Ils étaient deux, l’un est agent de la ville, l’autre, très longtemps attaché au Journal de Saint-Denis, le JSD, l’historique formule de presse, a eu son contrat rompu par la municipalité. Le JSD liquidé, après s’être croisés, couvrant l’un et l’autre des milliers d’événements, bien connus des Dionysiens, ils s’étaient retrouvés au service communication de la ville, partageant la même passion, la photographie, le même professionnalisme et leur profond attachement à Saint-Denis.
Ils étaient deux à couvrir pour la ville ou Plaine Commune des milliers de rencontres, d’évènements, de moments historiques ou ceux du quotidien. Des moments partagés, immortalisés par leur clichés. Avec et pour les Dionysiens.
Ils étaient deux. On les a séparés. Sans ménagement. Brutalement. Après des mois de violence sourde, répétée, insidieuse, destructrice et sur laquelle ils ont mis un mot harcèlement et pour obtenir justice, réparation, ils ont déposé plainte.
Beaucoup de Dionysiens les connaissent. Vous ne pouvez avoir raté un, dix, cent ou mille de leurs clichés. Vous les avez croisés, vous les connaissez, les reconnaissez.
Aiman Saad Ellaoui travaille à la ville depuis 1999, Yann Mambert le rejoint après la liquidation du Journal de Saint-Denis. Yann, c’est en 1997 qu’il a intégré l’équipe du JSD. 27 et 28 ans au service de la ville.
Des images. Plus que des images. Un regard sur la ville. Notre mémoire photographique. On leur doit aussi les premiers clichés du centre ville, de la Basilique, de la Légion d’honneur vus du ciel, à l’aide d’un drone. On leur doit beaucoup. La ville leur doit beaucoup. Elle leur doit tant qu’ils n’ont jamais imaginé qu’elle pourrait leur manquer autant de respect.
Alors que s’est-il passé ? L’implacable mécanique d’un « management toxique »
Inutile d’en connaitre tous les détails, on risquerait de perdre l’essentiel d’une implacable mécanique, celle qui ne dit pas son nom, agit par surprise un jour, ouvertement le lendemain, tisse sa toile avec constance, accuse le matin, montre patte blanche le soir, cajole les uns, ignore les autres, manie l’ordre et le contre-ordre, oublie l’inoubliable, écarte, humilie, déstabilise, placardise, mine ses victimes : l’implacable mécanique d’un « management toxique ».
Le syndicat UNSA qualifiait cette situation de « harcèlement moral ambiant au sein du service ».
Les témoignages sont à relire ici.
« Ces pressions ont conduit à des départs anticipés, des arrêts maladie prolongés et à un profond malaise professionnel ». Ils ont déposé plainte.
Une enquête interne ouverte mais pour laquelle on a rechigné et fait en sorte de ne pas interroger des agents qui avaient fait partie du service, des agents qui pourtant ont manifesté leur souhait de témoigner. Certains l’ont demandé, l’ont écrit, redemandé. Ils ont voulu témoigner dans cette enquête – que les syndicats ont longtemps réclamée – pour rendre compte de ce qu’ils ont vécu. De leur souffrance. De la souffrance qui perdure longtemps après. Même après être partis. Longtemps.
Contractuel, Yann Mambert a été remercié. Six mois en arrêt, six mois en demi-traitement puis la porte. Une mécanique implacable. La triple peine. Exit donc Yann Mambert.
Une enquête tronquée – aux conclusions édifiantes – pour éviter qu’elles ne soient accablantes.
Aiman Saad s’est battu. Se bat toujours. Résiste. Au nom du droit du travail. Au nom du respect du travail. Pour sa santé aussi, la sienne d’abord et celle des autres.
L’enquête la F3SCT (La Formation spécialisée en matière de santé, de sécurité et de conditions de travail (F3SCT) est une commission du CSE qui a pour mission de contribuer à l’amélioration des conditions de travail, la sécurité des agents au travail, la protection de la santé physique et la protection de la santé mentale) lancée en 2025 avant les congés d’été a rendu ses conclusions à mi-novembre. Des conclusions d’enquête qui valident notre article de février 2025. De tout cela, n’y a-t-il pas de responsable ?
Aucun des agents partis ces trois dernières années n’a été auditionné.
