On ne refera pas ici l’histoire de la maternité des Lilas, son importance dans le combat politique des femmes. Une maternité qui avant la dépénalisation de l’avortement les pratiquait pour la sécurité et le respect du choix des femmes. On rappellera juste que son existence s’inscrit dans le long combat d’émancipation des femmes, du mouvement féministe qu’ont incarné les slogans comme « Mon corps m’appartient » ou « Mon corps, mon choix ». Un choix politique comme l’est la décision de fermeture prise par l’Agence Régionale de Santé au nom de considérations « budgétaires » en juillet 2025.
Un combat en partie lié à l’histoire sociale, à l’histoire du mouvement ouvrier, du mouvement mutualiste qui s’était déjà incarné avec l’hôpital Pierre Rouquès-Les Bluets créé en 1938 par les syndicats métallurgistes de la région parisienne de la Confédération Générale du Travail (CGT) au 9 rue des Bluets à Paris, dans XIème arrondissement.
Dirigé par le docteur Pierre Rouquès, militant communiste créateur au cours des années 30 d’une douzaines de dispensaires dans la « banlieue rouge », outre des consultations médicales gratuites, c’est en 1947 qu’y est créé un service maternité confiée au docteur Fernand Lamaze.
C’est la naissance en France de l’accouchement sans anesthésie, que précède une préparation psychologique et un travail sur la respiration, dite de « l’accouchement sans douleurs », reconnue en 1956.
Ce mouvement va se prolonger au sein de cet établissement avec l’ouverture en 1974 d’un centre de planification et d’éducation familiale au sein duquel les questions relevant de la sexualité, de la contraception, de l’avortement y sont librement discutées.
C’est dans le prolongement de ce mouvement pionnier, historique qu’a émergé au milieu des années 60, la maternité des Lilas.
Les années 1938, 1947, 1956, 1964, 1974 ponctuent ce mouvement, un an avant le vote de la loi Veil promulguée le 17 janvier 1975 qui autorise l’interruption volontaire de grossesse (IVG). La maternité des Lilas fut régulièrement la cible de commandos anti-IVG après le vote de la loi.
Un mouvement qui a conduit, et ce fut encore un combat, à ce qu’en 2024, l’IVG soit inscrite au sein de la Constitution française en tant que liberté fondamentale.
La maternité ferme, les élus se taisent
C’est dans ce contexte historique, politique que le silence, lors de la fermeture de la maternité des Lilas, de la quasi majorité d’élus du 93 qui avaient pourtant pris collectivement un engagement en 2022, interroge.
Ceux-ci avaient-ils déjà intégré ce qu’il considérait – à tort – comme inéluctable ?
Avaient-ils déjà intégré, digéré cette fermeture au nom de considérations budgétaires défendues par l’Agence Régionale de Santé ?
Tous les établissements pionniers, innovants, en matière de santé ont pourtant eu à faire à un moment ou un autre à des logiques de rationalisation, d’austérité.
L’ARS dont le rôle a été mis cause, en particulier sa cécité sur une gestion défaillante de la structure. Celui aussi du ministère de Marisol Touraine qui, « en 2015, ministre de la santé, avait définitivement douché les espoirs de reconstruction aux Lilas nourris par la direction de l’établissement, qui s’était alors finalement résolue à se rapprocher de Floréal »(une structure hospitalière, NDLR) indique un article du Monde sous la plume d’Elsa Sabado en date du 28 août 2022.
Précédemment, concernant l’ARS, l’article précise : « En 2011, elle empêche la reconstruction de la maternité aux Lilas, car le projet ne prévoit pas le rapprochement avec une autre structure ».
Le maire des Lilas n’y allant pas par quatre chemins, dénonce : « La gestion du dossier de la maternité des Lilas par l’ARS Ile-de-France, depuis quinze ans, est une gabegie financière ».
Faut-il donc aujourd’hui s’accommoder de cette fermeture ?
Faut-il s’accommoder de cette fermeture qui intervient dans un contexte généralisé de fermetures des maternités sur tout le territoire ?
S’en accommoder au point de n’en rien dire le jour de la fermeture ? A quelque jours d’un débat à l’Assemblée sur le volet recettes et dépenses de la Sécurité Sociale ?
