Du côté des sociaux-démocrates et libéraux assumés, il y a pléthore de candidats. Ils s’entendent, se jaugent, se préparent. Glucksmann, Cazeneuve, Guedj, Brun, Hollande, et Bouamrane qui « fera tout pour être le prochain président de la République ». Matthieu Pigasse, banquier, souhaite lui une « gauche radicale de gouvernement », nouveau concept susceptible – pense-t-il – de concurrencer la radicalité insoumise et de se démarquer de la gauche Flamby. Aucun ne veut entendre parler d’une primaire, encore moins d’une double primaire.
Fabien Roussel pour le PCF entend y retourner quoi qu’il en coûte, ne voulant pas « avoir à choisir entre Glucksmann et Mélenchon ». Jusqu’où iront, à la rentrée, ceux qui au PCF s’opposent à cette ligne suicidaire et en particulier les communistes de Seine-Saint-Denis ?
Coté écologistes, Delphine Batho affirme qu’« Il faut une écologie vraiment capable de gouverner ». Marine Tondelier temporise, arrimée puis aujourd’hui engluée à une primaire morte-née. La candidate déclarée depuis le 22 octobre 2025 au JT de TF1 affronte une contestation interne. La présidente du groupe écolo à l’Assemblée, Cyrielle Chatelain, appelle à sortir « du tête à tête avec le PS » et à discuter avec les Insoumis et le PCF.
L’ancien candidat socialiste à la présidentielle, Benoît Hamon, faisait lui ce constat il y a quelques semaines : pendant ce temps, Mélenchon creuse son sillon.
Une semaine décisive puisqu’on en saura plus ce mardi 7 juillet de qui sera le candidat du RN, Le Pen ou Bardella, et le 9 juillet sur la « stratégie » du parti socialiste.
Voilà, vite résumé, pour les grandes manœuvres de ceux qui visent la présidentielle, dont on sait toutes les incertitudes qu’elle peut comporter. Alors que ce moment médiatique occupe le devant de la scène, des petites manœuvres, dans les deux acceptions du terme, sont en cours pour les sénatoriales de septembre. Qu’en est-il ?
Le Sénat fait rêver…
Tous les 3 ans, la moitié des sénateurs est renouvelée. [1]. L’île-de-France n’est pas concernée. Dans les départements où sont élus plus de trois sénateurs/sénatrices, l’élection a lieu à la représentation proportionnelle.
C’est le cas dans les Bouches du Rhône dotés de 8 sièges, département pour lequel la candidature de la francilienne Samia Lakehal-Chibane a été annoncée lors d’une réunion départementale des Ecologistes de Seine-Saint-Denis le 13 juin dernier à Bagnolet. Une information, qui circulait déjà quelques jours auparavant et que Madame et Monsieur ne souhaitaient pas, semble-t-il, qu’elle soit divulguée dans une période où Les Ecologistes renouvèlent toutes leurs instances (locales, départementales, régionales).
Cheffe d’entreprises – une galaxie de sociétés aux intérêts croisés – domiciliées dans le Val d’Oise, (Saint-Prix et Montlignon), comme celles que dirige Kader Chibane, dont l’une dans l’Oise, candidats tous deux sur la liste de Mathieu Hanotin aux dernières élections municipales, Samia Lakehal-Chibane en douzième position, Kader Chibane en troisième, (se réservant donc au titre des Ecologistes-EELV les premières places dans l’ordonnancement de la liste), elle vient de quitter son mandat de co-secrétaire du groupe local « Les Ecologistes-EELV » de Saint-Denis-Pierrefitte, trois mois après la défaite cuisante du 15 mars. Mathieu Hanotin a-t-il réalisé depuis qu’il ne suffisait pas de s’adjuger le logo des Ecologistes pour sa campagne, quand ceux qui s’en sont emparés à Saint-Denis sont depuis longtemps inactifs et totalement démonétisés ? Un logo – de poids – à l’image d’un boulet.
Maintenant que faire ? Le Sénat fait rêver… Monsieur avait lui tenté sa chance, dans le 93, sur la liste PS-EELV en 2023. C’est maintenant au tour de Madame dans les Bouches-du-Rhône.
« Faire de la politique autrement » ou le nomadisme électoral
Le Sénat assure « la représentation des collectivités territoriales de la République » comme l’indique l’article 24 de la Constitution. Beaucoup de ceux qui y siègent ont des liens avec les circonscriptions dont ils sont issu.e.s, ils y exercent un mandat local, dans une commune, un établissement intercommunal, un département. Partant de là, une supposée connaissance de leurs intérêts et de leur spécificités.
