Quelle est la situation que connait Azat depuis avril dernier lors de notre entretien ? Quelles sont les évolutions et quel en est le sens ?
Peu de temps après notre entretien d’avril dernier, la situation d’Azat s’est dramatiquement dégradée. Fin avril, après un transfert durant lequel ni ses proches ni lui-même ne savaient où il se trouvait, il a été envoyé à la prison de haute sécurité IK-18 de Kharp, dans la région autonome de Iamalo-Nénétsie, sur le cercle polaire arctique.
Isolée dans une région aux conditions climatiques extrêmes, cette prison est réputée pour la dureté de ses conditions de détention. Elle se trouve dans la même ville que la colonie où Alexeï Navalny est mort en février 2024. L’éloignement rend les visites de ses proches et de son avocate particulièrement difficiles et coûteuses, tandis que les communications électroniques sont impossibles.
Dès le 4 mai, Azat a pu faire savoir qu’il avait été torturé à son arrivée : déshabillé, menacé de viol et soumis à des décharges électriques. (Récit des tortures - Solidarité FreeAzat) Un défenseur russe des droits humains nous a expliqué que ces pratiques, fréquentes dans certaines prisons russes de haute sécurité, visent à briser psychologiquement les détenus et à les soumettre entièrement.
Pour se protéger, Azat a cherché à être placé à l’écart des autres détenus et de ses bourreaux, d’abord placé en cellule d’isolement puis dans un quartier cellulaire soumis à un régime particulièrement strict. Il l’a lui-même expliqué à la presse : « J’ai décidé qu’il valait mieux que je reste ainsi. Vu le genre de population, j’ai décidé qu’il valait mieux pour moi être en PKT. » (« Лубянка за полярным кругом », Novaya Gazeta, 18 mai 2026).
Les conditions de détention y sont extrêmement dures : cellule exiguë, sorties très limitées, absence de visites des proches et isolement quasi total. Lors d’une promenade, alors que de fortes pluies avaient transformé la cour en bassin faute de système d’évacuation, Azat a dû rester debout sur un banc pendant toute la durée de sa sortie.
Dès qu’elle a appris le transfert de son mari à Kharp, Elena Gorban, sa femme, s’est rendue sur place depuis Moscou. Elle a dû affronter un voyage particulièrement difficile et s’est présentée aux trois établissements pénitentiaires de la ville pour tenter de localiser Azat. À IK-18, l’administration lui a refusé l’accès malgré son statut de défenseure, qui lui permet juridiquement de rendre visite à son mari. Elle a renouvelé sa démarche en mai, mais s’est heurtée au même refus.
Depuis fin avril, Azat et Elena, avec leurs avocats et des défenseurs des droits humains, multiplient donc les plaintes et les recours afin qu’une enquête soit ouverte sur les tortures subies par Azat et que le droit de visite d’Elena en tant que défenseure soit enfin respecté.
Face à la volonté du régime de briser Azat par l’isolement, Solidarité FreeAzat, soutenue par une mobilisation internationale, s’est toujours attachée à maintenir le lien avec lui, tandis qu’Azat oppose à cet acharnement une résistance remarquable. C’est peut-être pour cela que le pouvoir russe cherche toujours davantage à l’isoler et à le briser.
Où en est le mouvement de solidarité en sa faveur ? Quelles sont les prochaines perspectives ?
Dès que nous avons appris le transfert à Kharp, nous avons organisé une réunion d’urgence à la bourse du travail de Paris pour chercher collectivement des moyens pour sauver Azat du danger extrême dans lequel il se trouve, pour sa santé physique, psychologique, voire sa vie.
La réunion, d’ailleurs annoncée par le Blog de Saint-Denis, a eu lieu le 25 avril. Elle a réuni, sur place et à distance, deux députés, des représentants de la LDH, de la Libre Pensée, de la Fédération anarchiste et de l’Union syndicale Solidaires, des mathématiciens, d’anciens députés russes en exil, ainsi qu’Elena, l’épouse d’Azat, en visio avec nous depuis Moscou.
Cette réunion a donné lieu à la constitution du comité "Sauver Azat" qui regroupe des organisations russes et françaises entre autres Solidarité FreeAzat, la LDH, la Libre Pensée, les relations internationales de la Fédération anarchiste, le Réseau Bastille, le groupe Navalny France, L’Adieu aux armes (association de déserteurs). Ensemble nous avons pris l’initiative d’un appel international contre les tortures et pour sa libération. Cet appel a pris une ampleur internationale puisqu’il est à l’heure actuelle signé par 56 organisations de 14 pays et de quatre continents (Amérique du Nord et Amérique latine, Europe, Asie, Afrique). communiqué VF V3 Parmi ces signatures, notons deux syndicats africains au Bénin et au Cameroun, un syndicat brésilien, un syndicat espagnol, le parti socialiste suisse, le Conseil mondial des Tatars, Free Buryatia Foundation, aux côtés de la LDH, la Libre Pensée, Memorial France…
Pour nous cette mobilisation mondiale, qui vise à mettre le monde entier autour d’Azat, est la meilleure stratégie pour sa libération car c’est un levier pour faire pression sur le régime russe, qui ne pourra justifier longtemps devant ses alliés des BRICS qu’il torture en prison un brillant mathématicien innocent de tout ce dont on l’accuse.
