Lors de la création de l’association Solidarité Free Azat, avant d’être élu maire de Saint-Denis, Bally Bagayoko, a été un de vos premiers soutiens pour exiger la libération d’Azat Miftakhov. Après avoir reçu tout dernièrement des membres de l’association, il vient d’annoncer une nouvelle initiative le samedi 7 novembre, dans la salle des mariages de l’hôtel de Ville à 19H30. Quel sens a pour vous, pour votre association, ce geste politique ?
Bally Bagayoko fait partie des soutiens historiques de notre association en ayant signé notre premier appel en juin 2023 pour Azat Miftakhov. . Aujourd’hui, en organisant cette soirée de soutien, Bally Bagayoko, maire de Saint-Denis, apporte à notre combat une nouvelle dimension. Il rappelle qu’Azat n’est pas seul, que son sort nous concerne tous. Il montre également combien la solidarité internationale est la meilleure réponse à l’isolement auquel les autorités russes veulent condamner les voix qui résistent. Dans l’immédiat nous considérons que ce geste politique fort apportera une protection à Azat. A moyen terme il permet d’augmenter la notoriété d’Azat, ce qui, à plus long terme, peut jouer un rôle pour sa libération.
Lors d’un récent entretien dans le Blog de Saint-Denis, le 7 septembre dernier,vous annonciez des victoires juridiques exceptionnelles face au régime : « En moins d’un mois, trois tribunaux ont finalement rendu trois décisions favorables à Azat, condamnant l’enquêteur de n’avoir pas correctement mené l’enquête sur les tortures, contraignant l’ouverture d’une nouvelle enquête, obligeant la prison à accorder à Azat le statut de « protection de l’Etat », en tant que victime dénonçant une violence, et contraignant la prison à laisser entrer [sa femme ] Elena. » Cela a-t-il modifié le quotidien, les conditions de détention d’Azat, quelles sont les dernières nouvelles depuis ?
Azat a effectivement connu l’été dernier plusieurs victoires exceptionnelles en justice. Depuis, sa femme, en sas qualité de « défenseur des droits » d’Azat, a pu le voir quelques fois. Mais à part cela, la réalité, dans les faits, n’a pas été modifiée.
Si la prison a reçu l’injonction d’accorder à Azat la protection d’Etat due aux victimes dénonçant des violences et à rouvrir l’enquête, rien de tout cela n’a été fait concrètement. Azat subit pour le moment surtout les conséquences d’avoir eu le courage, malgré tous les risques qu’il prenait, de dénoncer publiquement ses tortures. Une chose est d’obtenir satisfaction en justice, une autre est de contraindre un système carcéral, qui a tout pouvoir d’oppression sur ceux qu’il enferme, de respecter une décision de justice.
Aujourd’hui Azat subit de nombreuses pressions qui ont pour but de le détruire progressivement psychologiquement et physiquement. Aux dernières nouvelles il va très mal. Il est en quartier disciplinaire strict, avec très peu de sorties. Tout ce qui pourrait lui permettre de "s’occuper l’esprit" est compliqué à obtenir, correspondance, journaux, livres, stylo et papier. Azat a demandé à voir un psychiatre pour se faire prescrire des antidépresseurs.
Les victoires obtenues par Azat l’été dernier sont intervenues dans un contexte de mobilisation internationale exceptionnelle : 56 organisations de 14 pays ont signé un appel exigeant sa libération et dénonçant les tortures. Sans pouvoir établir de lien direct, nous sommes convaincus que cette solidarité contribue à le protéger.
La soirée du 7 novembre sera une nouvelle occasion de rendre visible cette mobilisation mondiale et de rappeler aux autorités russes qu’Azat n’est pas seul.
Donald Trump, en passant un accord avec Vladimir Poutine, vient de lâcher l’Ukraine associant ses stricts intérêts politiques personnels en vue des midterms à un bol d’air financier accordé à Poutine avec les revenus financiers tirés du gasoil qu’il pourra dorénavant exporter. Chute de l’aide américaine à l’Ukraine de 99 % en 2025, assouplissement et levée des sanctions contre la Russie, perturbation voire chantage à l’arrêt des renseignements fournis à l’Ukraine lors des tirs de missiles russes, le signal donné aujourd’hui par Washington est clair. Certains évoquent un retour de Poutine avec la libération de prisonniers politiques, un geste contribuant au « rêve » de Trump d’obtenir le prix Nobel de la paix. Quelles sont les informations dont vous disposez à ce sujet ?
À l’approche des élections de mi-mandat (midterms), "l’accord commercial" que Trump a conclu avec Vladimir Poutine s’inscrit dans le prolongement de sa vision des relations internationales. À partir des éléments rapportés dans la presse, plusieurs enseignements me semblent devoir être tirés de cet accord. Le troisième, en particulier, mérite peut-être une attention qu’il n’a pas encore suffisamment suscitée.
