« Le handicap n’est pas un problème individuel, mais le résultat de choix collectifs… Urbanisme, transports, logements, emplois, accès à la culture ou au sport ». Etat des lieux général et à Saint-Denis

, par La Rédac’

Depuis la fin des années 80, de nombreuses lois et décrets se sont succédées pour améliorer la situation des personnes handicapées. Du constat même des autorités beaucoup reste à faire, ne serait-ce que pour appliquer la loi. Etat des lieux général ainsi qu’à Saint-Denis avec Samuel Rogeret, un dionysien engagé de longue date sur le sujet. Entretien.

Le nombre d’enfants et d’adultes handicapés (de 5 ans ou plus), qu’ils vivent à domicile ou en établissement, varie de 5,7 millions à 18,2 millions de personnes selon la définition retenue. 14,5 millions de personnes de 15 ans ou plus (28 %) vivant à domicile déclarent avoir au moins une limitation fonctionnelle sévère. Ces chiffres traduisent l’importance du sujet et montrent que des millions de familles sont concernées. Toi, qu’est ce qui t’as amené à t’investir dans ce combat, celui de la reconnaissance des droits des personnes handicapées et leur pleine insertion ?
Samuel Rogeret : Tout est parti du diagnostic de ma fille, aujourd’hui âgée de 17 ans, autiste non oralisante. Comme beaucoup de familles, au moment de l’annonce, nous nous sommes retrouvés totalement démunis. Très peu d’informations, aucun accompagnement réel, et très vite un dossier MDPH à remplir, sans explication, sans soutien. À ce moment-là, nous ne connaissions rien au handicap, encore moins à l’autisme.
Rapidement, nous avons découvert ce que vivent énormément de familles, un vide considérable dans l’application des droits, dans l’accompagnement, dans l’information. Et la vie s’est transformée en parcours du combattant, en particulier sur le plan scolaire. Ma fille voulait aller à l’école, elle aimait l’école. Cependant, sa scolarité a été en grande partie compromise, non pas à cause de son autisme, mais à cause d’une incapacité du système éducatif à l’accueillir et à s’adapter réellement. Elle avait pourtant les capacités, si les moyens lui avaient été proposés.
Face à cela, j’ai commencé à me renseigner, d’abord pour ma fille, puis très vite pour les autres. J’ai compris qu’il fallait agir, parce que trop de familles se retrouvent seules, seules avec un dossier administratif complexe, seules face aux réunions scolaires, seules face à des institutions qui parlent un langage inaccessible pendant que les parents essaient simplement de protéger leur enfant.
Au cœur de mon engagement, il y a une exigence simple, l’application réelle des droits et la pleine participation des personnes handicapées à la société. L’inclusion, c’est cela, ne laisser personne sur le bord de la route. Le handicap ne doit pas être une condamnation à l’isolement, à la dépendance ou à l’invisibilité. Contrairement à l’intégration, principe selon lequel la personne s’adapte à son environnement. L’inclusion quant à elle propose un environnement qui s’adapte à la personne afin de lui permettre une pleine participation à la vie en société.
Mais il y a aussi une réalité que beaucoup de parents connaissent et que l’on n’ose pas toujours dire. Nous ne sommes pas éternels. Un jour, nous ne serons plus là pour protéger nos enfants. Et aujourd’hui, l’état des institutions ne permet pas d’être serein quant à leur avenir. Hors de question de s’y résigner. Changer ce monde n’est pas qu’une posture idéologique, c’est pour moi une nécessité vitale.

