C’est à peine une demi-heure avant que les personnes âgées du quartier qui avaient l’habitude d’y faire leur course, de se retrouver, de s’y attarder que l’incendie a commencé à ravager cette surface commerciale de 1600 m2. L’ouverture : le moment réservé aux seniors du quartier que chacun, même pressé, ne pouvait dépasser. Bousculer leurs habitudes, vouloir hâter les échanges avec la caissière Fenda, habitante du quartier, ne se faisaient pas.
Un commerce ouvert, 7 jours sur 7, et où travaillent quatre habitants du quartier sur la quinzaine d’employés, un commerce où si vous arriviez « même après l’heure de fermeture officielle, 21h30, on vous laissait entrer ». Un commerce où se pratiquait ce qui ne se fait plus guère ailleurs car ici on ne refusait pas un crédit à celui ou celle dont la carte de paiement affichait « paiement refusé ». Un commerce dans lequel des habitants du quartier avaient investi.
C’est de la générosité du responsable, Badis, dont toutes les personnes présentes ce jeudi 29 janvier face à la devanture calcinée du commerce parlent.
Toutes, car ce sont essentiellement des femmes qui sont présentes. Sandra, Diangou, Fenda, la caissière, Mamie Danièle, une figure historique du Franc-Moisin, et d’autres qui détaillent – chacune à sa manière –, ce qui vient de partir en fumée. Plus qu’un commerce, un lieu de rencontres, de sociabilité, de solidarité. Chez beaucoup revient le souvenir de tout ce qui s’était organisé au moment du Covid autour du G20. Saïd, le boucher bien connu du commerce était décédé des suites du coronavirus, les habitants du quartier avait lancé une cagnotte pour financer ses obsèques.
« La solidarité dans le bonheur ou le malheur ». Pour beaucoup des personnes présentes, face à la devanture du G20 calciné, c’est aussi cela le Franc-Moisin.
Un décès au Franc-Moisin et c’est à la caisse du G20 qu’on trouve une boite pour exprimer ses condoléances, sa compassion, son aide financière. C’est là aussi que s’affichent les informations de toute nature sur la vie du quartier. Les messages. Le G20 comme lien.
Les discussions ce soir tournent beaucoup autour de « Comment faire ? ». Le Lidl, vers Aubervilliers ?… Prendre le 170… Mais comment vont faire ceux qui ne peuvent se déplacer ? Les plus anciens, leurs repères ». La galère. « Franchement, on est tous choqués… » « Et les enfants, on pouvait les envoyer prendre ce qui manquait… et maintenant ? »
Une autre femme s’inquiète : « Et le Ramadan qui commence le 18 février… »
Il est 18 heures, une équipe de la police est toujours sur place, faisant des allers-retours à l’intérieur du local puis sur le trottoir. Les pompiers ont eux quitté les lieux vers 17h30. L’un deux confirmant le caractère criminel de l’incendie, « beaucoup, beaucoup d’essence » et précisant que ses collègues ont été alertés à deux reprises dans la nuit.
Le traumatisme pour le quartier est profond. Un peu plus tôt, devant sa fille, le père d’une des personnes présentes devant le G20 ce soir là n’a pas retenu ses mots : « Là, on est endeuillé ».
