Travail Gratuit
Je suis travailleuse sociale en association d’accès aux droits à Paris et je vis à Saint-Denis dans le quartier de la gare depuis plus de 6 ans. Je fais parfois des démarches avec des personnes qui y travaillent où y vivent sur mon temps libre car il n’y a pas d’aller-vers de travailleurs sociaux actuellement et certaines personnes ne sont pas les bienvenues dans les services sociaux municipaux. Il y a aussi des urgences sanitaires. Il faut alors solliciter des associations hors de la commune pour pouvoir ne serait-ce que faire domicilier des gens pour faire des démarches car seuls ils ne rencontrent que des refus oraux, ou les accompagner vers des services de santé à l’accès inconditionnel, ou bas seuil. C’est effectivement un espace qui peut être compliqué, personne ne le nie. Je l’ai fait remarqué au maire en 2022 lors de d’une réunion publique à l’école Brise-Echalas. La police municipale présentait son rapport d’activité. J’avais fait part des observations que j’ai formulées ci-dessus. Il niait, affirmant que des travailleurs sociaux passaient régulièrement à la gare. L’adjointe aux solidarités m’avait donné sa carte. Elle n’a jamais répondu à mon mail.
29 janvier 2026
Concernant cette soirée, je rentrais chez moi et sortais de la gare du RER D vers 19h. Au bout de la passerelle débouchant sur le boulevard Marcel Sembat, un homme que je connaissais, se faisait interpeller par la police municipale qui passait un appel et s’apprêtait manifestement à l’embarquer. Le sachant en état de vulnérabilité, je lui laissais une carte pour le mettre en lien avec un avocat si besoin. Ça n’a pas plu à un des agents, qui a tenté de me prendre à partie. La police a couru après lui et toutes les personnes présentes sur la place se sont regroupées lors de son plaquage ventral afin de leur dire d’y aller doucement. Je me suis approchée et je me suis mise à filmer. Un policier municipal écrasait avec son pied la cheville de la personne au sol. Nous étions nombreux et ils ne voulaient pas que nous restions ni que nous filmions. J’ai été repoussée et empêchée de filmer par le même agent puis j’ai finie tirée sur les rails du tramway, alors qu’une rame arrivait, j’ai reçue un coup de matraque sur la lèvre puis j’ai été attrapée par les cheveux et plaquée au sol dans la boue. Mon interpellation a généré l’indignation des personnes présentes, qui ont été gazées à leur tour. Il m’a relevée et mise violemment dans la voiture en me secouant, mes lunettes avaient volé lors de mon interpellation, ils ne les ont pas ramassées, je les ai retrouvées dans l’herbe près des rails deux jours plus tard. Elles sont rayées et inutilisables. La personne interpellée et moi avons été emmenés au commissariat de la Plaine.
Arrivée là-bas, un médecin m’a prescrit deux jours d’ITT, a noté de l’hypertension, une ecchymose à la lèvre et les blessures. Nous avons été transférés au commissariat central de Saint-Denis en fin de soirée. Placée en garde à vue je n’ai pas dormi, puis été auditionnée et je suis sortie 24 heures plus tard, vers 19h, avec une convocation le 10 mars pour une composition pénale pour outrage et rébellion violente sur agent dépositaire de l’autorité publique. L’autre personne est désormais en Centre de Rétention Administrative. La municipalité dans sa réponse au journaliste ayant enquêté pour Blast, les interrogeant sur les faits, m’a blâmée d’avoir déconcentré l’opération et d’avoir permis à la personne de s’enfuir. Il va falloir que je réfute cette accusation infondée. Peut-être qu’ils peuvent regarder les caméras de surveillance sur lesquelles ils ont dépensé nos mères pour vérifier ? L’agent s’est « déconcentré » tout seul au motif que j’ai donné une carte. C’est précisément là que nous avons un problème : j’ai été punie pour cela et car je voulais filmer, exerçant mes libertés les plus fondamentales et c’est moi qui suis convoquée. Les policiers ont porté plainte, je ne sais pas exactement pour quelles raisons et contre qui.
Pour le reste, il y a une vidéo qui montre ce qu’il s’est passé. Arrêtons une fois pour toute cette inversion de culpabilité, personne dans ces circonstances n’est calme, il faut arrêter de mettre des “outrages” et des “rébellions” sur le dos des gens qui sont malmenés. Et ça arrive à des personnes de mon quartier toutes les semaines, qui eux n’ont pas les moyens matériels et sociaux de faire valoir leurs droits et témoignages et surtout si personne n’est là pour filmer.
