Du Maroc jusqu’au Moyen-Orient. L’amour du cinéma au fil des générations

, par Michel Ribay

La 21unième édition du Panorama des cinémas du Maghreb et du Moyen-Orient s’est ouverte mercredi 25 mars et se tient jusqu’au 12 avril. A cette occasion le Blog de Saint-Denis a interrogé les initiateurs de ce festival qui ont contribué à la découverte et la diffusion de milliers de films. Une histoire de partage, de filiation et de transmission culturelle. Entretien avec la directrice artistique et programmatrice, Lila El Mahouti***.

Le Panorama des cinémas des cinémas du Maghreb et du Moyen-Orient s’est créé il y a 20 ans, d’abord consacré au cinéma marocain, comment est né cette idée au départ ?
- Lila El Mahouti. Le PCMMO est né d’une rencontre fondatrice entre Kamal El Mahouti, le fondateur du festival, et Latif Lahlou, producteur et réalisateur marocain, qui était à l’époque président du GARP, le Groupement des Auteurs, Réalisateurs et Producteurs marocains. Latif Lahlou portait alors une ambition forte : promouvoir le cinéma marocain au-delà de ses frontières. C’est de cette volonté commune qu’est née l’idée d’un festival.
Deux autres rencontres ont ensuite été déterminantes dans la concrétisation du projet : celle de feu Nourredine Sail, directeur général du Centre cinématographique marocain, et celle de Boris Spire, directeur du cinéma L’Écran de Saint-Denis, qui a accueilli et ancré le festival dans ce territoire.

Etendu aux cinémas du Maghreb deux ans plus tard ; puis à ceux du Moyen-Orient en 2012, comment cette évolution s’est construite voire s’est « imposée » à l’équipe ? Allait-elle de soi ?
- L. E. M. Au départ, l’équipe n’avait pas nécessairement prévu de donner une suite au festival. Mais le succès a été immédiat et inattendu : en deux jours et demi, plus de 1 500 spectateurs ont fait le déplacement. Il faut dire que les chaînes de télévision marocaines avaient largement relayé l’événement, et le public était avide de rencontrer les artistes en chair et en os.
L’élargissement au Maghreb s’est imposé naturellement, porté par la demande du public lui-même, désireux de découvrir des films algériens et tunisiens. Il y avait aussi une raison pratique : la production marocaine tourne en moyenne autour d’une vingtaine de films par an, ce qui reste insuffisant pour construire une programmation solide sur la durée. L’ouverture au Maghreb a donc permis d’enrichir considérablement l’offre cinématographique proposée aux spectateurs.

L’ère géographique que cela recouvre est énorme, certains pays ont des cinéastes qui ont largement percés sur la scène internationale, en Turquie, en Iran, mais je n’ai pas le souvenir dans de précédentes éditions que ces pays aient été mis à l’honneur ? 
- L. E. M. C’est une question importante. Il y a un élément déclencheur clé dans cet élargissement au Moyen-Orient : l’émergence des fonds de soutien régionaux. Lors de ses voyages pour son propre film, Kamal El Mahouti a découvert dans les festivals du Moyen-Orient des productions de grande qualité, portées justement par ces nouveaux financements qui ont considérablement dynamisé la création cinématographique du monde arabe. C’est à partir de là que le PCMMO a commencé à programmer des films venus d’horizons plus larges.
Concernant la Turquie et l’Iran, il faut comprendre la philosophie du festival : le PCMMO a toujours tenu à respecter la diversité ethnique et culturelle des pays qu’il représente, sans les enfermer dans une identité uniquement arabe. Au Maghreb lui-même, les films amazighs ont leur place par exemple. L’idée fondatrice est de soutenir des films peu diffusés et de construire un véritable dialogue interculturel, ce qui peut effectivement ouvrir la porte à des cinématographies comme celles de l’Iran (focus Iran 15e PCMMO en 2020) ou de la Turquie (focus Turquie 17e PCMMO en 2022).

