« Un mouvement social c’est rarement, d’emblée, une explosion. C’est plutôt une construction, un peu comme des Lego. Pour créer une dynamique il faut convaincre, entraîner, additionner, élargir. » Entretien avec Simon Duteil.

, par La Rédac’

Après les journées du 10 et 18 septembre, Le Blog de Saint-Denis a interrogé le syndicaliste dionysien Simon Duteil, professeur et parent d’élèves et ex-porte parole de Solidaires, sur le bilan et les perpectives du mouvement social tant national qu’à l’échelle locale. Nous reviendrons sur les aspects locaux de la mobilisation du 18, entre autres dans l’éducation et la fonction publique territoriale.

Dans un entretien croisé avec Olivier Besancenot pour le média « Rapports de force », repris dans « Le club de Mediapart » tu indiquais à la veille de la journée d’action de mercredi : « Le 18 septembre, si on est proche du million de manifestant.es, cela veut dire que porter un appel unitaire intersyndical large a un impact réel et qu’il y a une dynamique. » Alors la dynamique a-t-elle été au rendez- vous ?
Simon Duteil : Il se passe clairement quelque chose ! Si on voit où on en était il y a quelques mois, on sent bien un espoir renaitre. Il ne faut pas seulement une expression de la colère sociale, il faut être capable de la transformer en rapport de force pour gagner. Jeudi, on a atteint le million symbolique. Il ne s’agit pas de s’arrêter sur un chiffre magique, mais ça donne un niveau de mobilisation, de nombre de personnes qui sont venues manifester et pour une grande partie se sont mise en grève. Alors oui, il y a une dynamique et indéniablement la construction du 10 avec "Bloquons tout" (dont quelques syndicats) et du 18 avec l’appel de l’intersyndicale au complet y contribuent. On le sentait nettement hier dans la rue : il y avait de l’énergie avec d’ailleurs beaucoup de présence de la jeune génération salariée ou en formation.

Et ici, à Saint-Denis, quel bilan peut-on tirer de la mobilisation, entre la grève massive dans les dépôts de bus, les blocages de lycées à Suger, Paul Eluard, Rosa Parks/Angela Davis, les collèges, le périscolaire affecté en primaire, as-tu senti, noté des éléments particulièrement encourageants pour la suite ?
S. D. : Il y a une tradition de lutte importante à Saint-Denis. Maintenant on a du mal quand même à toucher au delà des secteurs que tu pointes : je pense aux salarié.es des commerces, à celles et ceux des bureaux à la Plaine... Ce qui m’encourage c’est d’une part l’unité intersyndicale, avec par exemple plusieurs unions locales qui ont appelé ensemble à une assemblées de grévistes jeudi et d’autre part la volonté de participer d’une partie de la jeunesse scolarisée. Mais il y a des obstacles sur la route, à commencer par les violences policières qui se sont exercées sur des lycéen.nes, par exemples à Suger. Et puis notre proximité avec Paris nous conduit à participer aux grandes manifestations, du coup on marque moins la ville de notre mobilisation. Donc pour moi, plus de lien avec l’ensemble des travailleuses et travailleurs de la ville, plus de solidarité face à la répression et plus de visibilité locale, ça fera la différence. Et ça, ça prend du temps, ça s’organise. On a besoin de toutes les bonnes volontés, des AG de "Bloquons tout" aux militant.es des syndicats et des quartiers.

Tu soulignais dans l’entretien croisé avec Olivier Besancenot la nécessité « d’aller plus loin, de donner des perspectives pour renforcer la mobilisation et surtout la grève. » Si effectivement on a assisté à une mobilisation importante et cela dans toute la France les chiffres des grévistes ne semblent pas au rendez-vous ? « Bloquez tout » c’est d’abord un arrêt massif des process productifs ? Les usines tournent, la logistique n’est pas grippée, les plateformes Amazon et le secteur de la tech ont fonctionné à plein régime. Ce sont les gros bataillons du secteur public, éducation, transports, santé, énergie qui mènent la bataille. Comment expliques-tu cela et comment vois-tu la suite ? Les possibilités d’élargissement ?
S. D. : Tu as raison. Mais on a tendance à oublier deux choses. D’une part les difficultés réelles pour s’organiser et d’agir collectivement avec la division du salariat dans des micro-entités de production et l’impact de contrats de plus en plus individualisés.
Le recul de l’implantation syndicale avec la fin des "bastions ouvriers" est bien acté. Il y a un travail de fond de re- syndicalisation à mener. Pas pour construire des écuries (comme parfois hélas certain.es voient et construisent le syndicalisme) mais pour donner des capacités d’actions. Parce que le syndicalisme c’est un outil pour revendiquer, se défendre et pour attaquer. Et pour "Bloquer tout" il faut des millions de personnes qui s’arrêtent. La dernière fois que l’on a connu une grève générale réelle de ce type c’était il y a presque 60 ans, en 1968. Alors comme on a changé largement de période il faut réinventer nos outils.
D’autre part un mouvement social c’est rarement, d’emblée, une explosion in extenso. C’est plutôt une construction, un peu comme des Lego. Pour créer une dynamique il faut convaincre, entraîner, additionner, élargir. Le fait que le mot d’ordre du 10 était sur le moyen de gagner avec le mot d’ordre de « Tout bloquer » était et demeure primordial : de plus en plus de personnes comprennent qu’on n’obtiendra rien si on se contente de manifestations "gentilles". Donc il faut à la fois gagner une masse critique dans la mobilisation (de plus en plus de monde participe) mais aussi les moyens d’augmenter le rapport de force avec le capital et l’Etat patron, donc la grève, seul moyen qui génère le principal blocage de l’économie. Les secteurs cités où la grève est la plus forte, sont ceux où le syndicalisme est encore plutôt bien implanté et capable de mobiliser.
Pour élargir il faut donc être capable de convaincre de la nécessité de la mobilisation mais surtout de sa capacité à gagner : on ne fait pas une grosse grève si on sait qu’au final on va perdre. Mais il faut aussi être capable d’associer les différentes propositions tactiques, des plus "molles" au plus "radicales" pour permettre au plus grand nombre possible de personnes de participer et pouvoir ainsi additionner les forces.
Le 18 a montré la force du syndicalisme qui avance, rassemblé, dans l’unité, mais on a besoin de bien plus de monde pour créer le rapport de force suffisant.

