Les élus de Plaine Commune vont-ils renier les objectifs du Plan Climat – adopté le 17 juin – en acceptant la destruction d’un parc au Campus Condorcet ? La mobilisation se poursuit. Mardi 1er juillet à 9h, au 8 cours des Humanités.

, par Michel Ribay

Le conseil territorial du 17 juin a adopté un document fixant sa stratégie en matière de Plan Climat Air Energie pour la période 2026-2032. Prolongeant le précédent, il pointe, entre autres, la très « grande vulnérabilité du territoire du fait d’une urbanisation importante et de la forte carence en espaces végétalisés ». Ce constat établi, les objectifs du Plan Climat sont-ils compatibles avec la disparition d’un parc d’un hectare au Campus Condorcet ? Assurément non.

Le plan climat Air Energie Territorial territorial adopté pour la période 2020-2026 a vécu. Il vient d’être prolongé, renforcé pour la période 2026-2032 dans ses quatre objectifs : la baisse des émissions de gaz à effet de serre, l’augmentation de la part des énergies renouvelables, l’adaptation du territoire au réchauffement climatique et l’amélioration de la qualité de l’air.

C’est dans ce contexte que la destruction programmée du parc d’un hectare existant sur le campus Condorcet avec la construction d’un nouvelle immeuble de 18 000 m2 contrevient à trois objectifs majeurs du Plan Climat adopté à l’unanimité le 17 juin.

Sa disparition contribuerait à l’augmentation des émissions de gaz à effet de serre, irait à l’encontre de l’adaptation du territoire au réchauffement climatique et à l’amélioration de la qualité de l’air. Une triple entorse à ce document stratégique. Une triple faute, politique, environnementale, sanitaire.

Le rapport adopté le souligne avec des données chiffrés : Les bâtiments sont responsables de 64 % des émissions de GES du territoire, quant aux chantiers, ils représentent 30 % des émissions de particules polluantes PM10 et 16 % des PM2,5. La construction de chaque bâtiments participe de ces effets sur le climat et la pollution. Cela est particulièrement majoré quand ce processus combine destruction et construction. On ne peut à cet égard que s’interroger sur la destruction d’un immeuble de bureaux avenue du président Wilson, face au siège de l’Eglise de Scientologie pour un programme de construction… de bureaux. On y détruit un bâtiment de 8045 m2 pour y construire 14 430 m2 comme l’indique le permis modificatif délivré le 27/09/ 2024.

Dans le même esprit, on ne peut que s’interroger sur la pertinence de construire un nouveau bâtiment au sein du Campus au détriment d’un parc alors même qu’un document issu de Plaine Commune, le MOS, répertoriant le Mode d’occupation des sols indique que le territoire est artificialisé à 92,3%.

Ce même document précise : « La création d’espaces ouverts artificialisés et d’espaces naturels, agricoles et forestiers (environ 4 hectares entre 2012 et 2021) reste insuffisante au regard des défis que pose le changement climatique, l’amélioration des facteurs de santé et l’accès aux espaces de nature, l’érosion de la biodiversité, ainsi que la structuration d’une trajectoire permettant d’atteindre le Zéro Artificialisation Nette des sols à l’horizon 2050. »

Des vues partiels du parc de l’ilot 4 du Campus Condorcet.

Le document du Plan Climat de la période 2020-2026 soulignait déjà ces aspects et les attentes des habitants dans ces quelques extraits : « La forte artificialisation du territoire augmente l’effet d’îlot de chaleur urbain[…]. Les habitants, captifs de ces nuisances du fait de la précarité sociale et de la carence en espaces verts qui caractérisent le territoire, en ressentent déjà les impacts sur leur santé et leur qualité de vie. 
Une demande forte pour développer massivement de vrais espaces de respiration, des îlots de fraîcheur, pour développer la surface des espaces végétalisés, planter des arbres, désimperméabiliser les sols, développer les points d’eau et de rafraichissement, éviter les matériaux qui stockent la chaleur...
Les habitants demandent des efforts radicaux pour atteindre les objectifs de l’Organisation mondiale de la santé en termes de qualité de l’air d’ici 2025 : […] interdiction de tout projet de densification urbaine s’il crée des risques sanitaires pour les populations, maîtrise des nuisances générées par les chantiers. ». Le diagnostic est sans appel, les besoins de la population identifiés.