Lila El Mahouti, directrice artistique et programmatrice et Lounès El Mahouti, président du Panorama des cinémas du Maghreb et du Moyen-Orient

J’ai en revanche le souvenir que chaque édition donnait l’occasion de moments festifs importants, de présence sur l’espace public attenant au cinéma L’Ecran, la présence d’une grande tente a marqué plusieurs éditions, avez-vous le projet de renouer avec cela voire de donner plus de place aux moments musicaux ?
- L. E. M. Ces années avec la grande tente sur la place du Caquet ont été fondatrices. Elles ont permis des moments de vraie convivialité et ont profondément ancré le festival à Saint-Denis, lui donnant son identité : un festival cinématographique à la fois festif et familial. Mais cette mise en place représentait un coût important (plus de 10 000 euros) entre la sécurité assurée 24h/24, la décoration, le scénographe, la restauration, les musiciens… C’était une lourde responsabilité pour une petite association.
Nous avons eu de la chance à cette époque : nous vivions sur la place du Caquet, et mes parents étaient très engagés dans la vie associative locale, ce qui nous donnait une vraie légitimité auprès des habitants et des jeunes du quartier. Mais avec les années, il n’était plus possible de porter seuls cette responsabilité sur l’espace public. Il a fallu faire un choix : maintenir la tente ou recruter un service civique pour soulager l’organisation du festival. Nous avons choisi la seconde option.

Saint-Denis, la Seine Saint-Denis, Paris, le festival a lieu aussi étendu sa diffusion, vous pensez aller plus loin ? Nouer des partenariats dans de grandes villes ? Un trait d’union du nord au sud, Roubaix ? Marseille ? Quels sont vos projets ?
- L. E. M. Aujourd’hui, le festival rayonne déjà dans plusieurs salles d’Île-de-France, et il évolue chaque année au fil des rencontres. Nous avons déjà expérimenté d’autres villes, Lyon par exemple. Mais c’est toujours une affaire de rencontre et de désir, on ne force pas ces choses-là.
Une nouvelle décennie commence pour moi et pour Lounès, le président de l’association Collectif Artistes sans frontières. Roubaix, Marseille… pourquoi pas ? Ces villes ont une histoire, une population, un tissu associatif qui font écho à ce que le festival porte. Nous restons ouverts à de nouvelles rencontres et à de nouveaux partenariats.

Les plus beaux souvenirs du panorama, de l’équipe, vos rêves pour le Panorama et toi Lila qui a pris la direction artistique et la responsabilité de la programmation, qu’espères-tu des prochaines éditions ?
- L. E. M. Le PCMMO, c’est toute mon enfance. Il a grandi avec moi, ou plutôt, j’ai grandi avec lui. Il était présent lors des dîners de famille, dans les conversations du soir, dans l’énergie que mes proches mettaient à le faire vivre. C’est quelque chose qui m’a façonnée.
Après plusieurs mois de réflexion, je souhaite m’engager pleinement dans cette aventure si les conditions budgétaires et matérielles le permettent. Vingt ans de festival, ce n’est pas rien : c’est un réseau de professionnels du cinéma, en France comme dans le monde arabe, des relations tissées avec des exploitants et des distributeurs, une mémoire vivante. C’est un héritage précieux, et je crois sincèrement qu’il est utile pour notre territoire, pour Saint-Denis, pour ce public qui nous a toujours fait confiance.

Concrètement aujourd’hui quelles sont vos attentes de la part des collectivités, la ville, Plaine Commune, le département, la Région Île-de-France, de la DRAC Île-de-France pour aller plus loin ?
- L. E. M. Notre attente est claire : nous avons besoin d’un soutien financier massif de la part des villes de Plaine Commune, du département, de la Région Île-de-France et de la DRAC, afin de pouvoir constituer une équipe pérenne à l’année.
Le PCMMO a démarré sur la base du bénévolat. Les premiers financements ont ensuite permis d’avoir jusqu’à deux postes et demi à l’année et ce fut une période charnière : cela nous a permis de mener un véritable travail de médiation culturelle et de développer une activité continue, bien au-delà du temps du festival.
Ces dernières années, nous avons perdu une grande partie de ces financements. Les raisons sont multiples : le Covid, la perte de partenariats privés… Mais nous avons tenu bon, parce que c’est une histoire de famille, d’engagement, de militantisme. Nous avons toujours la confiance du département, de la ville de Saint-Denis et de la Région Île-de-France, et nous leur en sommes reconnaissants.
Aujourd’hui, pourtant, le PCMMO repose à nouveau principalement sur le bénévolat. Vingt ans d’existence, un réseau solide, un public fidèle et une équipe qui tient debout grâce à sa passion. Nous méritons les moyens d’aller plus loin.

*** Lila El Mahouti assume la direction artistique du Panorama après avoir travaillé durant dix ans pour des festivals de cinéma, dont le Festival International du Film de Marrakech et le Festival de Cannes ainsi que sur différentes productions cinématographiques. Elle a rejoint en 2025 le service cinéma de l’Institut du Monde Arabe. Ce long parcours l’a conduit à la direction artistique du PCMMO.

Ici la bande-annonce sur Youtube 
Icila lecture en ligne du programme 
Ici le site du Panorama 

Vers les réseaux sociaux : Facebook et Instagram