Il semble pourtant qu’une bataille culturelle, politique soit bien remportée, celle qui fait que le sentiment d’injustice sociale, fiscale est très majoritairement partagée. De la taxe Tobin à la taxe Zucman en passant par les actions « Sauvez les riches » il a fallu du temps pour que cette idée s’impose. Cela est assumé, revendiqué aujourd’hui et cela va même plus loin quand on voit la banderole de tête de la manifestation intersyndicale : Stop à l’austérité. Unies pour la justice sociale, fiscale et environnementale. Cela dessine une exigence politique. La mobilisation contre la loi Duplomb est passée par là. Pour autant cela ne traduit pas politiquement par une majorité d’adhésion à la gauche, l’extrême droite reste toujours aussi puissante, plébiscitée dans les intentions de vote ? N’est-ce pas la limite, l’obstacle, le nœud à dénouer ?
S. D. : Il y a plusieurs enjeux. La question de l’extrême-droite est centrale. Elle est aux portes du pouvoir et du contrôle total de l’appareil d’Etat. Il y a un mouvement mondial lié à la mondialisation et à l’accaparement des richesses qui permet de le comprendre. Mais aussi le fait qu’en France la bourgeoisie a fait le choix du pire, en particulier en 2023, en imposant le passage à 64 ans pour les retraites malgré une mobilisation exceptionnelle. Alors oui les questions de justice sociale et environnementale gagnent du terrain, mais dans le même temps il y a aussi des replis haineux et un racisme systémique qui explosent, des attaques de fachos au grand jour de plus en plus fréquentes, encore ce jeudi à Montpellier. Dans le même temps les partis de gauche, après le sursaut vital et nécessaire de juin 2024 avec le NFP ont vite montré une incapacité à être à la hauteur de la situation. Tout le monde n’a pas les mêmes responsabilités ni ne tient le même discours mais à la fin la réalité est là : une gauche éclatée qui joue à faire avancer ses petits chevaux. C’est hors sol et assez grave au vu de la période. Maintenant la question peut être renversée : je suis persuadé que si on arrive à gagner, je devrais dire arracher, des revendications concrètes qui améliorent la vie des gens avec le mouvement social, alors on fera reculer nettement l’extrême-droite. Le premier débouché politique des luttes... c’est leur victoire !

Après le 10 septembre et le 18 septembre on semble rentrer dans une phase d’attente : que va faire, annoncer le premier ministre, va-t-il tomber encore plus vite que Barnier ? Cela conduit-il à un moment de pause de la mobilisation syndicale ou le mouvement peut-il s’engager comme pour la mobilisation contre la réforme des retraites en 2023 dans une mobilisation « puissante et continue » qui pourrait cette fois déboucher ? Dans l’entretien paru dans « Rapports de force » tu pointes un aspect majeur : « Nous n’avons pas été capables d’avoir assez de personnes en grève et surtout des assemblées générales pour pouvoir décider des suites. Si on attend juste des dates qui tombent d’en haut, on ne risque pas de gagner. » On en est toujours là ? La crise politique ne va-t-elle pas accélérer les choses, le tempo politique prenant le pas ?
S. D. : La situation de l’exécutif politique en France est clairement instable. Mais est-ce si grave ? C’est peut être même un avantage pour le mouvement syndical pour imposer un mouvement social d’ampleur. L’intersyndicale a annoncé vendredi 20 septembre lancer un ultimatum pour la semaine prochaine (mercredi 24 septembre) au Premier ministre sur un grand nombre de sujets. Il y a peu de chance qu’il y réponde favorablement. Mais ça permet de pointer la responsabilité du pouvoir politique, même si ça laisse un peu trop le patronat de côté. On sait qu’on va aller vers une seconde date de mobilisation dans pas longtemps si l’intersyndicale reste unie et ne se perd pas dans des réunions stériles, des leurres que lancerait le pouvoir politique. Les grandes dates de mobilisation ça sert au début à élargir la mobilisation et gagner le soutien de la population, indispensable pour gagner. Mais comme je le disais, il faut à un moment aller plus loin dans l’action. Et notre arme principal, en tant que travailleuses et travailleurs, c’est la grève. En arrêtant la production matérielle, logistique et intellectuelle, on bloque tout et on se libère du temps pour agir, réfléchir, échanger, construire l’alternative... Après je n’ai pas de boule de cristal, un mouvement social c’est avant tout vivant.

L’entretien croisé Olivier Besancenot/Simon Duteil est à lire ici.

La prise de position de la municipalité sur la mobilisation du 18 septembre contre l’austérité et La Défense des services publics est à lire ici.