Azat doit sortir de prison le 4 septembre 2027. Afin de garantir que le régime ne lui inventera pas une nouvelle affaire pour le maintenir en détention, nous allons organiser une année de mobilisation générale pour maintenir la pression. Entre autres nous cherchons toujours de nouveaux soutiens. Depuis quelques mois Solidarité FreeAzat est en contact avec une association américaine de déserteurs de la guerre du Vietnam, « Veterans for peace », qui a décidé de prendre position pour Azat. Ensuite le comité « Sauver Azat » a aussi été reçu récemment par le maire de Saint-Denis qui a assuré apporter tout son soutien à cette cause. Enfin le comité « Sauver Azat » va également adresser un courrier au président de la République pour demander qu’Azat puisse bénéficier d’un échange de prisonniers, comme cela a été le cas en août 2024. (L’échange de prisonniers entre l’Occident et la Russie, le plus important depuis la chute de l’empire soviétique)
Malgré les conditions de son incarcération Azat poursuit ses recherches en mathématiques, un moyen sans doute de continuer à résister à l’injustice, au régime qui l’emprisonne. Comment y parvient-il ? Avec quels résultats ?
Notre association réunissant toutes sortes de membres dont des mathématiciens, a permis, par l’intermédiaire de deux de ses adhérents, qu’Azat poursuive ses recherches, soit publié et invité dans une université.
En octobre 2025, Bernard Randé, mathématicien et adhérent de Solidarité FreeAzat, a adressée à Azat, grâce à l’association, une lettre accompagnée d’un problème lié à la conjecture de Chui, une question ouverte depuis 1971. Mars 2026, Bernard Randé reçoit, par l’association, six pages manuscrites dans lesquelles Azat explique avoir non seulement résolu le problème, mais obtenu un résultat plus général.
Cette réussite est remarquable : Azat a travaillé seul, sans Internet, sans bibliothèque scientifique ni échanges avec d’autres mathématiciens, avec un accès très limité au papier et au stylo. Grâce à Bernard Randé, le résultat de ses recherches a fait l’objet d’une publication en français en août 2026 dans la Revue de Mathématiques RMS. La presse internationale a rendu compte de l’exploit : L’Express, la Dépêche, la Repubblica, The Insider…
L’histoire prend une dimension internationale lorsqu’un autre adhérent de Solidarité FreeAzat propose à l’Université de Pise d’inviter Azat à présenter son travail. En juillet 2026, l’université lui adresse officiellement une invitation pour un séminaire prévu en avril 2027.
Ainsi, en créant des liens, notre association a permis à Azat, doué d’un talent, d’une volonté et d’une force de travail remarquables, de continuer à œuvrer au sein de la recherche mathématique jusqu’à obtenir une reconnaissance internationale.
La guerre d’agression de Vladimir Poutine contre l’Ukraine et la riposte des Ukrainiens commence à peser de plus en plus sur le quotidien des Russes et Poutine semble de plus en plus en difficultés, cela influe-t-il sur le rapport de forces avec les organisations de défense des droits humains en Russie, dans quel sens ?
Il est évident que les récentes évolutions de la riposte ukrainienne à la guerre d’agression qu’elle subit ont des conséquences importantes sur le régime russe. Le bombardement de sites de distribution et de raffinerie affecte la vie quotidienne russe et rend la guerre présente à l’intérieur du pays, ce qui affaiblit un pouvoir qui avait toujours parlé « d’opération spéciale ». Très récemment Azat et Elena ont obtenu quatre victoires en justice coup sur coup. L’aspect exceptionnel de ces victoires peut laisser penser qu’il y a une réorganisation du rapport de force.
Depuis les tortures et l’interdiction d’accès d’Elena comme défenseure des droits, Azat et sa femme, avec des avocats et des défenseurs des droits de l’homme, n’ont cessé de multiplier les démarches, plaintes et recours en justice pour qu’une enquête soit ouverte sur les tortures et pour qu’Elena voie son droit d’accès respecté. Après une première défaite en justice le 26 mai, Azat et Elena ont refusé de céder. Ils ont multiplié les recours et contesté les décisions, tandis que la mobilisation internationale autour d’Azat s’amplifiait. En moins d’un mois, trois tribunaux ont finalement rendu trois décisions favorables à Azat, condamnant l’enquêteur de n’avoir pas correctement mené l’enquête sur les tortures, contraignant l’ouverture d’une nouvelle enquête, obligeant la prison à accorder à Azat le statut de « protection de l’Etat », en tant que victime dénonçant une violence, et contraignant la prison à laisser entrer Elena. Après ces décisions de justice, Elena a enfin pu voir son mari en juillet et début septembre. Ces trois victoires ont été encore confirmées par une quatrième en août. Elles sont les premières d’Azat en justice et sont exceptionnelles dans le système judiciaire russe comme le commente sa femme :
« En Russie, c’est tout de même quelque chose d’exceptionnel ! Surtout dans des tribunaux locaux, dans de si petites villes ! Là-bas, les enquêteurs, les procureurs, les agents du Service fédéral d’exécution des peines (FSIN) et les juges se connaissent tous, boivent des bières ensemble et vont au sauna ensemble ! D’ordinaire, il est pratiquement impossible d’obtenir justice à ce niveau, à moins de parvenir à faire appel devant des juridictions supérieures. »
Les avocats et les journalistes de Russie qui suivent l’affaire d’Azat ont eux aussi tous commenté l’aspect exceptionnel de ces victoires dans la justice russe.
Solidarité FreeAzat analyse ces résultats exceptionnels comme le produit de la ténacité d’Azat et d’Elena, qui n’ont cessé de se battre malgré les pressions et les premières défaites ; de la mobilisation internationale, qui rend l’affaire de plus en plus visible et exerce une pression sur les autorités russes ; mais aussi d’un contexte politique où le pouvoir russe, confronté aux conséquences de la guerre et à des difficultés croissantes, peut apparaître moins monolithique qu’il ne l’était auparavant.
Notre article d’avril 2026 est à retrouver ici.

