Ilot 8 Basilique. Un ilot bien entouré, des habitants soudés

, par Hélène Degoy

Ce fut une bien belle journée le dimanche 15 juin pour l’ilot 8. La météo avait décidé d’être clémente après les orages et avant le coup de chaleur. Un air frais, des nuages passent et font de l’ombre à la soixantaine de personnes dont la moitié de locataires, réunie en cercle sur la dalle faute d’un accès à la Maison Jaune, le local commun résidentiel fermé par le bailleur. Récit d’une habitante de l’ilot 8.

La dalle de l’ilot 8 Basilique est décorée de banderoles, d’affiches, de slogans pour rappeler la mobilisation en cours. « Oui à la réhabilitation tout de suite des logements, Non à la résidentialisation imposée de l’îlot 8 ». Un riche débat s’engage avec les architectes, urbanistes, invités dont Guy Naizot, concepteur de la ZAC, Bernard Sirkis de la revue « Construire », ou encore Sébastien Radouan, historien de l’architecture du logement social et Xavier Dousson de l’association Docomomo (Conservatoire du patrimoine de l’architecture contemporaine).

Katherine Fiumani et Gilles Jacquemot sont intervenus aussi pour rendre compte de la lutte qu’ils ont mené avec succès à Aubervilliers pour la Maladrerie avec l’association « Jardins à tous les étages ».
Les choses bougent donc à l’Ilot 8. Un dimanche au soleil. Des dizaines de locataires et d’autres habitants de Saint-Denis discutent au pied des logements et dialoguent avec architectes et historiens venus les soutenir et défendre le travail architectural de René Gailhoustet. Ce n’est pas banal.

Ils s’interrogent : pourquoi la mairie ne recule-t-elle pas malgré la mobilisation de ces derniers mois ?

C’est que l’Ilot 8 est une « pépite foncière » explique Bernard Sirkis de la revue Construire, qui a travaillé dans le milieu du renouvellement urbain proche de l’ANRU et milite aujourd’hui à Stop Démolitions. Bel immeuble atypique d’une architecte pionnière. Situation en centre-ville, banlieue proche, une cible potentielle de Parisiens de milieux intermédiaires qui ne peuvent plus se loger à Paris. « Beaucoup de communes autour de nous se sont gentrifiées : Saint-Ouen, Pantin... ».

« C’est souvent ce qui les motive à signer la pétition, presque tous »

Saint-Denis est restée une ville populaire. C’est le choix qui avait été fait par la municipalité au lendemain de la guerre de rénover en logeant la population modeste au centre ville. « Mais pas pour faire une ville de pauvres, mais une ville sans expulsion et sans ghettoïsation, en faisant le choix d’un habitat social de grande qualité, ayant une « valeur humaine ». se souvient Guy Naizot l’architecte coordonateur de la ZAC Basilique.

« Aujourd’hui, explique Bernard Sirkis, l’Etat organise la destruction de milliers de logements sociaux. Reconstruction en accession, logement-marchandise, avec les pauvres chassés en de lointaines banlieues. »

Baisse draconienne des subventions aux HLM puisqu’on finance la guerre, il faut trouver de l’argent. Alors on augmente les loyers, on vend le patrimoine, on casse les bâtiments au profit des promoteurs. Dans ce contexte Ilot 8 est un trésor et une pépite : nous jouissons d’une situation exceptionnelle qui attire les convoitises et nous met en danger. Il faut absolument faire partir les pauvres, les immigrés.

Les militants du collectif le disent : « Au porte à porte tous les locataires rencontrés savent que le maire veut les expulser. Pas besoin d’expliquer, c’est connu de tous, un savoir de base, un lieu commun, c’est souvent ce qui les motive à signer la pétition, presque tous ».

Mais c’est difficile. La mairie s’arcboute, malgré cette quasi unanimité des habitants qui se font entendre aujourd’hui : « On n’habite pas bien »…Ils disent le chaud, le froid, les moisissures, les infiltrations, la saleté, le renoncement à assurer l’hygiène, l’abandon. Le désespoir n’est pas loin.

« Ce sont les mêmes mots chez nous » et aussi partout où l’ANRU mène sa politique constate Gilles Jacquemot, architecte et habitant de La Maladrerie à Aubervilliers. « En 2021, ils voulaient résidentialiser en supprimant la moitié des cheminements », raconte Katherine Fiumani elle aussi architecte et habitante à La Mala. « Mais en 2024 on a gagné, tout a été annulé : La lutte, comme l’architecture, nous est commune ».

« Il faut des alliés, se faire soutenir »

Claudia, de l’ilot 8 a raconté cette lutte du Collectif depuis 10 ans, « qui nous a renforcés en nous apprenant à nous défendre ». Et Jean-Marc, du DAL, la mobilisation sur les charges qui a permis de restituer 80 000€ aux locataires de l’ilot 4. « Il faut faire attention aux fausses solutions. Un sombre diagnostic d’avant-projet bidonné et la sécurité qui sert de prétexte pour fermer la dalle » estime Hélène.