Quel est donc le sens d’une candidature d’une francilienne dans les Bouches-du-Rhône où Guy Benarroche, membre du groupe des Ecologistes, Solidarités et Territoires au Sénat, y est l’actuel élu pour la circonscription de Marseille ?
N’y a-t-il aucun Marseillais, aucune Marseillaise, ni aucun habitant ou habitante des Bouches-du-Rhône capable de représenter, porter les intérêts de leur territoire et au-delà ceux des collectivités ?
Aucun, aucune ne serait assez représentatif, connu, reconnu, légitime pour cela ? Aucun, aucune, pour recueillir les suffrages des grands électeurs des Bouches-du-Rhône ?
Cette réflexion a-t-elle effleuré un instant l’esprit de celles et ceux qui soutiendraient ce parachutage plus que désobligeant pour nos ami.e.s des Bouches-du-Rhône ?
Cette réflexion a-t-elle effleuré un instant l’esprit de Madame Samia Lakehal-Chibane ? Ou est-ce la politique du coucou (poser ses oeufs dans le nid du voisin, écarter, étouffer les prétendants potentiels prêts à éclore) ? Ou celle – complémentaire – qui consiste à ne pas mettre tous ses œufs dans le même panier – électoral – qui dicte cette candidature dans les Bouches-du-Rhône ? Candidature dans les Bouches-du Rhône tout en se positionnant pour le Conseil Politique Départemental du 93 sur la période 2026-2028 ?
Un nomadisme politique, électoral, marque de fabrique de ceux qui prétendent « faire de la politique autrement » ? Tout en étant nommé adjoint au maire à Saint-Denis le 19 octobre 2017, fonction occupée jusqu’en juin 2020, Kader Chibane n’était pas inscrit sur la liste électorale de Saint-Denis en mai 2019 au moment des élections européennes mais sur la liste électorale de la commune de Montlignon dans le Val d’Oise. Montlignon, tiens…
Des alertes répétées en direction des instances
Si maintes interprétations sont possibles – dont celle concernant les stratégies d’investitures au sein d’EELV –, les faits sont là. Et en rapport avec ce qu’écrivait le conseiller municipal Philippe Caro en 2017, éléments jamais sérieusement démentis par l’intéressé ni suivis d’une plainte en diffamation de sa part.
Des éléments signalés par un courrier de plusieurs adhérents dionysiens en septembre 2019 aux responsables régionaux d’EELV.
Le même courrier pointait l’inscription sur les listes électorales de diverses communes du Val d’Oise d’une partie des d’adhérents du groupe dionysien, de multiples domiciliations à l’adresse d’un seul adhérent ainsi que de nombreuses entorses aux statuts et règles de fonctionnement démocratique.
Des pratiques dénoncées à nouveau en 2023 lors d’une saisine des instances internes d’EELV à propos, entre autres, de « votes entachés d’irrégularités » au sein du groupe local consécutif au ralliement de Kader Chibane et Whalid Allam à Mathieu Hanotin.
Au-delà de toutes ces pratiques, quel est l’enjeu ?
Une note de la Fondation Jean Jaurès signée de Émeric Bréhier, Sébastien Roy, en date du 28 mai 2026, intitulé « Des élections sénatoriales historiques ? » fait le point sur la situation de chaque groupe politique au Sénat.
On y lit ce passage : « La situation est beaucoup plus tendue pour le groupe des Écologistes. En effet, 7 de ses 16 sénateurs sont renouvelables : 1 chez les Français de l’étranger, 1 dans le Bas-Rhin, 1 en Ille-et- Vilaine, 1 en Gironde, 2 dans le Rhône et la Métropole de Lyon et, enfin, dans les Bouches-du-Rhône. Plusieurs d’entre eux sont objectivement en danger : en Gironde suite à la perte de Bordeaux et de Bègles, dans le Bas-Rhin suite à la défaite à Strasbourg, et sans doute même l’un des deux dans le Rhône, en dépit de la remontada lyonnaise. Mais les éventuelles pertes ne sont pas les seuls risques encourus par le groupe des Écologistes. On y compte en effet plusieurs divers gauche (DVG, Akli Mellouli, Grégory Blanc, Ghislaine Senée) qui, avec d’autre sénateurs écologistes en froid avec l’appareil du parti, pourraient être tentés de rejoindre un éventuel groupe Place publique – certains ayant déjà annoncé avoir rejoint le mouvement –, ce qui pourrait finir de mettre en danger l’existence de ce groupe… »
« Des sénateurs DVG, qui, avec d’autre sénateurs écologistes en froid avec l’appareil du parti,… »
En froid avec l’appareil du parti, ce n’est pas le cas de madame Samia Lakehal-Chibane qui en fait pleinement partie en tant que trésorière nationale…
Ceci expliquerait-il cela ? Au moment où la survie d’un groupe écologiste au Sénat se pose, le parachutage d’une francilienne sur les rivages de la Méditerranée est-il bien sérieux ?