« Aujourd’hui, nous avons les moyens humains, techniques et financiers de construire une société réellement inclusive. La question n’est plus celle des moyens, mais celle de la volonté collective et politique. »

Une nécessité vitale pour toi ? Qu’entends-tu par là ?
S. R. En avançant dans ce combat, mon regard a également évolué. J’ai découvert la notion de neurodiversité, qui propose une autre manière de comprendre l’autisme et les troubles du neurodéveloppement. L’autisme n’est pas une déficience ou une anomalie du cerveau, mais une différence cognitive naturelle, un mode de fonctionnement différent de la norme dominante, mais légitime.
Comme on reconnaît et protège la biodiversité, il faut reconnaître la diversité des cerveaux humains. L’histoire montre d’ailleurs que les personnes aux esprits singuliers ont toujours existé et ont souvent joué un rôle majeur dans l’évolution de notre humanité. Nous ne sommes pas différents uniquement physiquement, nous le sommes aussi neurologiquement.
Ce parcours m’a aussi permis de mieux me comprendre. En me renseignant, j’ai découvert que j’étais moi-même concerné par des troubles du neurodéveloppement, notamment un TDA-H, ainsi que des troubles dyslexiques et dysorthographiques longtemps ignorés. Mettre des mots sur ces réalités a permis de donner du sens à des difficultés anciennes, mais aussi de renforcer une conviction profonde, le problème n’est pas les personnes, c’est le système.
Aujourd’hui, nous avons les moyens humains, techniques et financiers de construire une société réellement inclusive. La question n’est plus celle des moyens, mais celle de la volonté collective et politique.
La loi a mis en place des quotas pour l’emploi dans les collectivités, les organismes et structures publiques et dans le privé ainsi que des pénalités si les quotas d’emplis pour les personnes handicapés ne sont pas atteints, comment vois -tu la question de l’emploi ?
La question de l’emploi des personnes en situation de handicap dépasse largement le simple respect des quotas légaux. Ces quotas , 6 % dans le privé pour les entreprises de plus de 20 salariés, ainsi que dans la fonction publique, existent depuis la loi de 1987, renforcés par celle de 2005, puis ajustés en 2018 et 2022. Pourtant, malgré ces textes et des décennies d’efforts, la réalité demeure décevante. De nombreux employeurs préfèrent payer les pénalités plutôt que d’adapter leurs postes ou de repenser l’organisation du travail. Cela montre que le problème ne réside pas dans la loi elle- même, mais dans la logique du capitalisme qui structure notre monde professionnel.
En pratique, le travail est conçu autour d’une norme dominante. Présence continue, rythme standard, performance évaluée selon des critères uniques. Toute personne qui s’en écarte, qu’il s’agisse d’un handicap moteur, sensoriel, psychique, cognitif ou d’une maladie chronique, est rapidement considérée comme un risque ou une charge. Cette rigidité découle d’un capitalisme qui valorise avant tout la productivité, la rentabilité et la conformité aux normes établies. Dans ce cadre, il est logique que les personnes perçues comme « moins adaptées » restent marginalisées.
Cette logique fonctionne comme un darwinisme social.

« La ségrégation des postes reste flagrante. La majorité des travailleurs handicapés occupent des fonctions peu qualifiées, alors même qu’une part importante possède des diplômes ou des compétences »