Le Plan Climat adopté trace le chemin à suivre

« Face à ces aléas, le territoire est très vulnérable du fait d’une urbanisation importante et de la forte carence en espaces végétalisés. Le phénomène d’ilot de chaleur urbain peut aggraver les vagues de chaleur, en particulier sur la moitié sud du territoire [on est bien sur la partie sud avec le Campus Condorcet], et pourrait s’élargir du fait du changement climatique.
Plaine Commune est fortement exposés aux risques de vague de chaleur avec la hausse des températures (en fréquence et en intensité), mais aussi aux inondations et sécheresses du fait du changement des régimes de précipitation.
La population de Plaine Commune est particulièrement vulnérable au changement climatique du fait d’une multiplicité de facteurs : fort taux de pauvreté, sur-occupation des logements, forte proportion de population étrangère, facteurs de risque liés à la santé et multi-exposition. »

Un constat renouvelé qui conduit à accélérer l’adaptation du territoire, notamment à travers :
« La végétalisation du territoire, en se donnant l’objectif d’augmenter de 3 points la canopée végétale du territoire et de réaliser 75 km de parcours frais en 2030. La végétalisation du territoire est également portée par les objectifs de pleine terre du PLUi et les objectifs de renaturation de la Trame verte et bleue. »
Une stratégie pour faire face rapidement aux vagues de chaleur, […] l’accessibilité d’espaces refuges en forte période de chaleur. »

Pourquoi donc laisser détruire un parc de pleine terre dont la canopée peut-être augmenter ? Un espace d’un hectare, équivalent au Square Degeyter peut constituer un espace refuge dans ce quartier à la jonction de Saint-Denis et Aubervilliers.

« De nombreuses actions du PCAET concourent également à favoriser le partage et densifier les liens de solidarité pour renforcer la résilience du territoire. »
Des liens de sociabilité, de solidarité se sont construits avec ce parc, étudiants, chercheurs, riverains, salariés du secteur, chacun peut y développer ses propres usages dans des temporalités communes ou particulières.

Le campus Condorcet et son objectif de « transition socio-écologique »

Il n’y a pas que les documents stratégiques de Plaine Commune qui militent dans le sens d’un maintien et d’un renforcement des aménités de ce parc et de son importance au regard de la question climatique.

Le projet d’établissement du Campus Condorcet 2023-2028 n’évoque-t-il pas lui-même tout un chapitre intitulé « Une communauté engagée dans la transition socio-écologique »

Il développe ainsi son ambition en page 18 et 19 : « Ces conditions particulièrement favorables doivent permettre à la communauté Condorcet de s’engager encore plus intensivement dans la réduction de la consommation des ressources naturelles. Pour engager cette transformation, l’EPCC établira le bilan carbone du campus pour définir les axes d’amélioration du dispositif de sobriété, tant dans l’exploitation quotidienne du campus que dans l’usage des outils numériques. Le Campus Condorcet accompagnera également les publics dans la transition socio-écologique. Pour ce faire, un cahier des charges du « Campus vert et responsable » sera co-élaboré avec les représentants des résidents et des appels à projets seront formalisés pour soutenir les initiatives écologiques sur le campus. Dans une logique de démarche qualité, l’EPCC déposera sa candidature, au terme de ces premières actions, pour obtenir le label « Développement Durable & Responsabilité Sociétale ».

« Des arbres et des essences végétales seront plantés sur les espaces non bâtis du site d’Aubervilliers. À la fois oasis de fraîcheur, puits de carbone et refuge des écosystèmes, la volonté de faire du campus une forêt urbaine participera, à son échelle, à réduire l’impact environnemental d’un territoire urbain très minéralisé. Une discussion avec les partenaires territoriaux s’ouvrira également pour accroître la végétalisation des espaces publics à proximité du campus, et le cours des Humanités en premier lieu. »

Pourquoi alors un nouveau bâtiment ?

Alors qu’est ce qui motive son intention de construire un nouveau bâtiment qu’il décrit ainsi en page 6 du document ?  : « Une seconde phase, actuellement en cours de programmation, comprend la construction de deux nouveaux bâtiments à Aubervilliers : un premier bâtiment pour l’EPHE et des salles d’enseignement mutualisées en 2028, le siège de la FMSH et le second bâtiment de l’EHESS. »

La réponse vient en page 8 : « Le déménagement complet de l’EHESS et de la FMSH sur le campus doit permettre de libérer la totalité de l’immeuble situé au 54, boulevard Raspail à Paris, qui pourra alors être valorisé par l’État. Le recueil des besoins auprès de l’EHESS, de la FMSH et de l’EPCC a conduit à établir un besoin d’environ 22 500m2 de surface de plancher, en tenant compte des hypothèses de mutualisation au sein du bâtiment et avec les espaces déjà construits à Condorcet. En décembre 2022, l’État a arbitré l’implantation du bâtiment sur l’îlot 4 du campus, à proximité directe du premier bâtiment de l’EHESS. À la suite des études de faisabilité et de préprogramme initiées au printemps 2023, seront constitués les dossiers d’expertise, de labellisation et d’évaluation socio-économique, ainsi que les études de programmation. L’EPCC sera le maître d’ouvrage de l’opération. À la livraison, en 2030, les surfaces libérées par l’EHESS et la FMSH représenteront un minimum de 17 625m2 de surface plancher. Des sites parisiens secondaires seront également libérés. »

