La Basilique de Saint-Denis vue de l’extérieur

, par Silvia Capanema

Les Journées du patrimoine sont l’occasion de multiplier les regards sur le patrimoine dionysien. Nous publions celui de Silvia Capanema, maire adjointe au patrimoine, à l’éducation artistique et culturelle et au tourisme, sur la Basilique. Un retour sur son histoire mouvementée, sa perception depuis la ZAC Basilique et son avenir.

« La rue de la République mène à la Basilique où sont enterrés tous les rois de France, tu dois le savoir ! Après Géographie, petite leçon d’Histoire », voici comment Fabien Marsaud, plus connu sous le nom de Grand Corps Malade, se réfère à la Basilique dans son slam Saint-Denis, un poème-promenade dans sa ville d’origine. Comme lui, tous les jeunes Dionysiens apprennent très tôt que les rois (et les reines) de France reposent dans la Basilique. Et pourtant, le monument reste, pour la population de notre ville mais aussi d’ailleurs, à découvrir et redécouvrir tout au long de la vie, tant sa puissance architecturale, patrimoniale, historique, esthétique, archéologique et philosophique est grande. La richesse allégorique des gisants, chaque détail de la façade ou de l’intérieur, les techniques de construction ou les motifs des vitraux…

Sous quel angle parler de « notre » Basilique ? Impossible de couvrir tous les aspects. Je souhaite ici la présenter, de façon subjective, à partir de ce que l’on perçoit depuis l’îlot 8, c’est-à-dire sa façade extérieure et son bâtiment. Si l’intérieur de l’église est impressionnant, c’est son architecture extérieure qui s’impose à nous dès notre arrivée en ville, fascine nos regards, capte notre attention et produit l’image-carte postale du territoire. Ce « bâtiment monumental », comme l’écrit également Grand Corps Malade, façonne l’environnement urbain à la recherche de dialogues entre les bâtis, de reflets dans les vitres — comme pour le bâtiment Niemeyer — et de nouveaux points de vue.
Renée Gailhoustet, dans son projet de l’îlot 8, l’avait bien compris : sa promenade suspendue offrirait de multiples perspectives privilégiées vers la Basilique.

Depuis l’îlot 8 une percée visuelle sur la Basilique (photo Silvia Capanema).

Classée en 1862, l’église s’est érigée en plusieurs étapes, nécessitant des siècles pour acquérir l’allure que nous lui connaissons aujourd’hui — et qui continue d’évoluer. Elle se dresse sur le site, selon la mémoire populaire et chrétienne, où Denis (saint Denis pour les chrétiens) fut inhumé au IIIe siècle (vers 250-270), après son martyre à Montmartre. Décapité, la légende raconte qu’il se serait déplacé, la tête sous le bras, jusqu’à l’emplacement actuel de la Basilique. Jean-Luc Mélenchon, dans son discours prononcé lors du meeting de soutien à la candidature du maire Bally Bagayoko en mars 2026, nous invite à méditer sur la portée métaphorique de cette histoire : « Saint-Denis aura été la tête ». Un rappel éloquent de l’audace politique de notre ville à travers le temps, y compris en matière de patrimoine et d’architecture, puisque la Basilique y a inauguré le style gothique en France, précédant et inspirant la construction de Notre-Dame de Paris à l’époque du « temps des cathédrales ».

Une première chapelle est édifiée vers 650, où les souverains de France pouvaient reposer ad sanctos (près des saints). Des travaux d’agrandissement suivent, mais l’abbaye subit les assauts des Vikings et des Normands au IXe siècle. Une première reconstruction est entamée au XIe siècle. Idéalement située sur l’un des chemins de Saint-Jacques-de-Compostelle, l’église devient un important lieu de pèlerinage. Au XIIe siècle, l’abbé Suger décide de la rebâtir entièrement en mobilisant les techniques les plus modernes de son époque : les baies sont élevées pour laisser pénétrer la lumière, les chapelles sont juxtaposées et dotées de vitraux distincts, et la façade s’orne pour la première fois d’une rosace ainsi que de trois grands portails. Enfin, l’adoption de la croisée d’ogives permet de mieux répartir les charges vers les piliers. Ainsi, la toute première église gothique de France est née à Saint-Denis, dans la banlieue de Paris. L’essentiel des formes visibles aujourd’hui date de ces XIIe et XIIIe siècles.
L’édifice mesure 108 mètres de long, avec des voûtes s’élevant à 29 mètres et un immense transept illuminé par deux rosaces de plus de 12 mètres de diamètre, parfaitement perceptibles depuis l’extérieur.

Autour de la Basilique se sont structurés la ville, les bourgs, les maisons et les édifices. Un marché s’installe à proximité dès le Moyen Âge : notre « marché de Saint-Denis », autre patrimoine millénaire du peuple dionysien, le « peuple vivant ». Après la Révolution française, pendant sa période de radicalisation en 1793, la Basilique est profanée et les dépouilles royales sont jetées dans une fosse commune. L’église, gravement endommagée, subit même des projets de démolition pour laisser place à une rue et à un entrepôt. C’est au début du XIXe siècle que Napoléon Ier initie sa restauration, ciblant en particulier les vitraux et les toitures.

