Mathieu Hanotin, président de Plaine Commune, promoteur d’un projet du business international de l’éducation à la Porte de Paris

, par Cossic

On apprend, à peine surpris – à force – du manque de transparence de ce genre de décision, lors du conseil territorial de Plaine Commune du 17 juin 2025, qu’une convention d’objectifs sera signée par le territoire et la SEM avec l’Université Internationale de Casablanca (UIC) et le promoteur Kaufman & Broad. La présentation du rapport évoquant un « beau projet d’offre d’enseignement supérieur » (sic) tente de convaincre qu’il s’agirait là d’une opportunité pour la porte de Paris, entrée du centre-ville. Décryptage.

L’Université Internationale de Casablanca (UIC) à la Porte de Paris ? Opportunité ou mirage éducatif ? A y regarder de plus près, il s’agit en réalité d’accepter l’implantation d’une des structures la plus emblématique des dérives spéculatives et corrompues du business de l’éducation et de participer à cette accélération de la marchandisation de l’éducation que tout élu d’une ville populaire devrait pourtant refuser et dénoncer.

Lancée en en 2010 par l’entreprise privée américaine « Laureate Education inc. », l’UIC est d’abord une des multiples succursales de cette multinationale implantée maintenant sur les cinq continents. Entreprise dégageant des taux de rentabilité record, Laureate inc. a étendu son réseau dès 1998 et, en moins de 10 ans, a enrichi ses actionnaires à un rythme équivalent à ceux des grands magnats de la Silicon Valley. Pour qualifier les conséquences et les dégâts de cette privatisation de l’éducation, le cas du Chili est le plus parlant : n’hésitant pas à faire appel à l’entregent des fameux Chicago’s boy qui avaient pris le contrôle de l’économie chilienne sous la dictature de Pinochet, Laureate Inc. s’y implante dès le début des années 2000 sous la « caution morale » de Bill Clinton.

Les excès commis par l’entreprise finiront devant les tribunaux et feront dire à Adriana Delpiano, ministre de l’éducation sous la présidence de la socialiste Michelle Bachelet que « Laureate Inc. poursuit des objectifs de rentabilité de ses investissements qui entrent en collision avec les lois que le pays a adopté en matière d’éducation ».
Autre témoin des dégâts de Laureat Inc., Giorgio Jackson, ministre du développement social de Gabriel Boric, actuel président issu de la Révolution Démocratique de 2018, a même lancé un appel aux futurs étudiants en les dissuadant de s’inscrire dans ce genre d’université sous peine « de se mettre en danger. »

Il est vrai que le modèle économique de ce business est maintenant bien connu et documenté : frais de scolarité très élevés pour une rentabilité maximum, précarité du corps enseignant, faiblesses pédagogiques des enseignements dont une grande partie se fait « online et par intelligence artificielle » avec des frais de structures et de locaux réduits mais avec des « prestations hôtelières » obligatoires et dont les débouchés professionnels restent souvent incertains et insatisfaisants.
Dans un rapport rendu public, l’ONG The Education Trust prévenait déjà en 2010 que “les étudiants de ces universités à but lucratif avaient finalement moins de choix pour obtenir un titre universitaire et que leurs dettes doublaient ou triplaient par rapport aux étudiants d’universités publiques ou sans but lucratif.

Investisseurs ou pédagogues ?

Barack Obama et Joe Biden ont même tenté de réguler - il est vrai à minima - ce secteur devenu prédateur pour éviter les conséquences socialement et économiquement catastrophiques du surendettement étudiant. En effet, plus de 1600 milliards de dette pèsent aujourd’hui aux Etats-Unis sur la vie de centaines de milliers d’ex-étudiants, dettes qui constituent autant de fardeaux financiers obscurcissant leur destin social : impossibilité d’accéder à la propriété, report de l’âge du mariage, de l’arrivée des enfants et même de la retraite. Pour ceux qui le peuvent, beaucoup d’emprunteurs sont contraints de choisir des emplois certes parfois bien payés mais peu satisfaisants intellectuellement favorisant les comportements dépressifs et anxieux : les fameux « bullshits job » mis en évidence par l’anthropologue David Graeber.

C’est ce « modèle économique » que « Laureat Inc. » vend en 2017 à « KMR Holding Pédagogique » (KMR), groupe détenu par une holding marocaine dont les principaux actionnaires sont issus de la famille Kabbadj, laquelle forme depuis l’époque d’Hassan II l’armature du bien connu Makhzen, mêlant politique et business. Pour réaliser cet investissement, KMR s’associe d’abord avec Development Partners International (DPI), société d’investissement privée basée à Londres et axée sur l’Afrique, qui a selon sa fiche d’identité « une attention particulière aux entreprises orientées vers les besoins de la classe moyenne émergente en Afrique » autrement dit, les nouveaux riches. Plus récemment, puisque ce genre d’actifs se vendent et se rachètent au gré des projections spéculatives, KMR s’est associé avec Helios, autre fonds d’investissement en capital risque (plusieurs milliards d’actifs en Afrique), très présent dans des secteurs aussi divers que le secteur bancaire, la téléphonie, l’immobilier mais aussi l’agro-business, les fertilisants agricoles, la grande distribution et la pétrochimie.

C’est donc ce profil d’investisseurs - oligarques marocains, fonds spéculatifs internationaux - auxquels le président de Plaine Commune entend dérouler le tapis rouge à l’entrée de notre ville. Encore une fois, tel un papillon sans tête, sans recul, sans efforts, sans recul critique et sans travail de vérification, voilà Mathieu Hanotin attiré par le brillant du papier glacé, le charlatanisme et le blingbling associés. Triomphe de l’attractivité, misère de la politique !

L’éducation, un droit ou une marchandise ?

Cette belle coquille vide du point de vue pédagogique, essentiellement tournée vers la seule satisfaction des nouvelles classes récemment enrichies s’exposera-t-elle de manière indécente, mirage de possibles réussites, auprès de la jeunesse du territoire déjà si maltraitée par la municipalité ?
Pour en savoir plus sur l’évolution de l’accès à l’enseignement supérieur au Maroc à la suite de ces investissements privés, il suffisait pourtant d’écouter les acteurs locaux comme Khadija Abdous, jeune doctorante marocaine, qui mène des recherches sur les conséquences de la privatisation de l’éducation au Maroc et ses effets sur la qualité de l’enseignement public. Son jugement est sans appel : « l’injustice sociale est exacerbée et l’éducation n’est plus considérée comme un droit et un bien public qui devraient être préservés mais plutôt comme une marchandise soumise à l’offre et à la demande. On a assisté à une implication accrue des fonds d’investissement étrangers et des acteurs internationaux dans l’offre d’éducation dans le pays à des fins principalement vénales. »

Espérons donc que nous en resterons à une convention d’objectifs morts-nés, que nos élus se disant progressistes soient un peu plus informés et attentifs afin que l’idée d’une cession des terrains au groupe KMR Holding éducation soit au plus vite définitivement abandonnée.