Est-il besoin de rappeler que le boulevard Raspail se situe dans le sixième arrondissement parisien soit celui où prix du m2 est le plus élevé de la capitale s’approchant des 15 000 euros ?

A cet égard un choix consistant à conjuguer sobriété financière et environnementale – ne pas construire ce bâtiment, préserver le parc – en utilisant nombre de m2 vacants sur le secteur cadre mal avec les réflexes et les logiques habituelles de valorisation et les intérêts des constructeurs.

Le Campus Condorcet assure une mission définie ainsi : Les missions conférées à l’EPCC sont définies par le Code de la recherche, aux articles L345-1 à L345-7. Sa première mission est de « coordonne[r] la programmation et la réalisation du campus. Il réalise des acquisitions et opérations foncières et immobilières. Il assure pour le compte de l’État, dans le respect des règles de la commande publique, la conception et la réalisation de constructions et d’équipements nécessaires à l’exercice de ses missions.

L’article 345-6 du Code de la recherche dispose que l’EPCC établit, à cette fin, un projet d’établissement et signe avec l’État un contrat pluriannuel. Conformément à ses missions, durant la période couverte par ce projet, l’EPCC conduira les opérations immobilières relatives au campus. […].

Cette mission peut-elle s’affranchir d’un intérêt public, de l’intérêt général au regard des objectifs en matière de climat ?

L’Etat n’a-t-il pas lui aussi des documents stratégiques à l’exemple du Projet de Stratégie nationale bas-carbone 3 dans lequel il précise en page 150 : « [Les] deux politiques climatiques (atténuation et adaptation) doivent néanmoins être pleinement articulées, pour deux raisons. La première est d’éviter la mal-adaptation. Si les liens entre adaptation et atténuation ne sont pas correctement pensés, les politiques déployées en matière d’adaptation pourraient conduire à une hausse des émissions (par exemple via une augmentation de la consommation énergétique et des émissions de gaz frigorigènes liée à l’usage de la climatisation). A l’inverse, la végétalisation des espaces urbanisés, par exemple, permet à la fois de lutter contre les îlots de chaleur urbains et d’augmenter les puits de carbone, tout en contribuant au maintien de la biodiversité en ville. Ce sont des mesures « sans regret » apportant de multiples co-bénéfices pour la société et l’environnement. »

Il y a de quoi désespérer d’avoir à rappeler de telles évidences depuis bien longtemps établies scientifiquement et éprouvées. Désespérant d’avoir à les rappeler en ces temps de canicules précoces, un 28 juin entre pic de chaleur (on atteindra 40 degrés et plus annoncés par Météo France les 1er et 2 juillet à Saint-Denis) et déluge de précipitations comme à Paris la semaine dernière.

Des documents stratégiques tous convergents

Projet d’établissement du Campus Condorcet avec une ambition de transition socio-écologique, Plan Climat du territoire, Schéma directeur environnemental de la Région Île-de-France (DRIF-E) qui fait de la sanctuarisation des espaces de pleine terre une priorité, Stratégie bas-carbone nationale. Si cela ne suffisait pas, pour en toute cohérence, abandonner ce projet de construction, l’avis délibéré sur le projet de plan local d’urbanisme intercommunal (PLUi) de l’établissement public territorial Plaine Commune (93) à l’occasion de sa révision devrait convaincre.

L’autorité environnementale pointe particulièrement le phénomène « d’îlot de chaleur urbain (ICU) et sa dimension spatiale sur le territoire, en fonction notamment de l’occupation des sols, fait l’objet d’une partie documentée de l’analyse de l’état initial de l’environnement. Il apparaît que le territoire est particulièrement sensible aux effets d’ICU en particulier dans sa partie sud qui conjugue densité urbaine, imperméabilisation et manque d’espaces verts.
Le dossier utilise les travaux de l’Institut Paris Région sur la représentation de l’aléa « aggravation de l’aléa vague de chaleur par l’effet d’îlot de chaleur urbain » qui prend en compte un certain nombre de paramètres (surfaces bâties, ombrage lié aux arbres, propriétés thermiques des matériaux, etc.) et représente le niveau de vulnérabilité intégrant l’aléa, la sensibilité des biens et des personnes à la surchauffe estivale en ville et la difficulté à faire face en fonction des ressources individuelles ou territoriales.

