« Un parc de cette taille et aussi central à Saint-Denis, c’est maintenant ou jamais ». Entretien avec le collectif pour un grand parc entre Pleyel, la Plaine et le centre-ville

, par Michel Ribay

Nous avons interrogé les porteurs du projet d’un grand parc sur le secteur de la ZAC Plaine Saulnier, entre Pleyel, la Plaine et le centre-ville. Ils nous livrent les détails de ce projet qui s’appuie sur la maîtrise publique des terrains par la Métropole du Grand Paris, la Ville et Plaine Commune. L’été caniculaire que nous venons de vivre lui donne tout son sens.

– Vous avez proposé au début de l’été la création d’un grand parc autour du centre aquatique et lancé une pétition dans les premiers jours de juillet, comment vous est venu cette idée ? Pourquoi à cet endroit ?
Elle vient d’une habitante. Magali, aujourd’hui membre du collectif, a été la première à formuler l’idée. Elle a ensuite contacté Quentin Gutierrez, dont les propositions lors des dernières élections municipales allaient dans le même sens, et le soutien a suivi. D’autres habitants et voisins nous ont rejoints depuis, avec l’idée de porter non pas une pétition d’humeur, mais une proposition argumentée. Le collectif est ouvert à toutes et tous et ne se rattache à aucune formation politique.
Nous vivons ou travaillons ici, nous traversons ce secteur presque tous les jours, et en regardant de près le programme des ZAC nous avons constaté deux choses simples. D’abord que le foncier est déjà public : la Métropole du Grand Paris pour la ZAC Plaine Saulnier, la Ville et Plaine Commune pour la Porte de Paris et les anciennes emprises routières.
Ensuite qu’il est encore libre. C’est une configuration très rare : rien à exproprier, rien à racheter, aucun montage complexe. Il n’y a qu’une décision de programmation à prendre.
Pourquoi ici ? Parce qu’il n’y a pas d’autre endroit. Entre Pleyel, La Plaine et le centre-ville, on est sous les 3 m² d’espace vert par habitant, quand le repère communément admis est de 10 m² et que la moyenne du département est de 12 m². Le premier grand parc, Georges-Valbon, est à 35-55 minutes en transport avec correspondance. Et nulle part ailleurs dans la commune on ne trouvera douze hectares d’un seul tenant, à côté d’équipements métropolitains déjà là et bientôt du Grand Paris Express, à la jonction de trois quartiers aujourd’hui séparés par des infrastructures. Un parc, ici, ne ferait pas que rafraîchir : il recoudrait la ville.
Ailleurs, on peut planter des arbres et végétaliser des rues : c’est nécessaire, mais ce n’est pas la même chose. Un parc de cette taille et aussi central à Saint-Denis, c’est maintenant ou jamais.
Nous avons lancé la pétition début juillet pour une raison précise : le premier lot est attribué, mais 120 000 m² de bureaux ne sont pas encore construits, et la Métropole du Grand Paris recrute en ce moment son directeur de l’aménagement pour le site. C’est exactement le moment où un projet peut encore être infléchi.

Une esquisse du projet de Grand Parc.

– Comment avez-vous chiffré la création de ce parc ?
Par comparaison, et en assumant que la fourchette est large, parce que le coût d’un parc dépend d’abord de son contenu.
Notre référence publiée est de 45 M€ HT (soit environ 375 €/m²) par analogie avec le parc des Docks de Saint-Ouen : même département, même type de foncier reconverti, contraintes de sols comparables. C’est un parc complet, équipé, avec ouvrages hydrauliques.
Mais un professionnel paysagiste que nous avons consulté nous a rappelé qu’un parc peut coûter beaucoup moins : de l’ordre de 95 € TTC le m² de travaux pour un parc sobre (des allées, des arbres, des prairies) et 130 € dès qu’on ajoute clôtures, jeux et mobilier, sachant que la facture grimpe rapidement pour chaque besoin rajouté. De plus, il faut invariablement y ajouter 10 à 15 % pour les études et la maîtrise d’œuvre. Sur douze hectares, cela situe le bas de fourchette autour de 12 à 17 M€.
L’écart entre 15 et 45 millions n’est pas une incertitude sur nos calculs : c’est lié à des choix de programmation, la présence de pièces d’eau notamment. Plus on empile les usages, plus on renchérit. Et ce même professionnel nous l’a dit d’expérience : plus on multiplie les débats.
Beaucoup de projets de parcs meurent ainsi, dans la discussion sans fin sur l’aire canine et le mur d’escalade. Nous ne voulons pas de ce piège. Un parc simple et généreux, planté tôt, vaut mieux qu’un parc parfait qui n’existe jamais.
Cela dessine d’ailleurs un phasage naturel : d’abord les sols, les allées, les arbres et les prairies, parce que le végétal met vingt ans à donner sa pleine valeur ; les équipements ensuite, au rythme des budgets et des usages qui s’installent. On ouvre un parc utilisable pour une somme modeste, et on l’enrichit éventuellement.
Un point de méthode pour finir : ce sont des ordres de grandeur, pas une étude, et notre objectif est seulement de montrer que l’hypothèse tient debout. Le chiffre vraiment pertinent n’est pas le coût brut du parc, c’est son écart avec ce que rapporte réellement, aujourd’hui, une charge foncière tertiaire dans un marché à 23 % de vacance, portage foncier et durée de commercialisation compris. Nous ne demandons pas à la Métropole de renoncer à un gain acquis. Nous lui proposons d’éviter un pari sur un marché saturé, et de le vérifier par une étude comparative sérieuse, que nous ne sommes pas en mesure de produire nous-mêmes.