Les élu.es, les militantes et militants du crû laisseront-ils faire cela ? A leur détriment ?
Au détriment de l’écologie politique ?
2026…2027…
Dans leur conclusion, les auteurs de la note soulignent : « En définitive, ces élections sénatoriales de septembre 2026 ne vont assurément pas modifier profondément la structuration parlementaire de la Chambre haute. Mais des évolutions éventuellement significatives voire révolutionnaires ne sont pas à exclure. Le groupe Socialiste peut perdre sa deuxième place au profit d’un groupe centriste élargi qui peut se renforcer ; le groupe Écologiste peut une fois de plus disparaître ; le groupe RDPI est lui aussi menacé d’extinction ; a contrario un groupe Place publique pourrait surgir ; enfin, surtout peut-être un ou plusieurs groupes issus de l’alliance entre le RN et l’UDR pourraient voir le jour avec une éventuelle pression sur certains membres du groupe LR, apparentés ou non. Une ultime remarque pour conclure : la structuration des groupes sénatoriaux à l’automne 2026 ne sera peut-être que provisoire et pourrait bien connaître des évolutions profondes si d’aventure la candidate ou le candidat du Rassemblement national venait à emporter l’élection présidentielle au printemps prochain… ».
Au regard de ce constat, on appréciera à quel niveau politique se haussent celles et ceux qui pratiquent le nomadisme politique électoral.
L’enjeu politique au Sénat est d’autant plus important qu’un ouvrage de la collection "Tracts" chez Gallimard alerte depuis un an sur le danger de La « Révolution nationale » en cent jours et comment l’éviter (a minima les moyens institutionnels de la contrecarrer). C’est à dire s’opposer au coup de force constitutionnel de la « préférence nationale » ou « priorité nationale » que concocte le Rassemblement National en cas de victoire.
Le Sénat s’était fortement opposé au coup de force du monarque présidentialiste en 1958 et en 1962. De part ses prérogatives, il joue un rôle important et par conséquent le devenir des groupes et des rapports de forces futurs en son sein sont cruciaux.
C’est en effet au Sénat qu’il appartient de ne pas laisser ouverte la possibilité au Rassemblement National, en cas de victoire en 2027, d’avoir recours à l’article 11 de la Constitution (de la seule prorogative du président) pour modifier la Constitution par voie référendaire et instituer la « préférence nationale » ou « priorité nationale ».
C’est du Sénat qu’il est possible de contrecarrer cela. En restreignant au seul recours à l’article 89 de la Constitution qui nécessite le vote d’un texte dans les mêmes termes par les deux assemblées, et réunies au sein du Congrès comme cela s’est fait pour l’inscription dans la Constitution du droit à l’IVG.
Recours au pouvoir exorbitant d’une monarchie présidentielle (article 11) ou débats parlementaires (article 89) pour modifier la Constitution, tel est l’enjeu. Le Sénat peut s’opposer au risque d’un changement de nature de régime, d’une atteinte aux valeurs d’égalité et de fraternité de la République. Ce n’est pas rien. C’est toute la démonstration de Pierre-Yves Bocquet dans La « Révolution nationale » en cent jours et comment l’éviter.
A cet égard, les petites manœuvres ont plus à voir avec de stricts intérêts personnels et d’appareils qu’avec les enjeux cruciaux pour l’avenir du pays et ceux qui y vivent, y travaillent, y ont des enfants, et sont attachés, comme vous et moi, aux valeurs de la République.
Allo les Bouches-du-Rhône, ici Saint-Denis, allo les écologistes, est-ce que vous nous entendez ?
PS : La « Révolution nationale » en cent jours et comment l’éviter, Pierre-Yves Bocquet, Tracts, Gallimard, n°64, 3,90 euros.
La « Révolution nationale » est en marche ce mardi 7 juillet. La proposition de loi n°691, portée par le député Eric Pauget (LR), visant à reconnaître une présomption de légitime défense pour les forces de l’ordre dans l’exercice de leurs fonctions est débattue ce jour à l’Assemblée nationale. Un amendement gouvernemental instaurant une présomption de légalité des tirs a déjà été adopté en première lecture le 22 janvier 2026. Une atteinte profonde à l’Etat de droit portée initialement par le Rassemblement National et son inspirateur, le Front National.
Une pétition a été lancée, on peut la signer ici.
« Des élections sénatoriales historiques ? », Emeric Bréhier, Sébastien Roy, Fondation Jean Jaurès, 28mai 2026.

