre à l’évocation de son seul nom. Il n’ont pas fait l’objet d’insultes et de crachats, comme ce fut le cas un soir de juin 2020 pour l’équipe de Laurent Russier et de Jaklin Pavilla quittant la mairie.
Je n’ai pas le souvenir d’un seul mot, d’une seule ligne d’un communiqué de protestation de l’équipe victorieuse dénonçant « la brutalisation de la vie politique ».

Discussion, relations, rapprochement, complicité, danger. Des glissements progressifs de la « réaction épidermique » au récit politique dont s’empare, se nourrit toute l’extrême droite qui participe de l’opprobre, de l’insulte à tous les Dionysiens, au tombereau de clichés, d’abjections racistes déversés sur nous tous. Sur le Maire, sur nous tous.

Le Figaro Magazine offre à ses abonnés une "nouvelle enquête" après son article du printemps 2016 intitulé « Molenbeek-sur-Seine ». Son titre : « Les islamistes utilisent l’extrême gauche pour infiltrer nos institutions » : Saint-Denis, dangereux laboratoire de la « nouvelle France » de Mélenchon.

Rien que ça. Voila l’illustration qui l’accompagne.

Un dernier mot. Oriane Filhol aime agir. Convaincre. Construire. C’est tout à son honneur. D’autres, politiciens professionnels, s’accommodent y compris dans des exécutifs de ne rien faire. 7 ans d’opposition c’est long. Très long. Cela a sans doute compté dans sa démission. C’est son choix depuis le 24 mars.

Ce qui ne lui appartient plus, ce qui la dépasse aujourd’hui c’est un récit délétère.

Un récit politique né d’une discussion d’un maire, sur le parvis d’un hôtel de ville, au lendemain d’une victoire sans appel.

Et pour elle une terrible interrogation qui perdure : le pourquoi de son agression.

Le communiqué de la ville suite à la condamnation du commanditaire de l’agression d’Oriane Filhol est accessible ici.