« Ça tenterait bien un locataire, mais il ne veut pas des charges qui iraient avec cette résidentialisation, reconnaît-il, alors finalement il a signé lui aussi la pétition ».
« D’autant que la résidentialisation déjà réalisée à l’Îlot 4 où on a posé des grilles, n’a rien apporté » ajoute un locataire voisin, « si ce n’est de la prostitution. Finalement la situation est pire sur le plan de la sécurité, l’expérience a été faite et elle est partout la même. D’ailleurs les grilles restent ouvertes, c’est une dépense pour rien. »

Fred fait le point avec précision sur ce qui est prévu pour la rénovation des appartements, mais « Attention aux faux engagements », prévient Nelly, de la CNL, dans telle cité les gens n’ont jamais vu les volets promis et ils déplorent la mauvaise qualité des équipements bon marché, il y a des malfaçons partout à PCH ».

« Parce que la mairie s’arcboute, la seule lutte locale n’est pas payante », prévient Guy Naizot. « Il faut des alliés, se faire soutenir. » Entre collectifs en lutte d’abord, et aussi par les architectes présents, (par exemple Docomomo, association pour la préservation de l’architecture contemporaine), et aller chercher l’aide des sociologues « pour une lutte urbaine, refuser que Saint-Denis devienne une résidence de riches », qu’on « liquide la ville des pauvres ».

Justement il y a du nouveau. Serge Renaudie, architecte du projet contesté qui s’est courageusement invité, assure que le projet a changé,« rien d’irréversible » ne devrait avoir lieu. Mais il invoque de nouveaux motifs, dérisoires, pour justifier la casse du grand escalier desservant la dalle vers la Place Jean-Jaurès. Une histoire de tuyaux d’évacuation pour un restaurant voulu par le maire. « Nous, on n’en veut pas, avertit Pascale, arrêtez de vouloir pour nous, à notre place ». Un maire et un bailleur déconnectés qui n’écoutent pas les habitants.

« Ailleurs c’est pareil, constate Claudie, de l’association des Riverains du Parc Marcel Cachin : on refait le parc et on le ferme aux riverains en étant sourd à leurs protestations, on fait une croix sur leur histoire et leurs cheminements. »

Il y a des mensonges aussi, les pompiers sont instrumentalisés pour la fermeture des passages et le retournement des halls. La mairie leur ayant annoncé la transformation future de la galerie commerciale en centre commercial fermé, ils sont bien tenus d’adapter les mesures de sécurité. Tant pis pour les milliers d’usagers du métro condamné à des détours absurdes et malcommodes. Mais aux locataires, on a raconté que ce sont les pompiers, à l’avis incontestable, qui sont demandeurs.

Alors aujourd’hui où en est-on ?

Pas d’information officielle. Certains escaliers sauvés, mais on ne sait pas lesquels, d’autres condamnés, les passerelles on ne sait pas. Le commerce Bao ne sera peut-être pas rogné d’un côté et agrandi de l’autre comme prévu, le Chemin des Poulies resterait tel qu’il est. C’est illogique. Si le principe d’aucune irréversibilité des travaux est posé, rien ne devrait être démoli, ni escaliers ni passerelles.

L’Architecte des Bâtiments de France (ABF) a sans doute été sensible à la mobilisation et à l’argumentation. Il est peut-être impossible de détruire un « bijou » au vu et au sus du "monde de l’architecture et de la culture", ce serait la honte.

Ce qui sauvera l’Ilot 8, c’est la pugnacité et aussi le ramdam que le Collectif a fait autour de ce projet destructeur, les articles dans la presse, l’appel national. Pourtant en direction du collectif l’ABF reste muette alors que le Collectif souhaite un échange.

Mais quels que soient les reculs ou peut-être les premières victoires, si elles sont confirmées, même avec le respect de l’intégrité matérielle du bâtiment on ne serait qu’à mi chemin car « Si la reconnaissance patrimoniale est acquise mais que des espaces publics sont remis en cause, prévient Sébastien Radouan, historien de l’habitat populaire, on peut faire des balades urbaines pour les points de vue sur la ville et la Basilique, ça fait patrimoine mais on perd l’esprit. Résidentialiser c’est retirer de l’espace à la ville ».

Alors que les travaux en centre-ville sont engagés à marche forcée, il faut encore et toujours refuser résidentialisation et fermeture par quelque moyen que ce soit. C’est comme ça que Saint-Denis restera une ville monde et populaire, c’est son ADN et le choix audacieux par lequel elle reste digne de son passé prestigieux.

La parole des architectes et des locataires n’a fait qu’une et la promesse faite de rester en contact. L’ilot 8 reste bien entouré.

PS : La pétition a recueilli à ce jour 167 signataires sur les 185 locataires de l’ilot 8 Basilique.

La pétition ici "Saint-Denis Ilot8 en grand danger Patrimoine Habitat social Architecture Renée Gailhoustet" qui a recueilli près de 1000 signatures.

Dans le portfolio on lira avec intérêt le dossier consacré à l’ilot 8 de la ZAC Basilique par la revue "Construire".