1983-2023. De la marche pour l’égalité… aux émeutes (première partie). Films et débats les 9 et 10 décembre à Saint-Denis.

, par Michel Ribay

Le quarantième anniversaire de La marche pour l’égalité et contre le racisme célébré par de nombreuses initiatives et une manifestation qui s’est déroulée le dimanche 3 décembre intervient dans un contexte particulier. L’été 2023 a connu à l’image de l’été 1983 des « émeutes urbaines » consécutives à des violences policières. D’abord circonscrites aux quartiers populaires des métropoles en 1983 et 2005, fait nouveau elles ont aussi touché des villes moyennes et petites l’été dernier. Discriminations territoriales, sociales, racisme, violences policières, inégalités. D’hier à aujourd’hui. Entretien en deux parties avec le sociologue Michel Kokoreff, professeur des universités à Paris 8 Vincennes-Saint-Denis.

Le BSD - Il y a quarante ans le 3 décembre s’achevait à Paris, avec 100 000 personnes rassemblées, la marche pour l’égalité partie de Marseille le 15 octobre précédent. L’été 1983 avait connu de violents affrontements dans le quartier des Minguettes, à Vénissieux près de Lyon, au cours desquels un jeune de ce quartier a été gravement blessé par les forces de l’ordre : incendies de voitures, dégradations urbaines, courses poursuite avec la police… puis la Marche pour l’égalité, devenue marche pour l’égalité et contre le racisme, médiatisée comme la marche des beurs… que recouvrent ces glissements dans l’appellation de cet événement ?
Michel Kokoreff - Il me semble nécessaire de rappeler tout d’abord le contexte, largement oublié, en repartant des « années 68 ». Comme je l’ai montré après d’autres ouvrages des acteurs eux-mêmes, dans La diagonale de la rage (Divergences, 2021), on peut distinguer trois moments.
Le premier survient entre 1971 et 1973, avec la multiplication des assassinats d’Algériens en région parisienne, à Roubaix, Douai, Marseille, Nice, etc. En 1973, le bilan de cette « flambée raciste » est estimé à 50 assassinats et 300 blessés, rien que dans la communauté algérienne. Ces crimes sont commis tantôt par des habitants des HLM, tantôt par des policiers, tantôt par de jeunes militants d’extrême-droite ou des désoeuvrés. Ainsi, le 27 octobre 1971, Djilali Ben Ali, jeune adolescent algérien de 15 ans et demi de nationalité algérienne, est tué d’un coup de fusil de chasse dans la tête par Daniel Pigot, chauffeur-livreur de 29 ans, rue de la Goutte d’Or. La première manifestation d’envergure depuis le 17 octobre 1961 (qui fit entre 200 morts et 600 morts) est organisée à Paris le 7 décembre, à l’initiative du Comité Djilali. Elle réunit plusieurs milliers de personnes dont une majorité d’immigrés pour dénoncer le caractère raciste de ce crime et rassemble des organisations immigrées et des intellectuels. Au procès, Djilali sera présenté comme un petit délinquant ayant un casier judiciaire, le meurtrier évoquera la « légitime défense ». Condamné à cinq ans de prison dont trois avec sursis, il inaugurera une sorte de « jurisprudence du crime sécuritaire », selon l’expression de l’écrivain et militant Mogniss H. Abdallah.
Cette séquence ouvre un cycle dont nous ne sommes jamais sorti : crise économique, durcissement des discours dans la société et des mesures gouvernementales à l’égard des immigrés, incidents et crimes racistes, silence ou déchainement médiatique, organisation des mouvements de l’immigration (parmi lesquels les mouvements de travailleurs arabes de différentes nationalités), pacification apparente par de nouvelles mesures, clémence judiciaire pour les meurtriers.
Un deuxième moment important survient en 1976-1977, avec les premières émeutes anti-policières où les traces de la guerre d’Algérie sont encore présentes, et la crise pétrolière de 1973 réactive l’hostilité latente d’une partie de la société. Les « ratonnades contre les Arabes », les « crimes racistes » suscitent la révolte des jeunes dans la banlieue lyonnaise, à Vaulx-en-Velin, Vénissieux et Villeurbanne, avant de s’étendre dans les autres métropoles et bassins de l’immigration, comme à Marseille et ses environs. Ces “rébellions urbaines” contribuent à remettre en cause la contrainte transmise par le père, le foyer familial, selon laquelle « On est chez eux, pas de vague, pas de politique » : enfreindre cette obligation de réserve attendue à l’égard des immigrés, c’est commettre un « délit d’immigration », comme l’écrira le sociologue Abdelmaleck Sayad. Dans les « cités maudites », on continue de compter les morts.