– Une dimension semble absente dans votre projet, celle d’une terre nourricière ? Arbres fruitiers, jardins potagers… Quelle place possible sur 12 hectares ?
Elle n’est pas absente : notre esquisse de programmation évoque un jardin nourricier parmi des jardins thématiques ainsi que des arbres fruitiers intégrés au boisement, ne consommant pas ainsi de surface supplémentaire. Mais nous ne voulons pas donner l’impression que nous arrivons avec un plan tout fait.
La programmation d’un parc (la part nourricière, la place du sport, celle de l’événementiel, les jardins, la place de l’eau, les aménagements et équipements) relève des élus, des aménageurs et des paysagistes, en concertation avec les habitants. Ce n’est pas notre rôle de la trancher, et nous n’en avons ni la légitimité ni les moyens. Nous serions évidemment ravis d’y contribuer, nous avons des idées et nous avons commencé à les mettre par écrit, mais ce sera au terme d’un processus qui reste à ouvrir.
Ce que nous portons, ce que nous voulons, c’est l’échelon d’avant, et il est plus simple : il faut un parc, et il faut sécuriser le fait que ce foncier public reste principalement affecté à cet usage. Tant que cette décision de principe n’est pas prise, discuter du nombre de carrés potagers revient à débattre de l’aménagement d’un terrain qui sera bâti. C’est d’ailleurs le risque majeur de notre combat : nous disperser dans les détails de programmation avant d’avoir obtenu l’essentiel.
Nous préférons tenir la priorité, la destination du terrain, et laisser le contenu du parc à la discussion collective qui suivra.
Une réserve technique tout de même, parce qu’elle vaut quelle que soit la programmation retenue : sur d’anciennes emprises industrielles, toute culture destinée à la consommation suppose des analyses de sols, pour garantir quant à sa dépollution, et des substrats rapportés. Sans oublier qu’un jardin nourricier sans structure qui l’anime dans la durée redevient généralement une friche en deux ans. Ce sont des sujets qu’une étude de faisabilité doit instruire.

– Quel est selon vous le calendrier auquel il faut s’attacher pour sa réalisation ?
Il faut distinguer la fenêtre de décision et le calendrier de réalisation.
La fenêtre de décision est courte : 12 à 18 mois. L’enchaînement réaliste serait un engagement de principe et le lancement d’une étude de faisabilité d’ici la fin de l’année, une étude rendue dans les six mois, puis une modification du dossier de réalisation de la ZAC et un ajustement de l’OAP au PLUi, avec la concertation qui va avec, soit encore 12 à 18 mois. C’est dans cette séquence, et pas avant, que se discutera le contenu du parc.
Cela ne veut pas dire que tout serait perdu au premier lot vendu. Un terrain cédé n’est pas un terrain construit, et les collectivités gardent la main par les documents d’urbanisme : c’est en faisant évoluer les règles, pas en bloquant les dossiers un par un, qu’on infléchit un projet. La porte ne se referme donc pas d’un coup. Mais chaque étape franchie renchérit l’inflexion. Tant que le foncier est public et libre, changer de programme est une décision d’aménagement : elle se prend, elle s’assume, elle ne coûte que des études. Une fois les terrains cédés et les droits acquis, ce n’est plus une décision d’urbanisme, c’est une négociation avec des tiers (rachats, indemnisations, contentieux) qui peut finir par coûter plus cher que le parc lui-même. Quand nous parlons d’une fenêtre, c’est de cela qu’il s’agit : non pas d’une échéance couperet, mais d’un prix d’entrée qui monte à chaque lot cédé par la MGP.
La réalisation suit ensuite les délais ordinaires : concours de maîtrise d’œuvre, travaux phasés. Une première tranche ouverte au public autour de 2031-2032 nous paraît un objectif honnête, avec un parc mature une décennie plus tard. Ce sont nos hypothèses, à confirmer avec l’aménageur.
Le phasage doit se penser dans le temps des équipements, pas dans celui de la surface : on plante l’ensemble tôt, on équipe ensuite. Ce n’est pas un détail de gestion, c’est le cœur du sujet. Un arbre planté en 2029 ne donne de l’ombre utile qu’en 2045. Le temps biologique ne se rattrape pas, et c’est précisément pour cela qu’il faut décider vite.