Que veux-tu dire par « darwinisme social » ?
S. R. Seuls ceux qui s’adaptent et répondent parfaitement aux exigences de production sont récompensés, tandis que ceux qui dévient, pour des raisons de santé, de handicap ou de fonctionnement neurologique différent, sont exclus. Même le langage officiel , qui parle de “validité” ou d’“invalidité” , reflète cette hiérarchie. Ce n’est pas la personne qui est en faute, mais le système qui la juge selon sa capacité à s’intégrer à la machine économique.
Pour mesurer concrètement l’écart, en 2024, sur les 720 800 travailleurs handicapés déclarés en emploi via l’OETH, la majorité occupe des postes peu qualifiés, malgré des qualifications souvent élevées. À comparer avec les 14,5 millions de personnes âgées de 15 ans ou plus vivant à domicile et déclarant au moins une limitation fonctionnelle sévère, on réalise que la très grande majorité des personnes en situation de handicap en âge d’être actif reste exclue du monde du travail.
Dans la pratique, cela se traduit par des emplois précaires et souvent peu valorisés. Les aménagements prévus par la loi , adaptation du poste, horaires modulables, matériel spécifique , ne sont mis en œuvre que dans 60 % des cas, faute de suivi ou d’investissement. Résultat, près d’un quart des travailleurs handicapés quittent leur emploi dans l’année suivant leur embauche, non par manque de compétence, mais parce que le système ne s’adapte pas.
La ségrégation des postes reste flagrante. La majorité des travailleurs handicapés occupent des fonctions peu qualifiées, alors même qu’une part importante possède des diplômes ou des compétences élevées. Les postes de responsabilité, de direction ou de cadre restent largement fermés, reproduisant un verrou social et économique. Dans les grandes entreprises de plus de 500 salariés, celles qui sont soumises à un suivi strict des quotas, les travailleurs handicapés sont souvent surreprésentés en bas de grille salariale et sous-représentés en direction, malgré leur qualification.
Il existe des structures censées favoriser l’insertion, comme les ESAT, mais elle fonctionnent fréquemment comme des lieux de relégation. Elles accueillent environ 120 000 travailleurs handicapés en 2024, avec des rémunérations faibles, entre 55 et 65 % du SMIC, des droits incomplets et des perspectives limitées, malgré des financements publics considérables. Le taux de passage vers un emploi en milieu ordinaire reste inférieur à 5 % par an, et beaucoup y demeurent de façon prolongée, alors même que ces structures génèrent parfois des excédents via la sous-traitance. C’est littéralement une exploitation.
Ce n’est pas une question de compétence ou de motivation. Beaucoup renoncent à chercher ou à conserver un emploi par découragement, démarches administratives lourdes ou crainte de perdre des droits. L’emploi n’est pas un problème individuel, c’est un problème systémique enraciné dans la logique capitaliste.
Changer cette réalité implique de repousser les limites du système, adapter les postes, repenser les critères de performance, sécuriser les droits et reconnaître la valeur des compétences hors norme. Il ne suffit pas de cocher des cases ou d’afficher des quotas. L’inclusion doit devenir un principe structurant. La société dispose des moyens humains, techniques et financiers pour le faire. Mais avons-nous la volonté politique et sociale de transformer un monde du travail encore prisonnier du capitalisme et de la rentabilité pour qu’il accueille toutes les personnes en situation de handicap de manière réelle et durable ?

La loi de 2005 a rendu obligatoire l’accès à tous les bâtiments pour les personnes en situation d’handicap, 20 ans après que peut-on tirer comme bilan de cela et pour être concret, à Saint-Denis quelle est la situation ?
S. R. La loi de 2005 visait une accessibilité universelle, incluant tous les types de handicap , moteur, sensoriel, psychique, mental, cognitif ou invisible. Vingt ans plus tard, le bilan reste mitigé. Des avancées notables sur le neuf, mais un échec sur l’existant, et une attention quasi exclusive portée au handicap moteur, au détriment de l’ensemble des situations de handicap. À l’échelle nationale, les chiffres montrent des progrès en trompe-l’œil. Les ERP neufs respectent théoriquement les normes en vigueur, et les Agendas d’Accessibilité Programmée (Ad’AP) lancés en 2015 ont concerné environ 700 000 ERP, dont 350 000 ont été déclarés conformes grâce à près d’un milliard d’euros de subventions publiques. Mais 900 000 ERP, principalement de petite taille, n’ont toujours pas déposé d’Ad’AP. Dans les faits, les aménagements restent majoritairement centrés sur les handicaps moteurs (rampes, ascenseurs, places de stationnement).

Et pour les autres handicaps, que se passent-ils ? Et à Saint-Denis où en sommes-nous ?
S. R. Les besoins des personnes avec des handicaps sensoriels, psychiques ou cognitifs, signalétique adaptée, boucles magnétiques, espaces calmes, ergonomie mentale simplifiée sont largement ignorés. Selon le Défenseur des droits, en 2025, « Loin d’être effective, l’accessibilité reste centrée sur le PMR au détriment de l’universel ».
À Saint-Denis, le constat est similaire, renforcé par la densité et l’ancienneté du bâti. Les nouvelles constructions, comme le Village olympique, respectent pleinement l’accessibilité universelle et intègrent parfois des aménagements sensoriels ou cognitifs. Les gares du Grand Paris Express sont conçues dès le départ pour être accessibles à tous.
Mais pour les bâtiments existants, la situation reste préoccupante. Dans la plupart des ERP publics et privés , administrations, écoles, commerces , les adaptations pour les handicaps invisibles ou psychiques sont quasi inexistantes. La signalétique cognitive simplifiée, les espaces calmes ou les dispositifs réduisant le stress et les stimuli restent rares ou absents.
Le patrimoine ancien constitue un obstacle réel, intégrer un ascenseur dans un bâtiment industriel du XIXe siècle ou plus ancien relève souvent de l’impossible sans dérogation, et le débat reste focalisé sur le handicap moteur. Pourtant, les handicaps invisibles représentent environ 80 % des situations de handicap en France…

