Derrière Lula et Bolsonaro, le troisième homme

, par Laurent Callonnec

Au Brésil, le troisième homme de la présidentielle, Augusto Cury, médecin psychiatre, psychothérapeute et auteur à succès veut soigner un pays malade de ses divisions. Réconcilier, prêcher la concorde est son credo. Son parti, réaliste, fait lui le compte des députés potentiels. Deuxième chronique de Laurent Callonnec, ex-directeur du cinéma L’Ecran, aujourd’hui installé à Brasilia.

Le précédent article de Laurent Callonnec sur l’élection présidentielle brésilienne est à lire ici.

Après le film sur Bolsonaro, voici le psychiatre. La campagne présidentielle brésilienne continue d’explorer les rapports entre fiction et réalité, avec cette fois Augusto Cury dans le rôle de l’homme qui va réconcilier tout le monde. Lula, Flávio Bolsonaro, la haine, les familles déchirées : le pays souffre, et le docteur reçoit sans rendez-vous.

Cury est un auteur à succès — des dizaines de millions de livres vendus, des conférences, des programmes éducatifs, une méthode pour apprendre à gouverner ses émotions. À 67 ans, il propose maintenant de gouverner le Brésil et le changement d’échelle ne semble pas trop l’effrayer.

Il tourne autour de 6-7 % dans plusieurs sondages de septembre, en troisième position derrière Lula et Flávio Bolsonaro. Loin des deux premiers, mais assez haut pour attirer l’attention et intéresser des gens qui connaissent mieux le fonctionnement du Congrès que celui de l’intelligence émotionnelle.

Cury présente sa candidature comme une réponse à la polarisation. Sa « théorie de l’intelligence multifocale » est cependant beaucoup moins reconnue par les chercheurs que par ses lecteurs : dans un droit de réponse, il précise lui-même que ses concepts sont des constructions théoriques personnelles, et que le titre qu’il invoque n’est pas du ressort d’un doctorat académique en psychologie ! Le succès populaire du gourou est plus important que la validation scientifique ce qui n’est pas sans rappeler quelques autres fameuses histoires ici ou là.

Apaiser la vie publique, on peut le souhaiter, et même penser que cela ferait du bien au Brésil, mais avant de lui confier les clés, il vaut mieux regarder avec qui le thérapeute est venu : Cury est le candidat d’Avante. « En avant », c’est le nom du parti : reste à savoir vers quoi. Toute ressemblance avec « notre » parti « En marche » serait, bien entendu, purement fortuite.

Ignacio Lula. Flavio Bolsonaro. Augusto Cury.

Itinéraire d’un enfant gâté

Avante est dirigé par Luís Tibé, professionnel de la politique, député du Minas Gerais, qui a voté la destitution de Dilma Rousseff avant de participer, quelques années plus tard, à la transition de Lula ! En 2022, son parti le proposait même pour le ministère du Tourisme, poste pour lequel il était probablement le mieux qualifié au vu de ses goûts pour les déplacements, les voyages, les changements et en particulier ceux de ses convictions.
Son parcours judiciaire mérite aussi un stop-over  : Tibé a été condamné en 2015 pour utilisation irrégulière des indemnités de la municipalité de Belo Horizonte où il était alors élu — locations de véhicules, carburant, frais alimentaires, pour un préjudice fixé à 145 100 reais (près de 25 000 euros). Le parquet a reconnu cet été le paiement intégral de la dette, juste à temps pour rester dans la course et se refaire une virginité…
En définitive un curieux décor pour une candidature de rénovation morale. Le président du parti n’est pas qu’une personne aperçue en arrière plan sur la photo ; il est l’un des organisateurs de l’opération, car il n’est pas seul.


Reservoir Dogs

Petit tour des provinces. En Bahia : Ronaldo Carletto dirige Avante et s’appuie sur des réseaux municipaux. Pour cette élection, il est premier suppléant de Rui Costa, candidat du PT au Sénat : si Costa est élu puis quitte temporairement son siège, notamment pour entrer au gouvernement, Carletto pourrait l’occuper. Voilà un avenir politique qui n’a rien contre la gauche.
Dans le District fédéral : Autre climat, autre ambiance. Avante, conduit par l’ancien sénateur Gim Argello, a annoncé le 24 septembre son ralliement à Celina Leão du PP (l’ancien parti de Jair Bolsonaro) : on s’imagine mal une réunion de soutien à Lula pour la suite.
En Amazonas : David Almeida, ancien maire de Manaus (6 partis politiques au compteur en 30 ans, de droite à gauche en passant par le milieu), vise le gouvernement de l’État.
Au Pernambuco : Les frères Sebastião et Waldemar Oliveira, centristes à géométrie variable, combinent direction régionale et représentation à la Chambre.
Chacun a ses candidats, ses alliances, ses perspectives : la réconciliation nationale prend des formes assez différentes selon la région.

Un fauteuil pour deux

Pourquoi ces responsables investissent-ils dans une candidature aussi éloignée des deux favoris ?
La réponse figure dans l’enquête du journal La Folha de S.Paulo du 9 septembre : Avante veut profiter de Cury pour élire davantage de députés. Waldemar Oliveira explique que l’objectif initial de quinze élus pourrait monter à vingt grâce à la progression de Cury. Voilà qui clarifie où se trouve une bonne partie de l’enjeu.
Une candidature présidentielle donne de la visibilité aux candidats locaux. Elle peut aussi offrir une position confortable à des élus qui préfèrent ménager plusieurs électorats. Pendant que Cury tente de soigner le pays, chacun travaille à sa circonscription.

Le calendrier compte également. Après les législatives de 2026, les exigences pour conserver l’accès au fonds partisan et à la propagande gratuite se durcissent : il faudra notamment atteindre 2,5 % des suffrages à la Chambre, avec une implantation minimale dans plusieurs États, ou faire élire treize députés répartis dans au moins neuf États. Les voix de Cury à la présidentielle ne comptent pas dans ce calcul : il faut simplement qu’elles donnent envie de voter Avante sur le reste du bulletin. Le Brésil vote en effet simultanément pour le président, les gouverneurs, les sénateurs, ainsi que les députés fédéraux et d’État, avec un numéro à deux chiffres pour chaque parti politique.

Même éliminé d’office, Cury offrira un tremplin aux siens. Sa performance au premier tour fait grimper les enchères pour le second, tandis que son parti s’assure des sièges parlementaires bien réels. C’est là que le piège se referme sur l’électeur. Votant par lassitude ou par rejet des favoris pour une figure qu’il croit hors du système, il consolide malgré lui les vieux briscards de la politique. Point n’est besoin de complot ou de complice dans l’ombre ; l’ambition des chefs et la simple mécanique électorale suffisent à transformer un « vote de rupture » en une prime aux notables.

Aux échecs, le fou reste sur la même couleur pendant toute la partie et se déplace en diagonale. Avante s’autorise davantage de libertés. Le troisième homme promet de guérir la politique brésilienne. Son parti, lui, aimerait surtout sortir de la consultation avec quelques députés de plus.