Souvenirs d’enfants au temps de la guerre d’Algérie. « J’ai appris toute petite qu’il y avait du danger… Les ratonnades… les Algériens emmenés dans les caves à Saint-Denis … jusqu’à les tuer…. »

, par Michel Ribay

Vendredi 16 janvier 2026, salle Marie Chaix, salle du conseil municipal. A 18H35 il y a déjà plus de 100 personnes présentes pour cette première initiative de la société d’histoire créé en 2025. Une assistance si nombreuse que les travées réservées au public lors des séances du conseil sont occupées. Une réussite qui en annonce d’autre.

Pour qui habite Saint-Denis depuis de nombreuses années, beaucoup de visages sont familiers. Beaucoup de personnes investies dans le milieu associatif, culturel ou politique. Une assemblée représentative de ce que Saint-Denis compte de personnes engagées, attachées à la ville, qu’elle soit leur ville de naissance ou d’adoption, sur plusieurs générations pour d’autres. Une histoire d’attachement, de transmission dont il sera là aussi beaucoup question tout au long de la soirée.
Hormis quelques jeunes, l’assemblée était composée d’une génération en phase avec le thème de la soirée, une génération qui, sans être à Saint-Denis de 1954 à 1962, pouvait dire : « J’étais enfant lors de la guerre d’Algérie ».

De ces années là, de ces années de guerre qualifiée « d’événements », de « pacification », « d’opérations de police » – la qualification officielle de guerre d’Algérie n’intervient qu’en 1999 – pour en masquer la nature profonde, celle d’une guerre coloniale, deux dionysiennes et un dionysien en ont été témoins. C’est de leur témoignage d’enfant, – de leurs souvenirs, de ce qui perdure dans leur mémoire et a forgé en partie leur identité, leurs valeurs – dont il a été question.

Les témoignages de Nelly Angel et de Salah Khemissi, ont successivement été projetés puis questionnés, – celui de Claudie Gillot-Dumoutier (sur You tube) – témoignages recueillis par Françoise Davisse, réalisatrice, et Stéphane Ragot, réalisateur qui ont été enrichis des interventions de l’historienne Sylvie Thénault, directrice au CNRS, spécialiste de la colonisation et de la guerre d’indépendance algérienne.
Sylvie Thénault a fait référence à la une de Paris Match, numéro 293, du 6 au 13 novembre 1954 avec une cartouche annonçant : « La vague terroriste a franchi la frontière de l’Algérie »

Une analyse de Fadila Yahou fondée sur les archives de Paris Match traite de la construction d’une mémoire photographique (1954-1962) de la guerre d’Algérie. Elle est accessible ici.

Nelly Angel, née en 1948 à Saint-Denis : « J’ai appris toute petite qu’il y avait du danger… Les ratonnades… les Algériens emmenés dans les caves à Saint-Denis … jusqu’à les tuer…. ».

L’oncle de Nelly, Henri part pour 27 mois en Algérie (c’est la durée de la conscription à ce moment là). Eloigné des premières lignes à cause d’une déficience visuelle il est affecté au service courrier. Il tombe néanmoins dans une embuscade, passe une nuit « entouré » de ses camarades morts et s’en sort.

« Une période terrible » pour Nelly chez qui sont cachés, protégés, accueillis par son père, permanent de la CGT, en charge de l’immigration, des membres du FNL.
Une déchirure pour elle qui voyait des jeunes partir, se faire tuer ou tuer des Algériens. Tuer « les copains », tuer ceux que sa famille accueillait « une nuit ou deux nuits ». Ceux qu’il fallait cacher, en particulier après le 17 octobre 1961. Une enfance au cours de laquelle, il faut apprendre à se taire. Devenir « une tombe ».

Une enfance où brinquebalée sur les épaules de son père dès 4 ans, elle « participe » au fil des ans aux collages, aux réunions syndicales, puis plus âgée aux manifestations pour la paix en Algérie, manifestations nombreuses à Saint-Denis. Jusqu’aux appels dans les rues de Saint-Denis à se rendre à l’aéroport du Bourget pour s’opposer à l’arrivée éventuelle des parachutistes au moment du putsch des généraux à Alger.

Une fin de conflit avec la peur qui domine, celle des bombes de l’OAS, des rafles. Puis le silence d’une communauté qui n’a qu’un seul souci, celui de l’intégration. Une fin de conflit entre chape de plomb et Trente glorieuses comme promesse de bonheur.