Un engagement oublié
Qu’est devenu ce 31 octobre dernier l’engagement pris il y a trois ans « Nous n’accepterons pas la disparition de la maternité des Lilas » par dix maires du département, son président Stéphane Troussel et l’ex-députée, Sabine Rubin, seule femme présente dans le communiqué, publié le 11 mai 2022 ? (Aurélie Trouvé, député LFI, qui lui a succédé en 2022 était aux côtés du personnel et des soutiens mobilisés le 31 octobre.)
Pas un mot sur les profil Facebook de ces élus. Pas un communiqué. Sauf un, celui, constant dans son soutien, celui du maire des Lilas, Lionel Benharous.
Plus inquiétant, rompant avec le silence des élus, c’est la nature des propos d’une professionelle de santé, Ghada Hatem Gantzer, créatrice de la Maison des femmes de Saint-Denis, qui, interrogée le jour de la fermeture de la maternité, sur les ondes de France Culture, reprend les arguments sur la sécurité, les risques que feraient courir aux femmes les petites maternités. Des propos que contestent fortement l’équipe de la maternité des Lilas.
« Ayant été assez proche des maternités alternatives, je savais que la maternité des Lilas était condamnée depuis très longtemps, et ce qui m’a plutôt surpris c’est, cette extension, cet espoir, […] Donc aujourd’hui avec les moyens dont nous disposons, je pense qu’il faut surtout s’assurer qu’il y a des équipes formées, opérationnelles, en nombre pour que les femmes soient accueillis avec un maximum de bienveillance mais aussi un maximum de sécurité ». « Les patientes des Lilas, ce sont des patientes qui veulent une prise en charge spécifique, qu’elles ne trouveront pas partout mais elles seront en tout cas en sécurité dans des maternités plus traditionnelles » déclare Ghada Hatem Gantzer.
Un argument qui a conduit à la fermeture de centaines de maternités, passant de 700 à 460 ces 20 dernières années. Des propos plus qu’étonnants.
A-t-on connu, connait-on des cas significatif de parturientes confrontées à un risque grave sans réponse adéquate pour elle-même ou l’enfant à naître ou né aux Lilas ?
On a beau chercher, on ne trouve pas. En trouverait-on qu’en 61 ans d’activités, cela serait-il plus significatif qu’ailleurs ?
Maternité de niveau 1 et ne pouvant assurer que les accouchements sans risque, l’argument de la sécurité est pour le moins fallacieux. En revanche sa fermeture signifie qu’il ne subsistera qu’une dernière maternité de niveau 1 de Seine-Saint-Denis, appartenant au secteur privé, le groupe Ramsay Santé à Tremblay-en-France. [1]
« Je pense qu’il faut surtout s’assurer qu’il y a des équipes formées, opérationnelles, en nombre… » dit Ghada Hatem Gantzer.
L’équipe de la maternité des Lilas appréciera le propos, elle qui pratiquait comme le précise le communiqué de mai 2022, 1200 accouchements et 900 interruptions de grossesse annuels.
Comme elle appréciera le silence des élus sur l’avenir des personnels (85 personnes) de la maternité confrontés à un plan de sauvegarde de l’emploi, un PSE, que l’Agence Régionale de Santé se refuse à signer.
D’une toute autre nature sont les témoignages recueillis sur la même station ou la veille sur France Inter. L’attachement des professionnels à cette structure aussi fort et poignant que celui des femmes y ayant accouché.
Une histoire politique qui se prolonge. Un lieu unique, où « avec son éthique du soin et ses pratiques avant-gardistes, la maternité des Lilas fait partie des rares établissements français qui offrent un accompagnement adapté et gratuit aux personnes LGBTQI+. » soulignait un article des Inrocks signé de Faustine Kopiejwski et Julia Tissier en novembre 2023.
Reste le témoignage du maire des Lilas. Parce que maire des Lilas oblige, parce que père de trois enfants nés à la maternité des Lilas sans aucun doute.
Mes enfants y sont nés. Je suis né aux Bluets. Comme d’autres.
Un dernier cri. Celui du maire des Lilas, de son état d’esprit, le 31 octobre dernier : « La colère contre ces décideurs qui auraient pu permettre qu’on invente un nouvel avenir à cet établissement remarquable mais ont préféré faire prévaloir une logique comptable sur sa richesse humaine. L’histoire les jugera. ».
Dans cette histoire politique, elle jugera aussi ceux qui s’en sont accommodés, se sont tus ou l’ont peu ou prou justifiée.