© Im’media

C’est alors qu’émerge un troisième moment, qui débouchera sur La marche pour l’égalité de 1983. Quelques mois avec la victoire de l’union de la gauche et l’élection à l’élection présidentielle de François Mitterrand, le 10 mai 1981, survient « l’été chaud “, ce que l’on va appeler les « rodéos des Minguettes » : en juillet et août, près de 240 voitures volées à Lyon sont incendiées, sans être « désossées » selon la logique de la délinquance. Le gouvernement semble hésiter. Il opte d’abord pour un traitement répressif, avant de se lancer dans la recherche de solutions nouvelles. Les rapports se multiplient en 1982 pour élaborer de nouveaux dispositifs avec son cortège de sigles : DSQ (Développement social des quartiers), CNPD et CNLPD (Conseils nationaux et locaux de prévention de la délinquance), ZEP (Zone d’éducation prioritaire), et autres Opérations anti-été chaud.

Mais la série macabre continue. Par exemple, le 23 octobre 1982, Abdenbi Guemiah, 19 ans, trésorier et co-fondateur du Club Gutenberg, qui organise activités sportives et sorties pour les plus jeunes, reçoit une balle 22 long rifle dans le ventre alors qu’il rentre chez lui. Le 21 mars 1983, de violents incidents opposent jeunes et policiers dans la ZUP (Zone à Urbaniser en Priorité) des Minguettes à Vénissieux. C’est un tournant majeur que raconte Toumi Djaidja – qui deviendra l’un des leaders de la Marche -, où il prend conscience de la force de la non-violence, comme il l’expliquera quarante ans après dans un livre avec le sociologue Adil Jazouli (La marche pour l’égalité, L’Aube, 2013). Parmi les modes d’action inédits dans les “banlieues”, le sit-in, et aussi une grève de la faim, déclenchée le 28 mars 1983. Douze jeunes habitants du quartier de Monmousseau à Vénissieux, qui en ont assez d’être contrôlés au faciès sans arrêt, d’être harcelés et humiliés par la police, débutent une grève de la faim illimitée. Cette grève de la faim soulève la question de l’égalité des droits. La dénonciation des citoyens de “seconde zone” inscrit clairement ce combat dans un front politique anti-raciste universaliste, se réclamant donc du modèle d’intégration républicain.

Le 10 mai 1983, un mandat d’amener est lancé contre Toumi Djaidja, suite à la plainte déposée par la police pour homicide volontaire : il est accusé d’avoir forcé un barrage en janvier 1982. Quelques jours auparavant, le 4 juin, une brigade de policiers intervient brutalement dans une cafétéria pour interpeller des prétendus émeutiers. Le 20 juin, Toumi, président de l’association « SOS Avenir-Minguettes », est grièvement blessé à l’abdomen par un coup de feu tiré par un policier. C’est à l’hôpital, après une opération de neuf heures, qu’il lance à ses camarades : « on va faire une Marche pacifique ».
Ce climat de violence sociale et raciale et de tension explique le sentiment de rage des jeunes. L’intelligence politique des jeunes des Minguettes y a répondu par une double inspiration, celle du mouvement des droits civiques aux Etats-Unis et celle de l’action non-violente de Gandhi. Dans les deux cas, l’influence des réseaux chrétiens et du père Delorme a été décisive. Ainsi, ce dernier initie les jeunes des Minguettes à Gandhi en visionnant avec eux un film sur son action. À l’instar d’autres prêtres-ouvriers, sa stratégie est de neutraliser l’image des « casseurs loubards » dans les médias en mettant en avant leur tournant « pacifiste » pour lutter contre le racisme et la violence. La Marche résulte de cette stratégie.