Salah Khemissi, né en 1953 à Tourcoing : « Voir son père traqué, sa mère se jeter par terre, c’est une grande souffrance pour un enfant »… « Après, tu en fait une arme … »

« Ce qui arrive – la vitesse d’abord avec laquelle les soldats défoncent les portes et armes au poing entrent dans les maisons, si basses, si sombres, le temps pour les yeux de s’habituer et de ne trouver au fond des pièces que quelques femmes et des vieillards, parfois des enfants.
Pas un homme valide.
Les soldats envahissent le village… »
Nuit, Des Hommes, Laurent Mauvignier.

C’est ainsi que s’ouvre la troisième partie de livre de Laurent Mauvignier, Des Hommes, qui en compte quatre. Après-midi, Soir, Nuit, Matin.

Ce qui se passait la nuit en Algérie, les descentes, la famille Khemissi les a connues, à Tourcoing où est né Salah en 1953, avant de partir – la nuit aussi et précipitamment – pour Saint-Denis.

« Les souvenirs de la guerre d’Algérie que j’ai de la guerre d’Algérie, c’est debout la nuit, en slip, les mains en l’air, les cris… »

C’est ainsi que débute le témoignage de Salah Khemissi.

« Je suis comme un bateau qui tangue entre deux mondes, les militants qui nous accueillent et les gens qui nous insultent. » dit-il plus loin.
Le père de Salah est collecteur d’argent pour le FNL, comme Ali, le père de Kamel Amrane, une autre figure dionysienne, boxeurs tous deux, de père en fils.

Les fonds collectés sont remis à « des Européens, à des gens au-dessus de tout soupçon » pour les transmettre au mouvement de libération national. Du côté de Tourcoing les allers-retours vers la Belgique se succèdent, d’autres « porteurs de valises » iront en Suisse.

Après la manifestation du 17 octobre 1961, le père de Salah « disparait ». Sa femme fait « une tournée des commissariats avec Mme Paillard », mère du futur maire de Saint-Denis, Didier Paillard. La famille privée de ressources, ce sont lors de cette période les cantinières de l’école Marville qui par solidarité nourrissent la mère et ses cinq enfants.

Emprisonné à Vincennes,un centre de rétention administrative y existe encore aujourd’hui – une vingtaine de jours, la libération du père de Salah est assortie d’un avis d’expulsion vers … l’Algérie (territoire français !). Le décollage de l’avion à Orly en sera empêché par des militants communistes avec Auguste Gillot. C’est le retour à Vincennes, où il sera torturé, avant d’être libéré.

Ce 17 octobre 1961, on peut sur ce blog écouter Benjamin Stora qui en fait le récit, la genèse en replaçant cette journée dans le contexte de toute l’année 61.

Claudie Gillot-Dumoutier, née en 1945 : « Pour la paix en Algérie, toute la place de la mairie, je l’ai vue noire de monde … »

C’est avec le témoignage de Claudie Gillot-Dumoutier, (qu’on peut écouter sur You Tube mais non diffusé lors de la soirée) la fille d’Auguste Gillot, maire de 1944 à 1971, que s’enrichie la connaissance des actions militantes menées par le parti communiste en solidarité avec les Algériens, qu’ils soient ciblés par la répression coloniale ou en butte aux exactions racistes.

Auguste Gillot part à la recherche en octobre 1961, avant le 17 octobre, de « ses concitoyens algériens » disparus en prenant la tête d’une manifestation en direction du commissariat de Saint-Denis pour protester contre la présence et les exactions de harkis en uniforme et armés dans la ville. Il est admonesté et menacé dans un courrier que lui adresse le préfet de la Seine Jean Benedetti en poste de 1958 à 1963. Quelques années plus tôt, ils menaient pourtant l’un et l’autre, au sein de la Résistance, le même combat contre l’occupant nazi, contre l’oppression…

C’est sur le site des archives de la ville de Saint-Denis qu’on peut retrouver les délibérations et les vœux adoptés par le conseil municipal. On compte 41 interventions du Conseil municipal de Saint-Denis concernant l’Algérie et les Algériens entre 1946 et 1964.

Y figure entre autres un rapport en date du 15 septembre 1961 protestant contre la présence des Harkis à Saint-Denis et les brutalités qu’ils exercent à trois reprises « le 17 août, le 28 août, le 12 septembre rue du Landy, et le 3 septembre rue Brise-Echalas, pénétrant chez les commerçants, fouillant et malmenant les passants ».

« Et moi je passais ma nuit à surveiller les gars qui surveillaient… »

Et vint le temps de l’OAS (Organisation de l’Armée Secrète).« OAS frappe où elle veut, quand elle veut, qui elle veut ! » le slogan s’étale sur les murs d’Algérie et s’exporte en métropole. Plus de 500 attentats ont lieu

La famille Gillot habite à ce moment là rue des Boucheries, la vague d’attentas à la bombe de l’OAS bat son plein et le maire, communiste, est une cible potentielle. Le parti met en place un système de surveillance dans l’école d’en face, l’actuelle école élémentaire Jean Vilar. Claudie Gillot-Dumoutier passera ses nuits à surveiller de sa chambre donnant sur la rue si les militants postés au premier étage de l’école veillent vraiment à leur sécurité ou s’ils se sont assoupis.

