Entre ville et campagne, entre chien et loup. Une exposition/hommage. Les photographies d’Yve Flatard

, par Aurélien Valmont

Depuis le 31 octobre et jusqu’au 17 novembre 2024 une exposition hommage au photographe Yve Flatard se tient à l’Adada. Ses photographies sont accompagnées de travaux d’artistes dionysiens qui furent pour beaucoup de ses amis. Partageant le même médium, à l’exception de Nicolas Cesbron, les clichés de Sylvie Decugis, Jean-Jacques Grezet, Claire Kito, Marie-Pierre Laguarrigue et Pierre Trovel font écho à ceux d’Yve Flatard. Le noir et blanc domine sur les murs et des témoignages de ses proches ami.e.s y figurent aussi.

Il faut aller voir le travail d’Yves Flatard dont cette exposition est une sorte de rétrospective des différents thèmes qu’il a explorés au cours des années. On sera plus ou moins sensible à chaque thématique. On peut aussi toutes les aimer.

Elles vont d’un reportage consacré à la manière dont les enfants s’emparent d’une brouette ou des rebuts, débris, cahuttes, cabanons de friches urbaines à un travail exclusivement consacré à des hêtres (des êtres ? ) tortillards aux troncs noueux, tortueux, « difformes » qui peuplent la forêt de Verzy communément appelés « Faux" ; en passant par des façades de faubourgs aux contrastes tranchés, austères, qu’architecture juste ce qui reste de lumière à la nuit tombée.
Tard nuit, le canal. C’est une série de 1991. On est à Saint-Denis.

Quittant la ville, ses friches, ou son emprise tentaculaire et la répétition du même, il a fixé aussi le peu qu’il reste d’une vie paysanne. D’autres paysages. L’Auvergne. Autre pays sage. Où la nature, le paysage fait corps avec l’animal ; la crinière d’un équidé modèle une colline dans la brume. L’intervention de l’homme s’autorisait peu pour s’accorder à la nature. Juste le minimum. C’est une série sur des abreuvoirs. Le silence domine encore, là où le végétal, le minéral vont bientôt céder la place.

Au fil du temps le ciment, l’inox ont remplacé le tronc d’arbre et la pierre où venaient s’abreuver les troupeaux.

On peut être taiseux et ne pas manquer d’humour. A cette série Yve Flatard lui avait donné le nom de « Débit de boissons ».

On parle ici au passé car Yve Flatard, dionysien de nombreuses années, nous a quitté en décembre 2022.

« Des repentis de la croissance »

On est frappé aussi par son très remarquable travail autour des Faux. Il a fait l’objet d’un ouvrage Les Faux de Verzy, préfacé par le célèbre historien des sensibilités Alain Corbin.

Laissons lui la parole : « Sur ces clichés, l’arbre est toutes torsions, contorsions, nœuds, cavités et protubérances […] La ligne droite est, ici, totalement absente. » « Sans doute ces arbres ont vécu le tourment qu’ils exposent ; d’où, aux yeux du spectateur leur étrangeté inquiétante. Certains semblent émanation directe de la terre ; sur ces photos, en effet, le tellurique l’emporte toujours sur l’ouranien ».

Ces arbres en effet ne montent pas au ciel, ils s’y refusent, ils ne feront ni mâts de bateaux, ni planches. Ils ne vivent que pour eux et ne poussent pas droit. Née sans tuteur, leur silhouette rebelle, manifeste ce qu’Alain Corbin nomme des « repentis de la croissance ».

Loin du fracas du monde, Yve Flatard a saisi ces arbres qui s’entrelacent. C’est la vie même, baroque, qui foisonne silencieuse.

Ses Faux vous enlacent. Autant d’étreintes où le regard se perd. On ne sait où poser ses yeux qui vont de branchages en branchages. De superbes clichés.

D’autres paysages du silence, Jean-Marc Planchon, Marie Rameau…

Cette exposition est l’occasion de rendre hommage à un autre photographe, d’une sensibilité, pareille à celle d’Yve Flatard, à la nature, aux arbres, aux ombres et aux lumières. Jean-Marc Planchon, co-fondateur et ancien résident du 6B, parti à Arles ensuite, qui lui aussi nous a quitté, l’été dernier.

Internet seul permet de reproduire trois "fragments" de son travail.

Difficile de ne pas parler aussi du travail de la photographe Marie Rameau qui
a consacré de magnifiques et délicats clichés au même sujet. Un travail d’orfèvre avec des tirages sur verre rehaussés pour certains à la feuille d’or. Ses tirages encadrés de métal oxydé ne mesurent pour la plupart que quelques centimètres, dix, douze centimètres étant dans le cadre de ce travail un "grand format". De grands paysages en miniatures. Leur fragilité n’en est que plus évidente. Rappelons que plus d’une espèce d’arbre sur trois est aujourd’hui menacée d’extinction dans le monde.

C’est l’automne. La nuit tombe tôt. Le canal, ses abords de grands aplats sombres baignés de lumière ou Les Faux de Verzy vous appellent, c’est au 60 rue Gabriel Péri, à l’Adada, jusqu’au 17 novembre. Qu’on se le dise.

D’autres photographes ont consacré une partie de leur travail aux arbres, on peut en découvrir trois ou les revoir ci-dessous.

Michael Schlegel

Beth Moon

Olivier Ouadah