Pourquoi ? Sans aucun doute pour éviter des conclusions accablantes et en tirer toutes les conséquences en matière de responsabilités. Yann Mambert parti suite à la rupture de son contrat, la situation d’Aiman, agent titulaire, s’est encore plus dégradée. La commission d’enquête notait que « depuis l’annonce des plaintes une écoute qui s’est améliorée » [!!!] Les plaintes de Yann et de Aiman qui ont conduit « à apaiser la situation » – pour combien de temps – mais sans la régler véritablement au vu du sort réservé à cet agent titulaire.
Du harcèlement à l’impasse organisée. Faire payer le prix fort aux lanceurs d’alerte ?
Aujourd’hui, Aiman Saad Ellaoui est délibérément poussé vers la sortie. Bien que son accident du travail soit officiellement reconnu par la municipalité, celle-ci verrouille systématiquement toutes les issues dignes. Face au mur du silence, les préconisations des syndicats et de la commission d’enquête (F3SCT) restent lettre morte.
Pourtant le retour de l’agent au sein du service est inenvisageable. Comme l’indique deux représentantes syndicales au sein de la F3SCT et membres de la commission d’enquête : « Les conclusions de l’enquête menée par la F3SCT à la Direction de la Communication en 2025 ont établi l’existence de conditions de travail dégradées et d’une ambiance délétère au sein du service d’origine. L’état de rémission de l’agent, combiné à la persistance de ces facteurs de risque, rend malheureusement sa réintégration immédiate incompatible avec son impératif de santé ».
En opposant une fin de non-recevoir aux solutions de reconstruction professionnelle réclamées par les syndicats, l’exécutif transforme un dossier humain en un rapport de force politique. Un symptôme flagrant de la gestion autoritaire de cette administration, dont l’entière responsabilité incombe au maire. Ce refus inflexible ne relève ainsi plus de la gestion administrative, mais s’apparente à un acharnement. Pire, en obligeant l’agent à se battre pour percevoir l’intégralité de son salaire, la collectivité ajoute l’humiliation, l’insécurité financière à la détresse psychologique.
C’est un signal désastreux envoyé à l’ensemble des agents : voudraient-on faire payer les lanceurs d’alerte du prix de leur courage. En théorie protégés, mais ici sanctionnés pour avoir dénoncé l’inacceptable ?
Les alertes pourtant anciennes ne pouvaient être ignorées. Nous les avions publiées. Relisons ce court extrait : « Cet acharnement à remettre en question le professionnalisme de chacun des membres de la rédaction m’a conduit à ressentir de la colère, puis de la perte de confiance en moi-même. J’ai vu trois de mes collègues pleurer, dont deux hommes, et l’un frapper une rambarde d’escalier sous l’effet de la colère contenue. […] J’allais au travail la boule au ventre, et malgré le fait que j’aimais mon travail, je n’aimais plus le faire dans ce contexte, j’avais peur, […] Lorsqu’un de mes collègues a été arrêté par son médecin pour des raisons psychologiques liées à ce contexte, il a été convoqué […] dès le jour de son retour, et accusé de faire obstruction au journal. […] Il est clair que ces méthodes visaient à faire partir les gens […]. Nous avons les uns et les autres tenté d’alerter la hiérarchie […] à savoir la directrice générale des services, ainsi que la DRH. Sans effet. En tout cas sans effet dont nous aurions été informés. »
Rien n’a été épargné à Aiman. Et aujourd’hui, en définitive, il s’agit de briser l’homme là où le management n’a pu briser la volonté de l’agent de faire respecter sa dignité, ses droits et ceux de ses collègues. Le droit du travail, à la protection de la santé, en somme.
PS : Cet article publié ce mardi 17 mars 2026 a été rédigé, complété, enrichi ces derniers mois au fil des évolutions de la situation et dans les derniers jours de la semaine dernière. Parmi les premières annonces de la majorité municipale qui se met en place, suite à la victoire de la liste "Ensemble retrouvons l’espoir" conduite par Bally Bagayoko, est évoqué un audit sur les ressources humaines. Le futur maire de la commune déléguée de Pierrefitte, Farid Aïd, précise dans un entretien paru le 16 mars dans Le Courrier de l’Atlas que « de nombreux sujets doivent être traités, notamment la situation du personnel de la ville, les arrêts maladie et les burn-outs ».
