Le cabinet d’avocat d’Elsa Marcel est situé dans un immeuble en retrait de la rue de la Légion d’honneur. Un espace sobrement meublé de ce qui parait l’essentiel pour exercer son métier.
Un bureau, deux assises, une bibliothèque. Point.
Un coup d’oeil rapide sur la bibliothèque dit déjà où l’on est, d’où l’on parle et ce qu’on vise.
Laetitia, d’Ivan Jablonka [1] Un livre qui narre l’horreur d’un fait social avec l’assassinat d’une jeune fille en janvier 2011 et le contexte politique qui a conduit à une première dans l’histoire judiciaire du pays, la manifestation de milliers de magistrats outrés des propos d’un président de la République parlant d’un présumé coupable et les rendant responsables du crime commis. [2] Le même qui aujourd’hui, placé sous contrôle judiciaire, est sorti de prison le 10 novembre.
Laetitia, l’histoire d’une jeune femme. Une histoire de violences faite aux femmes. Jusqu’à la mort.
Sur le bureau, un autre livre, Le mouvement communiste en France, 1919-1939 de Léon Trotsky. [3]
Pas de présence du code de procédure pénale, qui doit être rangé quelque part et occupe une partie de l’esprit d’Elsa Marcel. Qu’elle soit commise d’office pour une comparution immédiate ou sollicitée pour assurer la défense d’un client, on perdrait son temps à vouloir distinguer si Elsa Marcel plaide ou milite. Sur la scène judiciaire, dans les prétoires, si certains sont assignés à une pratique univoque : le procureur poursuit, l’avocat plaide, le juge tranche, Elsa Marcel plaide et milite. Et milite en plaidant.
Raison pour laquelle, ce lundi 10 novembre dernier, anciennement inscrite au barreau de Paris, aujourd’hui au barreau de la Seine-Saint-Denis, Elsa Marcel est en colère. A l’image de ses camarades de Révolution Permanente, à la RATP du dépôt de Pleyel ou d’enseignants des lycées Bartholdi ou Paul Eluard, quand ils font grève.
Une colère qui se manifeste par la suspension des permanences pénales avec l’ensemble de ses confrères et consœurs au tribunal de Bobigny indignés du viol au dépôt du tribunal d’une prévenue par deux policiers mis en examen à Paris et écroués depuis le 1er novembre pour viols et agressions sexuelles par personnes abusant de l’autorité conférée par leurs fonctions.
Fait social. Fait politique. Pour Elsa Marcel, cette affaire est emblématique et dit beaucoup de ce qu’il en est du tribunal de Bobigny. De l’état de la justice. De sa dégradation. Du détricotage aussi de l’Etat de droit. Il en sera beaucoup question au cours de notre échange.
Une justice d’abattage qui frappe durement, une justice qu’on dit trop lente mais capable de prendre des décisions rapides comme celle qui a conduit à la création d’une troisième chambre de comparutions immédiates pour faire face à l’été dernier. L’été des JO. Faire face et faire place nette dans l’espace public avec des incarcérations qui se sont multipliées le temps des JO. L’autre face des jeux.
C’est pour tout cela qu’Elsa Marcel milite. Et plaide. Pour tout cela qu’elle a rejoint le barreau du 93 et aussi parce qu’elle vit à Saint-Denis, depuis 10 ans.
Avocate, militante et aujourd’hui candidate aux municipales, Elsa Marcel présente ce choix comme un manière de mesurer les capacités de résistance, d’alternative politique, de radicalité que recèle une ville comme Saint-Denis.
Un choix aussi de son organisation d’essayer de traduire sur le terrain électoral l’écho qu’elle rencontre sur le terrain des luttes auprès des jeunes. "Le Poing levé", organisation étudiante rattachée à Révolution Permanente est lors des élections majoritaire à Paris VIII et donc représentée au conseil d’administration de l’université.
Des listes ici et ailleurs
Pour la première fois Révolution Permanente présentera des listes dans des villes en France où la configuration politique est diverse. А Saint-Avold, en Moselle, le candidat de Révolution permanente, le syndicaliste Christian Porta, conduira une liste face à des listes de droite et celle du Rassemblement national. Une manière de capitaliser, de mesurer la réception des propositions de l’organisation dans cet ancien bassin industriel sidérurgique de 15 000 habitants.
A Saint-Denis, Révolution Permanente s’est déjà frottée à la compétition électorale. C’était en 2024, dans un contexte particulier avec une campagne très courte après la dissolution de l’Assemblée nationale le 9 juin. Le cheminot Anasse Kazib était candidat. Elsa Marcel était sa suppléante.
La suppléante sera cette fois tête de liste et juge le résultat obtenu en 2024 encourageant.
« C’était pas mal non ? » me lance-t-elle.
812 voix s’étaient portées sur le candidat de Révolution Permanente à Saint-Denis, 1128 à l’échelle de la circonscription. Un résultat dépassant de très loin les résultats obtenus par Lutte ouvrière habituée à présenter des candidats (333 voix à Saint-Denis, 491 sur la circonscription).
Un résultat traduisant en partie, l’écho, la place prise par Révolution Permanente dans le paysage politique de l’extrême-gauche. Issue du NPA, elle agrège et anime des débats politiques avec des « compagnons de routes » comme l’économiste et chercheur en philosophie Frédéric Lordon, l’écrivaine Sandra Lucbert, autrice du remarquable Personne ne sort les fusils [4] sur le procès France Telecom, tous les deux co-auteurs de Pulsion [5] ou l’actrice Adèle Haenel.
Un espace politique, générationnel où s’opère une convergence des luttes, et d’où émergent, se structurent et s’enracinent les résistances à l’air du temps. Incarnée, entre autres, par la figure d’Adèle Haenel et son départ tonitruant de la cérémonie des Césars en 2020 après la nomination de Roman Polanski comme meilleur réalisateur.
Une convergence qu’illustrait le propos de Virginie Despentes dans une tribune de Libération le 1er mars 2020 : « Que ça soit à l’Assemblée nationale ou dans la culture, vous, les puissants, vous exigez le respect entier et constant. Ça vaut pour le viol, les exactions de votre police, les césars, votre réforme des retraites. En prime, il vous faut le silence de victimes. »
Viols. Violences policières. Violences sociales. Révolution Permanente, c’est faire front à tout cela. Pour Elsa Marcel, faire front c’est avoir assuré la défense de nombreux jeunes réprimés à la suite des révoltes qui ont suivi la mort de Nahel et celle de militants du mouvement de solidarité avec la Palestine.
Novembre 2025. A quelque mois de l’échéance municipale, Elsa Marcel ne va pas chômer. D’abord reprendre les permanences pénales en sus des audiences car cette situation ne peut se prolonger. Il va aussi falloir réunir 61 noms pour la liste, penser un programme municipal dans lequel est déjà inscrit la réquisition des logements vides et la gratuité des transports et faire campagne. [6] Plaider, militer.
Boucler aussi l’ouvrage en cours d’écriture dont la sortie est prévue en avril aux éditions "La Fabrique" intitulé Etat de droit, ordre bourgeois, renouer avec la défense politique avec lequel Elsa Marcel entend relancer la réflexion critique sur les théories du droit et redonner corps dans la période actuelle à la notion de « défense politique ».
Un plaidoyer militant. Son taf quotidien.
PS : La photo d’Elsa Marcel est issue de la photothèque Rouge.