NTM, JoeyStarr 1995, 2005, 2023. D’une révolte à l’autre. Histoires de feu

, par Michel Ribay

« Emeutes », « violences urbaines », « révoltes ». Quels que soient les qualificatifs pour rendre compte des événements et qui renvoient à des lectures sinon opposées tout du moins plurielles, dix jours, du 27 juin au 5 juillet, ont ébranlé le pays. Tous les ingrédients, en sommeil, étaient réunis pour revivre novembre 2005. Une video témoignant des conditions de la mort de Nahel a servi d’étincelle pour déclencher la révolte, alimenter l’émeute, attiser les violences. Souvenons-nous, c’était au siècle dernier, au mitan des années 1990. Dix ans avant novembre 2005. Histoires de feu. Retour sur celui du centre administratif.

Un certain Didier Morville de la cité Allende, alias JoeyStarr, – programmé le vendredi 15 septembre avec DJ Naughty J pour la fête de Saint-Denis – dont on espère bien plus qu’un nostalgique « revivre l’âge d’or du hip-hop français » –, accompagné, à l’époque de son ami Bruno Lopes, alias Kool Shen, scandaient un refrain repris par des centaines de jeunes à qui ils avaient mis la fièvre : « Mais qu’est ce qu’on attend pour foutre le feu » ?

Relisons juste le début (l’intégralité en portfolio) :

Mais qu’est-ce, mais qu’est-ce qu’on attend pour foutre le feu ?
Mais qu’est-ce, mais qu’est-ce qu’on attend pour foutre le feu ?
Mais qu’est-ce, mais qu’est-ce qu’on attend pour foutre le feu ?
Mais qu’est-ce

Les années passent, pourtant tout est toujours à sa place
Plus de bitume donc encore moins d’espace
Vital et nécessaire à l’équilibre de l’homme
Non personne n’est séquestré, mais s’est tout comme
C’est comme de nous dire que la France avance alors qu’elle pense
Par la répression stopper net la délinquance
S’il vous plaît, un peu de bon sens
Les coups ne régleront pas l’état d’urgence
À coup sûr, ce qui m’amène à me demander
Combien de temps tout ceci va encore durer
Ça fait déjà des années que tout aurait dû péter
Dommage que l’unité n’ait été de notre côté
Mais vous savez que ça va finir mal, tout ça
La guerre des mondes vous l’avez voulu, la voilà
Mais qu’est-ce, mais qu’est-ce qu’on attend pour foutre le feu ?
Mais qu’est-ce qu’on attend pour ne plus suivre les règles du jeu ?

Mais qu’est-ce, mais qu’est-ce qu’on attend pour foutre le feu ?
Mais qu’est-ce, mais qu’est-ce qu’on attend pour foutre le feu ?
Mais qu’est-ce, mais qu’est-ce qu’on attend pour foutre le feu ?
Mais qu’est-ce

Ecrite, chantée, scandée en 1995, 10 ans avant les événements de 2005. Emeutes, violences urbaines, révolte ?

Au-delà des mots, de la radicalité du propos, prémonitoire en 1995 et 18 ans après 2005, l’actualité du texte ne cesse de surprendre.

Actualité car il nous parle encore de la situation infligée aux quartiers populaires. Encore. Faut-il oui s’étendre encore, tout sinon presque tout n’est-il déjà pas dit en 1995 ?

Pour ce constat, les ouvrages sur le sujet ne manquent pas, les diagnostics aussi portés y compris par ceux qu’on ne peut accuser de complaisance au regard de leur parcours politique. Ainsi pour l’ancien député, maire, ministre et défenseur des droits Jacques Toubon, il s’agit bien d’une révolte parce que le mot contient « l’idée d’une prise de position, d’une dénonciation face à une situation imposée à ceux qui se révoltent ». « Naturellement, cette révolte n’est pas restée intellectuelle — elle s’est traduite par des émeutes, qui aboutissent à des violences et à des dégradations. » déclarait-il récemment au média « Le grand Continent ».

