Lorsque j’étais étudiant, la visite du centre-ville de Saint-Denis, érigé en exemple d’un urbanisme ambitieux et inventif, faisait partie des incontournables.
Une multitude d’habitations sociales toutes plus remarquables les unes que les autres, accessible par une promenade haute surplombant la ville, au-dessus d’une galerie couverte reliant le supermarché au marché ancien, accessible à pieds, en métro ou en voiture grâce un immense parking de 2 niveaux de sous-sol : une révolution.
Parmi toutes les opérations qui composent ce quartier, il y en a une qui l’identifie plus que toute autre, c’est l’îlot 8 construit par Renée Gailhoustet.
A l’instar de Charlotte Perriand avec Le Corbusier, Renée Gailhoustet fut longtemps dans l’ombre de son mari Jean Renaudie à qui on a longtemps attribué ses réalisations. Mais ce fut elle la véritable bâtisseuse, femme architecte, engagée et communiste, à une époque où il n’était pas simple d’être tout cela à la fois.
Il en fallait du caractère et je crois savoir qu’elle en avait un entier et sans concession, qui refusait de voir le logement comme un « produit » ou une « cellule » et qui n’imaginait pas concevoir des espaces qu’elle ne puisse elle-même habiter. Ce qu’elle fit en vivant jusqu’à sa mort au 4eme étage de l’ensemble résidentiel du Liégat à Ivry-sur-Seine.
Rares sont les constructions où les habitants connaissent le nom de l’architecte. Plus rares encore, celles dont les habitants adhèrent à ses intentions et en sont les premiers défenseurs. C’est sans aucun doute la marque des grands œuvres qui font date dans l’histoire. L’îlot 8 est de ceux-là.
En contradiction avec le formatage des typologies actuelles, on dirait aujourd’hui de ces logements qu’ils ne sont pas optimisés, pas rentables, trop durs à aménager, déperditifs... bref pas efficaces.
Mais c’est justement tout ce que recherchait Renée Gailhoustet qui opposait à ce diktat de rentabilité, une recherche de fluidité et de liberté.
En combinant, hexagone, carré et triangle, elle joue véritablement avec les formes pour offrir des espaces généreux et d’une grande diversité, qui s’imbriquent les uns dans les autres tout en s’ouvrant largement sur des jardins en terrasse.
Sous le ton de la boutade, elle disait en parlant de ses bâtiments : « Une caractéristique est l’absence de type de logements, si bien que, si je veux engueuler un voisin bruyant, je ne sais pas chez qui frapper ! »
Renée Gailloustet apportait une grande importance au regard, aux vues et aux perspectives, en concevant, par des jeux de demi-niveaux, des espaces ouverts, en confrontation les uns avec les autres, mais ménageant les intimités par un travail fin sur les seuils, et les entrées en alcôve.
Une architecture qui respecte l’intimité et la courtoisie envers l’autre, ouverte à la rencontre et à l’appropriation.
Quarante ans plus tard, les logements que l’on construit ont perdu plus de 10m2 et se réduisent souvent à trois typologies T2, T3, T4, aux surfaces millimétrées répétés partout dans une monotonie aliénante. On se dit que quelque chose s’est perdu en route, quelque chose qui rend aujourd’hui l’œuvre de Renée Gailhoustet plus que jamais précieuse, et nous rappelle que c’est possible. Quelque chose qui relève de la joie d’expérimenter, quelque chose qui est de l’ordre de la générosité, bref d’humanisme.
Olivier Misischi, habitant et travaillant à Saint-Denis, particulièrement sensible à la question du logement et investi dans la question environnementale, est architecte associé de l’atelier d’Architecture RAMDAM .