– Comment pensez-vous faire avancer ce projet ?
Sur trois plans en parallèle.
Le premier est technique. Une demande citoyenne qui reste au niveau du ressenti se fait poliment classer. Nous avons donc produit un argumentaire chiffré, une esquisse de programme et une note de plaidoyer ; non pas pour imposer un projet, mais pour démontrer que le scénario tient debout et qu’il est discutable par des techniciens, pas seulement par des habitants.
Le deuxième est le nombre. Pétition, tracts, réunions de quartier, relais par les associations, les écoles, les clubs sportifs, les amicales de locataires. Sans signatures, l’argumentaire ne pèse rien ; sans argumentaire, les signatures s’oublient.
Le troisième est l’interlocution directe : avec la Métropole, la Ville, Plaine Commune, mais aussi avec des entreprises implantées sur la Plaine et Pleyel. Ces dernières ont un intérêt objectif à ce projet : la qualité du cadre de travail est devenue un sujet de recrutement, et un parc valorise un site bien plus qu’un immeuble de bureaux vide en vis-à-vis. Et enfin avec les financeurs, que l’on peut interroger très en amont : savoir ce que la Région, le Département ou l’Agence de l’eau seraient prêts à mettre change la nature de la discussion budgétaire.

– Qu’attendez-vous de la puissance publique locale ? De la municipalité ? De Plaine Commune ?
Les rôles ne sont pas les mêmes. Le foncier principal, une dizaine d’hectares, relève de la Métropole du Grand Paris : c’est là que se prend la décision. Les deux hectares de la Porte de Paris et les anciennes voies routières relèvent de la Ville et de Plaine Commune, qui tiennent par ailleurs le stylo du PLUi et donc de l’OAP qui encadre le programme.
De la Ville et de Plaine Commune, nous attendons une position publique claire, une saisine conjointe de la Métropole pour obtenir l’étude de faisabilité, et l’inscription du sujet dans les documents d’urbanisme.
De la Métropole, nous demandons trois choses : reconnaître le déficit de fraîcheur de proximité, d’espaces verts, et la valeur de cette opportunité foncière ; ouvrir une concertation réelle avec les habitants sur les orientations de la ZAC ; commander un scénario « parc » avec bilan comparatif au contexte de marché de 2026. Et une quatrième, de bon sens : que le bilan prévisionnel actualisé de la ZAC soit mis sur la table. Ce document existe. Tant qu’il n’est pas partagé, le débat se fait à l’aveugle, et personne ne peut vérifier si la programmation actuelle tient encore financièrement.
Nous voudrions ajouter quelque chose, parce qu’on présente souvent notre demande comme un sacrifice qu’on réclamerait à la Métropole. Nous pensons l’inverse : c’est une occasion pour elle.
La Métropole a inscrit dans son Plan biodiversité, adopté en 2022, l’objectif d’un accès de tous les habitants à un espace vert d’ici 2030. Elle a créé un Fonds biodiversité doté de 80 millions d’euros. Elle a soutenu, à travers ses appels à projets, la renaturation d’une vingtaine d’hectares en milieu dense. Tout cela va dans le bon sens, mais ce sont des subventions versées à d’autres : des communes, des territoires, des bailleurs. Ici, la Métropole n’est pas financeur, elle est propriétaire et aménageur. C’est l’un des rares endroits où elle ne peut pas seulement accompagner un projet : elle peut en faire un. Douze hectares d’un coup, c’est plus que ce que deux éditions d’appel à projets ont permis de renaturer sur l’ensemble du territoire métropolitain.
Il y a aussi une question d’échelle. Un espace vert de quartier, c’est le métier des communes, et elles le font. Un parc de douze hectares qui dessert trois quartiers et un pôle d’équipements de rayonnement national, aucune commune ne peut le porter seule : c’est exactement la définition de l’intérêt métropolitain. Paris a Monceau, les Buttes-Chaumont, Montsouris, Bercy (des parcs de huit à vingt-cinq hectares qui structurent la ville depuis un siècle et demi). Le Grand Paris n’en a aucun qui lui appartienne en propre. En créer un, ici, dans le secteur qui en est le plus dépourvu, serait un acte fondateur autant qu’un acte de rééquilibrage. La Métropole s’est construite sur une promesse de solidarité entre des territoires très inégaux ; il y a peu d’endroits où cette promesse serait aussi visible et aussi facile à comprendre pour les habitants.
Une seule chose doit être arbitrée maintenant : la destination de ce foncier. Le reste, ce qu’on met dans le parc, comment on le finance dans le détail, qui le gère, vient après, et devrait se construire avec les habitants. Nous demandons simplement qu’on n’engage pas de nouvelle commercialisation pendant les quelques mois que durerait une étude.

