Saint-Denis, « territoire perdu » en défense de la République. La no go zone en résistance.

, par Saska Rupert

Saint-Denis. Certains nous prédisait l’abandon, la désertion des urnes ad vitam aeternam. Sans retour possible. Assignés à des « territoires perdus », de la République, nous avions, disaient-ils, fait sécession. Dans leur esprit, les Dionysiens n’étaient plus citoyens. Nous, nous tous, multitude banlieusarde, marge et cœur métropolitains, nous étions accusés par les uns sans preuve, sans avocat, sans procès même, d’avoir déserté la République. Pour d’autres, nous n’étions que résidents de la no go zone.

Séparatistes dans l’âme, parce qu’ici trop de Mohamed, Basma, Reda, Yasmina, Mamadou, Kamal, Moussa, Aïcha. Héritiers au sangs mêlés des Fernando, Sabrina, Tiago, Eva, Riccardo, Luiz, Manuela ; épouses, amants, fils, petites-filles de la vague d’avant, celle des chapeaux ronds, des Bécassine. Prolétaires et domestiques bretons.

Et les voilà qu’ils votent. Et les voilà qu’ils font mentir les sondeurs, les analystes, les sociologues d’atmosphères, les commentateurs-chiens de garde, les obligés de Bolloré, les touche pas à mon poste à pognon, tous ceux pour qui les valeurs se négocient et s’échangent à la Bourse, les sans principes, ceux qui vendraient leur âme à terme, au comptant ou à tempérament. Les bonimenteurs, les partisans du ni ni. Les comme hier, plutôt Hitler que le Front Populaire.

Et voilà qu’ils votent, et en masse, les Dionysiens et les autres. Qu’ils se déplacent et qu’ils font plus que barrage. Qu’ils doublent ici la mise, qu’ils en rajoutent, 10 000 et plus il y a deux ans. Tiens, le 30 juin, voilà le double. Et si la ceinture rouge s’est relachée, défaite, cran par cran, aujourd’hui c’est du nord, de l’est, du sud que la tache s’étend. Le Versaillais prend peur. Plutôt Jordan, plutôt Marine…

Première, deuxième circonscription, troisième et quatrième génération. Les Dionysiens ont donc doublé la mise. Pourquoi ? Parce qu’il en ont marre. Parce qu’ils ont peur, pas du diable mais de Jordan, poulain de Marine, cheval de Troie. Parce qu’ils ont soif et faim de nouveau. D’un nouveau front.

Parce qu’ils y sont attachés à la République. Parce qu’ils sont Français. Bi-national et républicain. Pourtant y a des jours ou ils la détestent parce qu’elle les ignore ou renie même ses promesses. Racisme plus que résiduel. Ces jours là, ils lui tournent le dos, s’en tapent des urnes, s’en battent les ….

Mais dimanche dernier, parce qu’ils savent que ceux d’en face, ceux de là-bas, ceux de l’autre côté ne leur feront pas de cadeaux, il sont allés voter pour la République, une et indivisible. Indivisible comme ses principes, liberté, égalité, fraternité. Une république qu’ils veulent aussi sociale. Tout ce que Jordan menace. Il ont voté, pour eux, pour leurs voisins, leurs enfants, les potes, fraternels, tous égaux frérots.

Les menaces, ils y sont habitués. Ils ont l’habitude de prendre cher. Déjà, la vie est chère et ce sont ceux qui leur sont chers qui morflent. Bavures, violences policières, violences patronales, arbitraire, surdité administrative, mépris. Sans-dents, sans logement, sans boulot, sans-papiers, sans rien. Ou pas grand chose. Sans thune. Sans profs pour les gamins. Sans vacances.

Et pourquoi doubler la mise ? Parce qu’ils savent qu’ils sont une cible. Dionysiens ? Trop métis, trop muslim, trop communiste…

C’est une première leçon. Et déjà une victoire. La participation et la couleur des bulletins. Un vrai capital. Un point d’appui. Un socle de résistance pour faire face. Une fierté dionysienne qui vaut plus que mille JO.

Beaucoup d’autres aussi en ont marre. Ils ont peur. N’ont pas grand chose et craignent de le perdre. Ils ont tout essayé. Les manifs, les rond-points, les gilets. L’émeute et puis plus rien. Une étrange défaite. Du coup, beaucoup, du jaune ont viré au brun. Suicide collectif. Jordan trahit déjà leurs espérances.

Il va falloir d’une manière ou d’une autre apprendre à se parler, à leur parler. Résister et tout faire pour convaincre. Faire république. Il reste une semaine et trois ans.

PS : Trois assemblées se sont tenues pour la création d’un Front Populaire à Saint-Denis. Pluriel et unitaire. Le Blog de Saint-Denis se fera l’écho de ses initiatives.