D’abord, les gains pétroliers qu’il est susceptible d’apporter aux États-Unis sont insignifiants au regard de leur consommation. Si l’enjeu économique pour le pays est aussi limité, comment expliquer un tel rapprochement ? Tout porte à croire que les bénéfices recherchés sont ailleurs, notamment dans les intérêts particuliers que cette politique pourrait favoriser.
L’accord présente un second visage, bien plus grave : un avantage économique inexistant en contrepartie d’un recul de la protection accordée à l’Ukraine. L’aide américaine apportée à l’Ukraine concerne le partage du renseignement et la fourniture de systèmes antimissiles dont les États-Unis disposent en nombre. En remettant en cause cette aide, Trump affaiblit directement la capacité de l’Ukraine à protéger ses habitants des bombardements russes.
Il donne ainsi à Poutine davantage de latitude pour intensifier une stratégie de terreur dont les précédents sont connus. De la Tchétchénie à la Syrie, le pouvoir russe a déjà montré sa capacité à détruire méthodiquement les infrastructures civiles : réseaux de transport, établissements de santé, écoles, équipements collectifs et logements. Méthode que Poutine a testée dans toutes ses guerres et qui en rendant des territoires entiers inhabitables a pour objectif de terroriser la population et de briser toute possibilité de résistance.
L’affaiblissement des moyens de défense ukrainiens risque donc non seulement de prolonger la guerre, mais aussi d’en aggraver brutalement les conséquences pour les civils.
Enfin, au-delà des intérêts privés de certains et ceux géopolitiques pour les deux dirigeants pourrait s’ajouter le bénéfice politique et symbolique que Trump espérerait tirer de ce type d’accord.
J’ai lu dans la presse qu’il aurait envisagé, dans le cadre de négociations sur l’assouplissement des sanctions contre la Russie, de favoriser la libération de prisonniers politiques russes. Le Monde a notamment consacré un article à cette perspective. Ainsi qu’un article de The Atlantic.
Egalement dans The Insider.
Tout cela dans quel but ?
Si cette hypothèse de libération de prisonniers politiques russes se confirmait, Trump pourrait tenter de se présenter comme l’homme qui aurait obtenu, grâce à son rapprochement avec Poutine, des libérations que d’autres n’auraient pas réussi à arracher. Alors que c’est uniquement la lutte démocratique pour libérer les prisonniers politiques qui en a fait un problème pour Poutine. Trump pourrait ainsi transformer un accord aux conséquences humaines dramatiques, en opération de communication sur la paix et les droits humains.
La manœuvre serait particulièrement cynique : après avoir contribué à fragiliser la protection de la population ukrainienne, il pourrait revendiquer le mérite de libérations de prisonniers politiques russes. Trump pourrait espérer se donner ainsi une stature internationale susceptible de servir ses ambitions immédiates, à l’approche des midterms, mais aussi des ambitions plus vastes, jusqu’à nourrir l’espoir de décrocher un jour le prix Nobel de la paix.
Fidèles au mandat de notre association, la libération de tous les prisonniers politiques et en premier lieu d’Azat Miftakhov, nous avons choisi d’adresser une lettre à deux lauréats du prix Nobel de la paix : Madame Navanethem Pillay, lauréate 2026 et originaire d’Afrique du Sud, et Monsieur Dmitri Andreïevitch Mouratov, journaliste russe et lauréat 2021. Le prix Sakharov du Parlement européen, accordé aujourd’hui à la CPI vient conforter notre action : la CPI est régulièrement attaquée par Donald Trump. Le 9 octobre dernier Washington avait annoncé de nouvelles sanctions contre la CPI visant à paralyser son fonctionnement quotidien. Et ce, quelques heures après la remise du prix Nobel de la paix à l’une de ses anciennes juges, la Sud-Africaine Navi Pillay.
Notre courrier, signé par onze organisations de cinq pays, invite les deux lauréats à prendre connaissance de la situation d’Azat Miftakhov et à intervenir en sa faveur. Nous soulignons deux points : l’urgence de la libération d’Azat, dont la situation actuelle est alarmante ; et la portée symbolique internationale que revêtirait cette libération, susceptible de renforcer la mobilisation et de donner un nouvel élan aux campagnes en faveur de tous les prisonniers politiques.
PS : Cet entretien a eu lieu avant la déroute de Donald Trump aux midterms. Le 30 octobre dernier, Novaïa Gazeta, le journal de Dmitri Mouratov, Prix Nobel de la paix, qui enquêtait sur la corruption, les violences du pouvoir et les violations des droits humains été fermé.