Le quartier de la Gare
Concernant ce quartier, la gare. Nous avons bien des vendeurs habituels à la sauvette, de cannabis, et des consommateurs sur la voie publique, qui font de manière constante l’objet d’arrestations et de poursuites. Depuis quelques mois, il y a un arrêté anti-regroupement et la police municipale est là presque vingt-quatre heures sur vingt-quatre. Feront-ils ça partout pour que leur projet fonctionne ? Y aura-t-il un policier derrière chaque citoyen à chaque minute ? C’est un puits sans fond. Aujourd’hui je viens je t’attrape, ça marche, demain ça recommence, après demain je viens je t’attrape, cette fois-ci une dent cassée, le lendemain, ça recommence, parfois, des vies gâchées. Beaucoup d’idéologie sur la sécurité or elle est tellement inconsistante. Je ne remarque pas d’amélioration des conditions de vie ni de la tranquillité publique ici. Au contraire, récemment l’espace public est vidé. Non pacifié : vidé. Les personnes les plus précaires disparaissent de la place et des abords de la gare. Non parce que leurs situations ont été réglées, mais parce qu’elles ont été déplacées ou qu’elles se cachent. La tranquillité publique ne se mesure pas seulement à l’absence de regroupements visibles. Elle se mesure à l’amélioration réelle des conditions de vie. Or, sur le terrain, les acteurs sociaux constatent : l’absence de médiation, le recul du lien, une tension croissante entre habitants et police municipale, toujours des violences et de la précarité. Un monsieur saoul s’est fait frapper il y a deux soirs devant tout le monde. La police était pourtant sur la place.
Plus généralement, la stratégie est cynique sur cet espace. A quoi s’attendent-ils en confisquant les cigarettes (parfois leurs clés ou autres en passant) s’ils ne permettent pas aux concernés d’avoir des moyens de subsistance alternatifs (on sait mais faisons les naïfs) ? Le risque est de générer des conditions matérielles et sanitaires encore plus dangereuses pour les uns ou rediriger les activités sur des délits plus sérieux pour d’autres. L’occupation du territoire de la part des agents municipaux est uniquement répressive, alors que les besoins sont énormes. Quand A. un voisin que je saluais tous les jours et d’un relationnel particulièrement agréable, est décédé sur la voie publique en bas, après un accident dû notamment à des problèmes sanitaires, rien n’a été pensé pour amortir le choc pour nous. J’ai accroché un bouquet de fleurs à la grille au niveau de l’endroit qu’il occupait chaque jour, à côté de l’arbre. C’est le seul rituel qu’on a pu lui offrir. Ses amis proches sont partis et ne sont pas revenus, son cercle social a dû continuer comme si de rien était.
J’ai la bougeotte et j’ai tendance à passer mon temps dehors. J’avais une vie et une sociabilité dans mon quartier, malgré tout ce qu’on peut lui reprocher. Sans naïveté sur ce qu’il s’y passait, je maintenais un équilibre de voisinage basé sur une confiance et une reconnaissance mutuelle. Il y avait besoin d’aide, certainement, et c’est pour ça qu’il y avait des loyautés aussi. En réalité ce quartier était très contenant pour moi et d’autres. Par contre cet événement a rendu ma rue douloureuse. Quand je pense au moment où je suis allongée dans la boue, sous les yeux de ceux avec qui je cohabite, ça me peine beaucoup. Je n’ai pas beaucoup dormi et ma santé mentale s’est vraiment dégradée pendant environ dix jours. Je pense important de faire remarquer que ceux qui sont venus me voir et me soutenir psychologiquement à la sortie de garde à vue sont…les personnes du quartier, dont certains de ceux qui occupent l’espace public dont on essaie de les dégager. Je pense aussi à celui que la mairie appelle “le délinquant” et je distingue un autre problème qui me met en colère : c’est une personne qui a une vie affective, une famille, une certaine pudeur, ses vulnérabilités, et des gros problèmes d’asthme, qui font que son placage ventral m’a fait peur. La mairie ne voit visiblement pas ces choses là ou refuse de le voir. Je m’arrête là mais je pourrais continuer à parler longuement de ce quartier.
La ville
Concernant cet agent individuellement, s’il évolue dans un milieu qui l’encourage à être dans la force, à la municipale où les salaires y sont élevés et si cette mission impossible le stresse, qui puis-je et qui suis-je pour le juger ? Je lui rappellerais quand même que tout pouvoir implique des responsabilités et une proportionnalité lors de toute intervention. En revanche, j’ai des griefs contre la police municipale de ma ville en ce qu’elle est évoquée dans de trop nombreux témoignages : passée maître dans l’art d’être impliquée tout en étant inutile, elle devient de plus en plus agressive comme pour se défendre de l’attaque qu’est pour elle nos regards désapprobateurs.
C’est peut-être le énième témoignage de l’expérience vécue du choix stratégique du maire de la ville d’avoir investi l’argent public dans les dispositifs sécuritaire et de contrôle et non dans la dignité des dionysiens. L’invisibilisation n’est pas une politique sociale. Hanotin et sa stratégie ont gâché la ville, mon quartier et mon rapport à l’espace public. Donc il n’aura ni mon vote, ni mon pardon.
Lire ici l’article de Blast sous la signature de Nevil Gagnepain et celui-ci du même auteur.
Dans le Club de Mediapart, on peut lire ici l’article d’Aziz Oguz : "A Saint-Denis, le déni des violences de la police municipale".
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En septembre 2024, nous publiions une série de clichés concernant la police municipale sous le titre :"Des comportements irresponsables et dangereux dans les locaux de la police municipale de Saint-Denis. Des photos confirment les dires d’un lanceur d’alerte", montrant des agents exhibant leurs armes de services.