Claudie Gillot-Dumoutier fait référence à’une petite fille. C’est en effet lors d’un attentat commis le 7 février 1962 et qui vise André Malraux, ministre de la Culture et fidèle du général de Gaulle, qu’est grièvement blessée Delphine Renard âgée de quatre ans.

Delphine Renard grièvement blessée par un attentat de l’OAS qui visait André Malraux

L’OAS c’est plus de 500 attentats qui touchent aussi bien Camille Blanc, maire d’Évian, assassiné le 31 mars 1961 pour avoir accepté d’accueillir les négociations de paix dans sa ville que le train Strasbourg-Paris qui fait 28 morts et 170 blessés le 18 juin 1961 ou des attentats à la bombe contre la presse à l’image de celui contre l’hebdomadaire Témoignage chrétien à Paris le 28 septembre 1961.

En réaction aux attentats de l’OAS, et au lendemain de celui du 7 février à l’appel des syndicats et des partis de gauche, les Parisiens se rassemblent autour de la place de la Bastille. Une charge de la police s’achèvera au métro Charonne, faisant neuf morts.

Au soir du 8 février 1962, une charge de la police parisienne

Neuf militants. Jean-Pierre Bernard, 30 ans, dessinateur aux PTT, militant du PCF et de la CGT ; Fanny Dewerpe, 30 ans, sténodactylographe, militante communiste (son mari, André Dewerpe, militant communiste, employé à l’Humanité, photographe, décède en 1954 des suites des violences policières subies lors des manifestations de 1952 lors de la guerre de Corée contre la venue en France du général américain Matthew Ridgway) ; Daniel Féry, 15 ans, employé de presse, militant de la CGT et des Jeunesses communistes (une allée porte son nom dans le quartier Pleyel) ; Anne Godeau, 24 ans, agent d’exploitation aux PTT, militante du PCF et de la CGT ; Edouard Lemarchand, 40 ans, employé de presse, militant du PCF ; Suzanne Martorell, 40 ans, employé de presse, militante du PCF ; Hippolyte Pina, 58 ans, militant du PCF et de la CGT ; Maurice Pochard 48 ans, militant CGT ; - Raymond Wintengs, 44 ans, imprimeur typographe.

Quelques jours avant les accords d’Evian de mars 1962, à Oran, où la population européenne est majoritaire, deux voitures piégées explosent dans le quartier musulman de Mdina Jdida. 78 morts et 150 blessés. Dans la même ville ce sont entre 10 et 50 algériens musulmans qui sont abattus chaque jour deux mois après les accords.

Auguste Gillot, maire communiste, le père de Nelly, permanent de la CGT, porteur de valises pour le FNL, les communistes qui accueillent et protègent la famille de Monsieur Khemissi, c’est ce fil politique dionysien qui relie tous ces témoignages. Enfant de résistant, enfant d’immigré, enfant de combattant, enfant de moudjahid.

Il fut question aussi de Mohammed Harbi, l’historien récemment disparu dont le parcours fut retracé par Sylvie Thénault. Celui-ci rend compte de cette période dans une série de conférences. Une de celles-ci est consacrée aux relations avec la gauche française, une autre à la fédération du FLN en France et sa stratégie de lutte armée en métropole.

On se demande ce que seraient les témoignages d’enfants qui ont vécu cette guerre de l’autre côté de la Méditerranée. Existent-ils ? Et ceux de la génération qui a vécu les années noires, victimes du terrorisme islamiste et de la dictature des militaires ?

Mais c’est une autre histoire.

Les témoignages sont publiés dans leur intégralité sur la chaine You Tube.
Celui de Nelly Angem ici.
Celui de Salah Khemissi ici.
Celui de Claudie Gillot-Dumoutier ici.

PS : La société d’histoire « Saint-Denis, notre Histoire » a pour objectif la transmission de la connaissance historique et le partage de l’histoire de Saint-Denis. Plusieurs thèmes ont été retenus : Histoire du logement, du Stade de France, du patrimoine industriel, celui consacré à la Guerre d’Algérie sous le prisme de l’enfance à Saint-Denis a été entrepris à l’initiative de Yasmina Bédar.

PS : N’ayant malheureusement pu assister à l’intégralité de la soirée cet article ne peut rendre compte de l’ensemble des échanges.