Au cours du XIXe siècle, ces chantiers suscitent de vives polémiques. Le site du Centre des monuments nationaux (CMN), gestionnaire du site, rappelle ainsi : « Le 9 juin 1837, la foudre tombe sur la flèche haute de 90 m, Debret la fait réparer, mais la tornade de 1845 la fragilise de nouveau, ce qui précipite le départ de l’architecte et son remplacement par Viollet-le-Duc. » Ce jeune architecte, qui devient une référence, multiplie alors les chantiers de restauration des cathédrales à travers la France. Son attachement à Saint-Denis est tel qu’il conçoit et bâtit, au bout de la rue de la République et dans l’axe de la Basilique, l’église Neuve ou de l’Estrée, érigée entre 1864 et 1867 — la seule qui lui doive sa conception intégrale.

Concernant la Basilique, Eugène Viollet-le-Duc s’emploie à effacer autant que possible les interventions de Debret, à l’extérieur comme à l’intérieur, allant jusqu’à replacer les tombeaux royaux à leur emplacement originel. En 1847, il fait démonter la tour Nord dans l’intention de la rebâtir. Faute de temps, il laisse le projet inachevé, suscitant la frustration des passionnés du patrimoine et léguant à la ville cette fameuse « façade asymétrique ».
Dans la seconde moitié du XXe siècle, la question de la reconstruction de la tour revient sur le devant de la scène. Portée avec ferveur par le maire PCF Marcelin Berthelot (en fonction de 1971 à 1991), elle recueille le soutien populaire, non sans alimenter de nouveaux débats. Ses successeurs, Patrick Braouezec (1991-2004) et Didier Paillard (2004-2016), se montrent d’emblée favorables à une démarche de financement participatif, avec un projet de reconstruction ancré dans les savoir-faire médiévaux et les métiers de l’artisanat. Mathieu Hanotin (2020-2026), quant à lui, s’oppose d’abord au projet avant de changer d’avis et d’en devenir un fervent défenseur. Si certains architectes jugent cette reconstruction aberrante ou erronée, d’autres acteurs sociaux y voient une formidable opportunité pour le rayonnement de Saint-Denis.

En 2015, la façade de la Basilique retrouve une blancheur éclatante grâce à une vaste restauration — elle s’était assombrie au fil des décennies en raison de la pollution industrielle liée à la forte concentration d’usines au XIXe et au début du XXe siècle. En 2016, l’association Suivez la Flèche voit le jour. Sous la présidence de Mathieu Hanotin, elle délaisse progressivement le financement participatif au profit de dotations publiques, émanant notamment des collectivités territoriales, et de mécanismes de mécénat.
Initialement planifiée pour 2024 — une échéance encore mentionnée sur le site du CMN —, la livraison de la nouvelle flèche est désormais attendue pour 2030, nécessitant une rallonge de quelques millions d’euros (entre 4 et 5 millions selon les estimations actuelles). À l’intérieur, il est possible de visiter le chantier ainsi qu’un nouveau musée. À l’extérieur, depuis différents points de vue et à travers les passages de l’îlot 8, on peut voir les échafaudages et l’état de l’avancée des travaux.

Dans moins de cinq ans, depuis l’angle de la Maison Jaune ou depuis certaines fenêtres et terrasses des résidents de l’immeuble construit par Renée Gailhoustet, on pourra admirer la Basilique gothique avec sa « nouvelle » flèche nord. Plus qu’un trophée politique ou une vitrine pour les personnalités publiques, c’est avant tout à la population de la ville — femmes, hommes et enfants — que cette flèche doit appartenir. En tout cas, ce paysage continuera d’être admiré depuis les espaces privilégiés de l’îlot 8, par ses habitants et par tous les passants de cette cité ouverte à toutes et à tous.

Silvia Capanema est docteure en Histoire (EHESS, Paris), Maîtresse de Conférences à l’Université Sorbonne Paris Nord. Maire adjointe au patrimoine, à l’éducation artistique et culturelle et au tourisme de Saint-Denis. Conseillère Départementale de Seine-Saint-Denis.

Quelques références bibliographiques :
– https://www.saint-denis-basilique.fr/decouvrir/histoire-du-monument
– Revue Les dossiers d’archéologie, Saint-Denis, de sainte Geneviève à Suger, éd. Faton, octobre 2004 (n°297).
– PLAGNIEUX Philippe, La basilique de Saint-Denis, collection Itinéraires du patrimoine. Paris, Ed. du patrimoine, 2004.
– A.R. BROWN Elisabeth : Saint-Denis, la basilique. Ed. Zodiaque, collection le ciel et la pierre, 2001.
– Les dossiers d’archéologie : Saint-Denis, la basilique et le trésor, éd. Faton, mars 2001.
– SANTOS Serge et SAUVAGEOT Claude : Saint-Denis, dernière demeure des rois de France. La Pierre-qui-Vire, Ed. Zodiaque, 2003.