La genèse, les racines de ces révoltes on peut les lire dans un petit ouvrage intitulé « Petite histoire politique des banlieues populaires » de Hacène Belmessous, paru aux Editions Syllepse, 186 pages, 10 euros ( en vente à la librairie La Petite Denise, place du Caquet).

L’auteur y rend politiquement intelligible décennies après décennies les raisons d’un feu qui couve et ne s’éteint jamais, jusqu’aux incendies généralisés qui, à répétition, ont embrasé le pays.
Paru en 2022, il conclue son avant-propos par une phrase, la seule de l’ouvrage aujourd’hui démentie : « Depuis l’automne 2005, les habitants ne se révoltent plus. »

D’un feu à l’autre.

Parlant de feu, c’est mercredi dernier qu’on apprenait la condamnation infligée à l’incendiaire du centre administratif. Un homme, seul, âgé de 38 ans, sans abri, qui lors de l’audience du 6 septembre abreuve tantôt un magistrat tantôt le maire de Saint-Denis d’insultes « C’est un enc... Cette pourriture, il m’a laissé pourrir dans la rue. Assassin ! Tu laisses crever les jeunes ! » Tels sont les éléments rapportés par le journaliste d’Actu.fr présent au tribunal de Bobigny.

Le profil d’un homme évoluant entre la rue, l’hôpital et la prison qui ne répond en rien à celui de tous ceux qui ont participé de près ou de loin aux événements. Un acte au sens strict du mot opportuniste. Comme l’indique le dernier communiqué du Maire en date du 6 septembre, évoquant l’incendie comme un acte commis « en marge des violences urbaines ».

L’avocat du prévenu, dans l’esprit des propos du procureur évoquant « l’altération du discernement » de l’accusé, plaide pour son internement en psychiatrie. Le tribunal l’a considéré comme pénalement accessible, déjà frappé de multiples condamnations, un sursis tombe et l’homme est condamné à 30 mois fermes.

Conséquences de cet acte criminel, les Dionysien.nes restent victimes et vont le rester encore un bon moment. Difficulté supplémentaire pour obtenir – avant l’incendie les délais étaient déjà très contraints – des actes administratifs essentiels. Des documents ont été définitivement perdus.

L’ensemble des éléments établis aujourd’hui relance une question qui taraude, depuis l’incendie du centre administratif, de nombreux Dionysien.nes : comment a-t-il été possible qu’une personne seule, parvienne à commettre cet acte, après plusieurs jours de violences, et de dégradations infligées à des bâtiments publics dans l’ensemble du pays.

Le risque était patent, identifié. L’incendie de l’hôtel de ville de l’Ile-Saint-Denis dans lequel plusieurs personnes étaient impliqués quelques jours auparavant, dans la nuit du 28 au 29 juin, ne pouvait que le rappeler au maire de Saint-Denis et président de Plaine Commune.

La raison n’est-elle pas à chercher dans l’absence d’un dispositif statique devant le bâtiment, l’entrée du centre administratif étant située à quelques mètres du tribunal, de l’hôtel de ville, d’un équipement culturel municipal (L’Ecran), de commerces (café, librairie…) dont certains déjà pris pour cible (Carrefour) ?

Absence de dispositif statique des agents de la police municipale – dotés d’un équipement de protection et d’armement quasi équivalent aux forces de police nationale –, ceux-ci participant, selon les informations connues, à un dispositif mobile avec les forces de la police nationale et donc en situation non pas de protection statique des bâtiments potentiellement les plus ciblés mais affectés à une mission générale de maintien de l’ordre pour lequel ils ne sont ni formés ni dotés de la compétence.

C’est une vraie question qui a d’ailleurs fait l’objet d’une violente polémique dans une importante collectivité, à Lyon. Le maire écologiste Grégory Doucet ayant décidé que les agents de la police municipale assumeraient en premier lieu des missions qui relèvent de leurs compétences, dont la priorité donnée à la protection des bâtiments publics, dont l’hôtel de ville, il été accusé par l’opposition de ne pas avoir assez mobilisé de policiers municipaux pour faire face aux événements – ce que par ailleurs il contestera –.

