Un tournant. Qui ne date pas d’hier, le tournant effectué au sein du parti socialiste pour substituer à la perspective de « Changer la vie » une ligne social libérale remonte à loin. Incarné par Laurent Fabius au moment du tournant dit « de la rigueur » ce changement de perspective a conditionné toute la politique portée par le parti socialiste. Du tournant en passant par les privatisations accélérées sous Lionel Jospin jusqu’à la loi travail et le CICE de François Hollande.
Pour autant et malgré ses déboires, les résultats catastrophiques aux élections présidentielles (Benoît Hamon et Anne Hidalgo) et le rejet profond, l’hostilité grandissante manifestée dans les cortèges syndicaux à son encontre, le parti socialiste restait ancré sur une stratégie, celle de l’union de la gauche, ouverte en 1971 avec l’accession de François Mitterrand à sa tête.
C’en est fini. D’abord, pour la première fois, le parti socialiste n’aura pas de candidat.e issu.e de ses rangs à la campagne présidentielle. La stratégie d’union de la gauche qui a permis à la fois la victoire de mai 1981 – et l’hégémonie de ce parti – est derrière lui, le candidat pour lequel il devrait mobiliser son appareil, ses ressources financières et organisationnelles, ses élu.e.s, ayant déclaré que sa victoire est celle de « tous ceux qui croient qu’il faut une gauche démocratique, que la gauche doit rompre avec cette hégémonie de Jean-Luc Mélenchon sur elle ».
Raphaël Glucksmann entend enjamber une donnée qu’on peut résumer par la question suivante : à quel moment dans l’histoire de notre pays la gauche divisée a gagné une élection présidentielle ?
Jamais. Dans quelle condition a-t-elle réussi à le faire ? En étant unie et dans toutes ses composantes. Dans des conditions où elle représentait plus de 40% du corps électoral aux élections de 1978. Nous n’y sommes plus. Nous en sommes loin.
Une ode à l’élargissement est maintenant entonnée tout en rejetant tout rapprochement, tout accord avec la France Insoumise. Comment Raphaël Glucksmann entend-il élargir si ce n’est en direction du centre et de la droite. Un centre dont François Mitterrand disait qu’il est « une variété de la droite ». « La droite » que nous connaissons aujourd’hui n’est ni celle de Giscard d’Estaing, ni celle de Jacques Chirac. Elle porte d’autres noms : Wauquiez, Ciotti, Retailleau et c’est l’extrême-centre qui gaze, matraque et mutile la jeunesse. Alors élargir ? Vers qui ?
Gabriel Attal ne s’y est pas trompé en proposant « une grande primaire » de « Glucksmann à Retailleau ». C’est dire l’espace du vainqueur d’une primaire rabougrie.
Les positions respectives du parti socialiste et du parti communiste ont-elles été un obstacle à la signature d’un contrat de gouvernement en 1972 ? Non.
Les positions du parti socialiste plutôt atlantistes et celles du parti communiste arrimées à une époque où Leonid Brejnev est aux commandes en URSS ont-elles été un obstacle à la signature d’un contrat de gouvernement ? Non.
L’invasion de l’Afghanistan par les troupes soviétiques en décembre 1979 approuvée par le parti communiste français – 10 ans avant la chute du mur de Berlin – a-t-elle conduit à une rupture des accords, de la dynamique qui a conduit à mai 1981 ? Non.
Pourquoi ? Parce que ce qui a été privilégié c’est le besoin de rompre avec des décennies du pouvoir de la droite, d’offrir un débouché politique au peuple de gauche.
C’est aujourd’hui un tout autre chemin qui est emprunté par le vainqueur de la primaire, une primaire qui dans ses moindres détails a été modelée (le prix d’accès, son périmètre) pour cette rupture. Le parti socialiste a-t-il signé son arrêt de mort ou dans un dernier réflexe de survie entend-il garder la main ?
Garder la main mais pour quoi faire ? Pour conjuguer en son sein des soutiens d’Olivier Faure qui renvoient dos à dos « les populismes » (Mathieu Hanotin) et ceux de Raphaël Glucksmann qui dénoncent « l’impasse Mélenchon qui fracture » (Katy Bontinck). Deux faces d’un même abandon, celui de l’union, de l’élargissement à gauche. Ou prendre acte du réel à gauche ?
Un certain Karl Marx indiquait dans son ouvrage Le 18 Brumaire de Louis Bonaparte que l’histoire se répète, la première fois en tragédie, la seconde fois en farce.
Ironie du sort, François Hollande a fait entrer un loup dans la bergerie déjà gangrenée du social-libéralisme. Dix ans de macronisme. Olivier Faure a mis le pied à l’étrier à Raphaël Glucksmann en 2019, remis en selle en 2024. Alors tragédie ou farce ? Les deux peut-on dire.
Pour finir. A tous ceux qui nous bassinent avec les discours sur la « brutalisation de la vie politique » et « la conflictualisation permanente » qu’ils dénoncent en désignant La France Insoumise au moment où le pouvoir a interpellé près de 8000 personnes, il faut qu’ils portent une grande attention à ce qu’Antonio Scurati a mis en exergue du dernier volume de sa biographie de Benito Mussolini, M, La Fin et le commencement :
"A tous ceux qui croient encore à la démocratie.
Qu’ils se préparent à se battre.