Noir. Un plateau de télévision, la nuit. Une présentatrice influente — appelons-la Natália — regarde Jair Bolsonaro et lui avoue qu’il n’est pas du tout celui qu’elle imaginait. Il répond du tac au tac, charmeur et joueur.
Coupe. Couloir du Congrès, plein jour. Un journaliste le poursuit : vous n’avez aucune chance, pourquoi faire perdre son temps à tout le monde ? Bolsonaro, décrit dans le scénario comme grand, séduisant, drôle et incendiaire, assure qu’il progresse et que cela inquiète la presse.
Le journaliste proteste : « Nous sommes journalistes, nous ne nous inquiétons pas ».
Bolsonaro : « Je le vois sur votre visage. »
Nouvelle coupe. Une vidéo YouTube, quelque part à la lisière de l’Amazonie. Bolsonaro démarre une tronçonneuse, la fait vrombir et annonce en souriant qu’il va couper ces satanés arbres [1] .
En trois scènes, tout est là : le héros incompris, la presse hostile et le bruit comme preuve de vérité. Le film s’appelle Dark Horse, l’outsider sur lequel personne ne pariait. Il est réalisé par l’États-Unien Cyrus Nowrasteh et interprété par Jim Caviezel — occasionnellement Jésus chez Mel Gibson, et plus récemment héros du très MAGA et très facho Sound of Freedom. Le tout est tourné en anglais, sur un ancien président brésilien, pour viser d’abord le public des États-Unis. Tout un programme !
La septième version du scénario, datée d’octobre 2025, a fuité en mai. Damares Alves, pasteure évangélique, ancienne ministre de Bolsonaro et aujourd’hui sénatrice du District fédéral — l’une des voix les plus ultraconservatrices de son camp —, y devient « Dolores », une sorte de fée mystique qui apparaît avec des « pilules magiques ». Adélio Bispo, l’homme qui a poignardé Bolsonaro à Juiz de Fora, est transformé en militant d’extrême gauche recruté pour le tuer. L’attaque de 2018 prend des allures de résurrection et plusieurs personnages constatent que Jair est revenu d’entre les morts. À une journaliste, le héros explique aussi que les rumeurs sortent à peu près du même endroit que les flatulences. Shakespeare peut dormir tranquille.
Dark Horse sera probablement un mauvais film. C’est en revanche un excellent document politique, parce qu’il concentre presque tous les nœuds de l’élection présidentielle brésilienne et qu’il en est même devenu — ce qui est plus rare — l’un des acteurs.
Son personnage principal est un prisonnier. Condamné à vingt-sept ans et trois mois pour la tentative de coup d’État et d’autres crimes contre l’ordre démocratique, Jair Bolsonaro est passé par la Superintendance de la Police fédérale, puis par la Papudinha, avant d’obtenir une détention à domicile pour raisons médicales. Il est inéligible, privé de téléphone et soumis à de fortes restrictions de visite et de communication. Le film raconte donc l’ascension d’un homme dont nous connaissons déjà la chute, puis demande au spectateur d’effacer la fin. C’est, au fond, le programme narratif du bolsonarisme en 2026 : rejouer 2018 en faisant comme si 2023 et tout ce qui a suivi n’avaient jamais existé.
Il y a ensuite l’argent. The Intercept Brasil a publié des enregistrements et des documents selon lesquels Flávio Bolsonaro a négocié avec Daniel Vorcaro, alors patron du Banco Master, un financement de 24 millions de dollars pour le film. Selon les mêmes documents, au moins 10,6 millions de dollars auraient effectivement été versés entre février et mai 2025. Vorcaro est aujourd’hui détenu dans le cadre de l’enquête sur le scandale du Banco Master, dont les montants se chiffrent en dizaines de milliards de reais.
Flávio a fini par reconnaître avoir sollicité Vorcaro, après avoir d’abord qualifié l’information de mensonge. Il affirme n’avoir offert aucune contrepartie, n’avoir reçu personnellement aucun argent et avoir rencontré le banquier avant que les accusations contre celui-ci ne deviennent publiques. À ce jour, aucun élément publié ne démontre qu’une contrepartie politique ait été accordée. Les relations financières autour du film font néanmoins l’objet d’investigations, et les enregistrements publiés montrent que les demandes de paiement se sont poursuivies jusqu’à la veille de l’arrestation de Vorcaro.
Le coût réel du film reste lui-même assez extraordinaire. Flávio l’a estimé à environ 16 millions de dollars ; les documents obtenus par The Intercept font apparaître un budget compris entre 23 et 26 millions. La production affirme, elle, n’avoir reçu aucun argent directement de Vorcaro ou de ses sociétés. Même la fourchette basse placerait pourtant Dark Horse à un niveau hors norme à l’échelle du cinéma brésilien, très au-dessus de L’Agent secret de Kleber Mendonça Filho ou de Je suis toujours là de Walter Salles, qui sont, eux, revenus des festivals et autres cérémonies internationales avec quelque chose dans leurs valises. La droite brésilienne n’a donc visiblement aucun problème avec le financement de la culture, à condition que ce soit la sienne — et éventuellement en anglais.
La sortie devait avoir lieu le 11 septembre, trois semaines avant le premier tour de l’élection présidentielle. Des juristes du groupe Prerrogativas et le député PT Rogério Correia ont saisi le Tribunal supérieur électoral, le TSE, pour tenter de la suspendre, au motif qu’il pourrait s’agir d’une forme de propagande électorale anticipée accompagnée d’un possible abus de pouvoir économique. Le TSE a rejeté la requête sans examiner le fond, considérant que ses auteurs n’avaient pas qualité pour agir.