La répartition des compétences, les moyens déployés, la nature des dispositifs mis en place ou leur absence, le nombres de policiers municipaux affectés à telle ou telle tache, la chaine de commandement, autant de questions qui peuvent influer sur la nature des dommages, leur intensité, la gestion de l’ordre public et les conséquences tant pour les biens que pour les personnes.

Ce débat s’est mené aussi parmi les organisations syndicales des agents municipaux de Lyon avec des positions divergentes.
Ainsi La Tribune de Lyon, dans un article paru dès le 6 juillet, signé de Rodolphe Koller, indique que si pour FO « Le maire organise sa politique de sécurité comme il l’entend. Mais ce qui me dérange, c’est qu’on annonce un doublement des effectifs en lien avec ces événements », explique Bertrand, secrétaire général FO Ville de Lyon. « Or quand on regarde les chiffres, c’est peut-être vrai en journée, lorsqu’il n’y avait pas de troubles, mais il n’y avait que 9 fonctionnaires sur la tranche de nuit, la plus critique. La semaine précédente, ils étaient 11. Et c’était de la pseudo-sécurité puisqu’on a demandé aux agents de se retrancher dans l’Hôtel de Ville », pointe FO.

L’auteur de l’article poursuit : « Un déploiement pas tout à fait inutile néanmoins puisque l’Hôtel de Ville et l’Opéra de Lyon ont fait l’objet de tirs d’artifice ayant forcé les agents à répliquer à plusieurs reprises à l’aide de LBD. La règle d’engagement de la police municipale avait été rappelée par un courrier de la Préfecture en date du 24 avril, rappelant que la police nationale était chargée du maintien de l’ordre et la municipale de défendre ses bâtiments publics. »

« Du côté de la CFTC, on rappelle que « notre rôle prioritaire, ce n’est pas de faire du maintien de l’ordre, or là c’était un peu ce qui se passait. Je pense qu’on peut être utile sur le terrain mais loin des scènes les plus violentes, pour s’occuper de ce qui est en dehors de tout ça. »

La CGT va plus loin. « Les missions de la police municipale sont bien définies et les policiers municipaux ne sont pas là pour faire du maintien de l’ordre. Je vais saluer l’état d’esprit et la tête froide qu’ont eu l’administration et les élus de ne pas avoir envoyé les policiers municipaux au casse-pipe pour garder les commerces de la Presqu’île », explique son secrétaire général Sébastien Douillet. « Ils n’étaient qu’une dizaine, heureusement qu’ils n’ont pas été envoyés sur les violences urbaines, on aurait eu des blessés », ajoute-t-il.
Le délégué syndical assure d’ailleurs que cette vision est partagée par d’autres agents : « Certains m’ont appelé pour me dire “heureusement qu’on n’est pas sorti”. Ce sont des agents de catégorie C de la fonction publique territoriale, avec un traitement de base au Smic. Ils ne sont ni payés ni entraînés pour faire du maintien de l’ordre. C’est à l’État d’assurer ce genre de missions », assène-t-il. »

On le voit, la question du qui fait quoi est bien un vrai sujet.

Maintenant et demain.

L’incendie du centre administratif reste une immense blessure pour tous, les agents du service qui y travaillaient – et poursuivent leur travail dans des conditions aujourd’hui dégradées pour maintenir la continuité des activités de service public –, les agents municipaux, les élus, les Dionysien.nes.

Elle ne doit pas empêcher de s’interroger, et encore moins de réfléchir et d’agir pour que ce type d’événement en marge ne se reproduise plus, ni ici ni ailleurs.

Reste encore et toujours à s’attaquer aux causes qui l’ont permis, qui persistent et n’ont que trop durées. Celles dont parlait Jacques Toubon et que retrace Hacène Belmessous dans sa Petite histoire politique des banlieues populaires.

Article modifié le 14/09 à 21h25. JoeyStarr est programmé le vendredi 15 à 20h30 et non comme indiqué par erreur initialement le samedi 16.

Petite histoire politique des banlieues populaires