– Quels objectifs se donne le collectif dans les tout prochains mois ? Où en est votre pétition ?
Nous l’avons lancée le 8 juillet et nous approchons des 500 signatures. C’est un début correct pour un collectif sans moyens, en plein été, mais ce n’est évidemment pas suffisant. Notre objectif de rentrée est de changer d’échelle et d’atteindre plusieurs milliers de signataires, en sortant des réseaux déjà convaincus : événements de rentrée, marchés, pieds d’immeubles, écoles, commerces, entreprises du quartier.
À côté de ça, trois objectifs concrets d’ici la fin de l’année : organiser une réunion publique dans le quartier, obtenir des rendez-vous formels avec la Métropole et la Ville, et élargir le collectif. Nous sommes très peu nombreux, tous bénévoles, et sans budget. Nous restons volontairement une structure légère : l’énergie disponible doit aller au projet, pas à faire vivre une association.
Une discipline que nous nous fixons à nous-mêmes : ne pas nous disperser. Un collectif comme le nôtre peut passer six mois à débattre du contenu idéal du parc et zéro heure à obtenir la décision qui le rend possible. Notre message tient en une phrase : ce foncier public doit devenir un parc.
Toute personne qui veut contribuer, d’une compétence technique à deux heures de distribution de tracts, est la bienvenue via notre page Instagram.

– Cet été caniculaire, hors-norme aujourd’hui doit renforcer votre détermination ?
Il la renforce, et il rend ce besoin de parc plus évident encore. Cinq vagues de chaleur depuis le début de l’été, l’Île-de-France de nouveau en vigilance orange à la mi-août, une vigilance sécheresse en vigueur depuis fin juin. On ne parle plus d’un événement exceptionnel qu’on gère avec un plan canicule, mais du climat normal des prochaines décennies. Ce n’est plus une conviction militante, c’est une donnée d’aménagement.
Ce qui devrait faire réfléchir, c’est le décalage temporel. Ce qui se décide aujourd’hui sur cette ZAC sera livré vers 2032 et vivra jusqu’en 2080. On construit donc pour un climat qu’on connaît déjà et qui sera plus dur que celui-ci. Continuer à minéraliser douze hectares dans l’une des zones les plus chaudes et les plus polluées de la région, ce n’est pas seulement discutable écologiquement : ce sera très difficile à justifier dans dix ans.
Et nous ajoutons, parce que l’objection viendra : un parc, en période de sécheresse, ce n’est pas un gouffre à eau si on le conçoit correctement. Noues et bassins alimentés par les eaux pluviales du site, sols vivants qui retiennent l’eau, palette végétale adaptée au sec : ces solutions sont connues et éprouvées. Un parc bien pensé gère l’eau de pluie du quartier au lieu de l’envoyer au réseau. Là encore, ce sera aux concepteurs de le démontrer, mais l’argument ne peut pas servir à écarter le principe même du parc.

Instagram : @pourungrandparcstdenis93.

La pétition est à signer ici.

Notre précédent article à lire ici et les documents du collectif à télécharger.