La réponse du PLUi en matière d’atténuation de la surchauffe urbaine caractérisée par une élévation générale de la température et par des effets d’îlots de chaleur urbain plus localisés combine plusieurs modalités dans les OAP. Mais le dossier n’évalue pas les effets des dispositions du projet de PLUi pour réduire et répondre à la vulnérabilité accrue aux effets de la surchauffe urbaine dans les centres urbains et au sud du territoire. »

En conséquence, l’Autorité environnementale recommande d’évaluer l’adéquation du niveau d’ambition des règles et dispositions prévues dans le projet de PLUi avec les enjeux territorialisés de surchauffe urbaine globale et d’îlots de chaleur urbain.

La convergence de toutes les échelles institutionnelles sur le diagnostic est patente. Comme sur les réponses à apporter. Alors, que faire ? Une alternative existe pourtant : utiliser les milliers de m2 de bureaux vacants.

Des bureaux vides depuis des mois, au pied du Campus

Comment justifier dans ces conditions une dépense conséquente d’argent public (estimé à 125 millions d’euros) pour la construction d’un nouvel immeuble, alors que la vacance d’immeuble de bureaux sur le territoire est particulièrement importante. 6 millions de m2 vacant en ile-de-France et qu’au pied même du Campus les m2 souhaités existent.

Rue du Pilier, longeant l’ilot 4, c’est près de 4000 m2 commercialisé par Improve. A quelques encablures, rue de la Métallurgie, c’est 7000 m2, près du Stade de France, c’est là aussi 7000 m2. BNP Paribas Real Estate toujours rue du Pilier y commercialise aussi 7000 m2. Icade dans l’immeuble Jump entre 14 000 et 20 000m2. Des bureaux en location dont le prix varie entre 170 euros le m2 jusqu’à 300 m2, bien entendu toujours négociable compte tenu de la vacance importante.

On y rajoutera le Boost de 17 752 m2 au pied du campus présenté ici par le commercialisateur JLL.. La surface quasi pile poil envisagée en construction.

L’établissement public, qui a contractualisé avec l’Etat, en charge de la mission qui lui a été confiée, ne serait pas en mesure seul d’ici 2030 (date envisagée de livraison du nouvel immeuble) de concrétiser un achat, une réhabilitation de locaux commerciaux ? De faire peser sa mission d’intérêt public auprès d’opérateurs privés ? Son donneur d’ordre, l’Etat, ne peut-il être appelé à la rescousse ? L’Etat est-il si impuissant ou ne le souhaite-t-il pas, privilégiant au détriment de toute option vertueuse construction et valorisation du 54 boulevard Raspail ?

Devrait-on assister impuissant à la destruction d’un parc existant pour construire un immeuble neuf qui coexisterait à quelques mètres de distance avec des bureaux vides et ce depuis déjà de long mois ?

Un jury d’architecture doit se tenir au mois de juillet pour ce nouvel immeuble sur l’ilot 4.
Au moment où l’on sait que l’objectif des accords de Paris sur le climat, conclus en 2015, de contenir le réchauffement climatique à 1,5 degrés d’augmentation est maintenant impossible, à l’heure où le Conseil d’Etat est lui saisi concernant l’inaction climatique , faudrait-il avoir recours, pour la sauvegarde du parc, aux tribunaux pour que Plaine Commune, l’Etat et l’établissement public du Campus Condorcet à respecter leurs documents stratégiques, leurs engagements ?
Les riverains, les étudiants du Campus, leurs organisations syndicales sont sur la même longueur d’onde : préserver le parc, préserver les liens de sociabilité qui s’y sont construits.

Le premier vice-président à la transition écologique, au climat et à la santé environnementale de Plaine Commune, n’a pas été saisi en interne du dossier. Un effet du cloisonnement des services ? Les prescriptions liées à la réalisation d’une trame verte et bleue ont-elles été considérées comme suffisantes pour qu’un accord soit trouvé entre Plaine Commune et l’établissement public pour la construction ? Les services de l’aménagement, l’élu en charge, le président ont-ils considéré que ce sujet pouvait se dispenser du regard du premier vice -président, comptable de la première délibération de la mandature : celle sur l’urgence climatique ?

En attendant, la mobilisation pour le climat, pour la transition socio-écologique se poursuit. Prochain rendez-vous le mardi 1er juillet à 9h devant la présidence du Campus, 8, cours des Humanités.