Comme le rappelle Mogniss H. Abdallah, étudiant égyptien en sociologie menacé d’expulsion au debut des années 1980 et confondateur avec Ahmed Boubeker de l’agence de presse Im’media, par ailleurs auteur de livres de références (dont Rengainez, on arrive ! Libertalia, 2012), ce n’est qu’après d’innombrables discussions avec le MRAP notamment que « l’appellation officielle de l’initiative a été complétée par « contre le racisme ». Jusqu’à là, il s’agissait de porter un message positif, d’être « pour » quelque chose, non être négatif, « contre ».

– Les signifiants ont évolué des années 1960 à aujourd’hui. Les termes racistes utilisés dans les années 50, 60 liés à la guerre d’Algérie et qui ont perduré reviennent dans le lexique de l’extrême droite, on reparle de ratonnades aujourd’hui. Il y a eu le travailleur immigré auquel a été associé le travailleur français, avec une dimension politique, sociale, de classe, on y ajoutait même patron, même combat, puis une figure essentialisée, le Beur, de seconde ou troisième voire quatrième génération, l’arabe, le blédar, le musulman… Qu’est ce que ces différentes séquences disent de l’égalité, du racisme ?
M.K- Dès l’arrivée à Paris de la Marche, le 3 décembre 1983, la presse de gauche, en particulier Libération, titre en effet sur “la marche des beurs”. Faut-il rappeler que “beur” signifie en verlan arabe ? Ethniciser les revendications des jeunes de « SOS-Minguettes » a conduit à leur insu à délier le combat contre le racisme de sa dimension politique. Au fond, ce qu’ils revendiquaient, c’est un modèle de société multi-culturel. C’est le sens de ce slogan fameux : “la société, c’est comme une mobylette, ça marche au mélange.” Or, parler de la “Marche des beurs” (ou du “mouvement beur”) déplace le problème. Il est vrai que l’on parlait alors (y compris les sociologues) des “jeunes immigrés” pour désigner ceux et celles qui étaient nés, scolarisés, socialisés en France. Puis le discours social et politique a désigné les “jeunes maghrébins”, avant de mettre l’accent au moment des premières affaires du voile, sur la religion, population ou “communauté mulsulmane”. Ce déplacement n’est pas que sémantique mais idéologique : il fait partie de la construction sociale du racisme et de l’islamophobie. Ce n’est pas par hasard si les mouvances militantes y ont vu l’expression d’un racisme systémique.

- Dès 1983 il y a des premières tentatives de la part du pouvoir (à gauche) de travestir un mouvement social, une lutte en mouvement d’ordre politico-religieux, exogène à la France, le premier ministre de l’époque Pierre Mauroy déclare à l’occasion d’une grève à Renault, que les grévistes « sont agités par des groupes religieux et politiques qui se déterminent en fonction de critères ayant peu à voir avec les réalités sociales françaises ». La gauche inaugure là un discours qui va se propager, s’amplifier et se structurer jusqu’à aujourd’hui
M.K- Tout à fait. Ces grèves des ouvriers de Talbot-Poissy, entre 1982 et 1984, ont été également un tournant. Portées par des ouvriers immigrés, situés au plus bas de la hiérarchie de l’usine et premières victimes de campagnes de licenciements massifs, ceux-ci développent des pratiques de lutte spontanées qui débordent l’encadrement syndical. D’un côté, ces grèves démontrent leur capacité à s’organiser sans l’appui des syndicats majoritaires dans le monde du travail et à se faire entendre sur les conditions de travail et le racisme qu’ils subissent au nom d’une économie morale ; à savoir, une demande de respect et de reconnaissance de la dignité. D’un autre côté, elles ont donné lieu à une entreprise de disqualification politique de la gauche, qui annonce le hold up idéologique de SOS Racisme (c’est-à-dire du PS !), avec son slogan, mélange de colonialisme et de paternalisme, à peine masqué, « Touche pas à mon pote », refoulant le fond du problème : l’exclusion sociale, le racisme structurel de la société française et les violences de la police à l’égard des jeunes de la « seconde génération ». Aujourd’hui encore, quarante ans après, parmi les militants de l’immigration et des quartiers populaires, cela ne passe toujours pas !

Fin de la première partie.

On trouvera ici sur le site du GISTI, le Groupe d’information et de soutien des immigré·e·s, une mine d’informations historiques publiées à l’occasion du trentième anniversaire de La marche.

Plusieurs initiatives à Saint-Denis sur le sujet le week-end des 9 et 10 décembre.

Le programme du 10 décembre à télécharger ci-dessous.