Finalement, c’est Europa Filmes, le distributeur brésilien, qui a repoussé la sortie nationale après les élections, son directeur général estimant qu’une sortie en pleine campagne serait « une connerie ». Prudence démocratique, prudence commerciale ou crainte du bide : chacun choisira. Le cheval noir arrivera donc après la course, sauf nouveau changement.
L’élection présidentielle brésilienne est lancée
Nous sommes le 14 août 2026. Le premier tour aura lieu le 4 octobre et le second, si nécessaire, le 25. Les candidatures doivent être déposées au TSE avant le 15 août à 19 heures. La campagne officielle commencera le lendemain. Lula ouvrira la sienne au stade du 1º de Maio, dans le quartier de Vila Euclides à São Bernardo do Campo, là où le syndicaliste des années 1970 haranguait les métallurgistes sous la dictature.
Lula repart avec Geraldo Alckmin, exactement comme en 2022. La nouveauté tient surtout en trois lettres : PDT. Le PT, le PCdoB, le PV, le PSB, le PSOL et Rede soutenaient déjà Lula dès le premier tour en 2022. Cette fois, le PDT les rejoint dès le départ. Ce n’est pas tout à fait l’« union de la gauche » totale parfois proclamée : le PSTU, le PCB, l’UP et le PCO conservent leurs propres candidatures. Mais cela réduit fortement la dispersion du camp progressiste et, au Brésil, ce n’est pas rien.
En face, le PL a investi Flávio Bolsonaro le 25 juillet au Pacaembu, avec le président argentin Javier Milei sur scène — élégance diplomatique toute relative — et une vidéo de son père générée par intelligence artificielle. Le colistier, Alfredo Gaspar, n’a été choisi qu’après trois semaines d’hésitation. Le Centrão — notamment União Brasil, Progressistas et MDB — s’est déclaré neutre au premier tour. Autrement dit, une bonne partie de la grande machine pragmatique qui fabrique les majorités brésiliennes attend de savoir de quel côté tombera la pièce. Tarcísio de Freitas, longtemps imaginé en candidat plus acceptable par les marchés et une partie du centre droit, a préféré rester à São Paulo pour y briguer sa réélection face à Fernando Haddad, ministre des Finances de Lula.
Au moment où j’ai commencé ce billet, Flávio Bolsonaro n’était toujours pas officiellement enregistré comme candidat du PL. Sa formalisation avait été bloquée par une histoire si invraisemblable qu’elle aurait pu être ajoutée au scénario de Dark Horse. Quelqu’un l’avait fait apparaître dans le fichier du TSE comme membre du parti Missão, celui de son concurrent Renan Santos, ce qui avait automatiquement fait disparaître son affiliation au PL.
Flávio et Missão ont tous deux dénoncé une fraude. Le TSE a écarté l’hypothèse d’un piratage de son système : l’opération avait été réalisée à l’aide des accès réguliers d’une personne habilitée par le parti. Dans l’après-midi du 13 août, le président du TSE, Kassio Nunes Marques, a finalement annulé l’affiliation à Missão et rétabli celle de Flávio au PL, tout en demandant qu’une enquête soit ouverte. L’obstacle à l’enregistrement est donc levé. Mais, pendant quelques heures, à moins de deux mois du scrutin, le principal adversaire de Lula aura été candidat partout sauf dans le registre des candidatures.
Les autres tentent d’occuper l’espace restant. Ronaldo Caiado et Romeu Zema font encore vivre l’idée d’une troisième voie. Renan Santos, sous l’étiquette Missão — dont le fichier venait de lui découvrir un adhérent inattendu —, joue l’antisystème de droite. La gauche radicale présente ses candidatures de témoignage. Mais l’élection est déjà largement organisée autour de Lula et du nom Bolsonaro.
Les principaux sondages récents donnent Lula en tête, mais pas avec la même avance. BTG/Nexus le plaçait le 10 août à 40 %, contre 35 % pour Flávio, puis à 47 contre 44 au second tour. Datafolha donnait 40–32, puis 48–43. CNT/MDA mesurait encore une avance nettement plus large au premier tour : 42,4 contre 28,7, tout en constatant elle aussi un resserrement au second. Il serait donc imprudent de raconter une remontée parfaitement linéaire de Flávio. Selon les instituts et leurs méthodes, nous oscillons entre une élection très serrée et un avantage encore confortable pour Lula.
Le chiffre le plus intéressant est peut-être ailleurs. Dans l’enquête BTG/Nexus, 75 % des électeurs déclaraient leur choix définitif, une proportion qui atteint ou dépasse 80 % parmi les électeurs des deux favoris. Lula et Flávio affichent par ailleurs des taux de rejet comparables, entre 46 et 50 % selon les enquêtes et les candidats testés. Il ne s’agit donc plus seulement de convaincre, mais de mobiliser deux blocs déjà largement constitués et de gagner la fraction encore mobile de l’électorat.
Dans un pays où le vote est obligatoire, mais où l’absence peut être justifiée — ou réglée par une amende minime —, une autre question devient décisive : qui se déplacera vraiment ?
Heureusement pour les Brésiliens, l’obligation s’arrête aux urnes : rien ne les contraindra à aller voir le navet sur Bolsonaro.
PS : on retrouvera icila liste des partis politiques brésiliens. Les deux premières forces les plus représentées dans les assemblées étant le Parti Libéral (PL. Soutien de Bolsonaro) et le Parti des Travailleurs (PT. Soutien de Lula).