Cette proportion est donc très majoritaire…
S. R. Oui, c’est près de 10 millions de personnes. Or ces personnes continuent de subir un isolement spatial et social, faute d’adaptations spécifiques.
Malgré la Commission Communale d’Accessibilité (CCA) et un budget dédié, comme l’annexe Handibudget de 1,2 million d’euros en 2017 pour les ERP municipaux , les travaux progressent lentement. lLes actions concrètes piétinent, souvent prisonnières de coûts et d’un focus sur le visible.
En résumé, l’accessibilité universelle reste un objectif largement non atteint. À Saint- Denis comme ailleurs, elle ne peut se limiter au handicap moteur, et même là les résultats sont dérisoires. Les besoins de tous les handicaps , visibles ou invisibles , doivent être intégrés dans les ERP, les administrations et les commerces. Sans cette approche globale, la loi reste lettre morte, et une grande partie de la population continue d’être exclue du droit fondamental à l’accès aux bâtiments et aux services.

« Dans les faits, la suppression des lignes de bus desservant directement le centre-ville a eu pour conséquence concrète d’éloigner celles et ceux qui dépendent des transports collectifs pour accéder aux commerces, aux administrations ou aux lieux culturels. »

Que vois-tu comme exemple parlant de la situation à Saint-Denis ?
S. R. Le droit à la mobilité des personnes en situation de handicap constitue un enjeu central à Saint-Denis, ville dense où chaque déplacement quotidien dépend étroitement des transports publics, de la qualité des trottoirs et de l’accessibilité aux services essentiels. Pourtant, malgré la loi de 2005 et les engagements répétés, la réalité demeure implacable. La mobilité reste un parcours du combattant, aggravé par des choix urbanistiques récents et une conception encore très partielle de l’accessibilité universelle.
La piétonnisation de l’ultra-centre-ville, avec l’arrêt du passage des véhicules motorisés, illustre parfaitement cette contradiction. Présentée comme une mesure visant à sécuriser et rendre plus agréable le cœur de ville, cette décision est, sur le principe, compréhensible et même souhaitable. Je ne crois pas que l’intention ait été d’éloigner les personnes en situation de handicap ou les personnes âgées du centre-ville. En revanche, force est de constater que cette dimension n’a pas été suffisamment pensée ni anticipée. Dans les faits, la suppression des lignes de bus desservant directement le centre-ville a eu pour conséquence concrète d’éloigner celles et ceux qui dépendent des transports collectifs pour accéder aux commerces, aux administrations ou aux lieux culturels.
Une navette dite « bleue », dédiée aux retraités et aux personnes en situation de handicap, a bien été mise en place. Mais elle ne concerne que les personnes handicapées de plus de 60 et retraités de plus de 70 ans, fonctionne à horaires fixes, reste mal connue et, dans les faits, circule le plus souvent à vide. Cela ne constitue en rien une réponse au droit fondamental de se déplacer librement, quand on le souhaite et selon ses besoins.

Le sujet dépasse la question du handicap …
S. R. Oui car les déplacements inter-quartiers posent tout autant problème. Rejoindre le centre-ville depuis La Plaine, Franc Moisin ou d’autres quartiers excentrés relève trop souvent du défi. Si certains bus sont équipés de planchers bas, le réseau de métro reste largement inaccessible. La station Saint-Denis Basilique ne dispose toujours pas d’ascenseur, et celle de Saint-Denis Université en possède un qui tombe régulièrement en panne, sans solution alternative fiable. En l’absence d’alternatives, les personnes concernées se retrouvent dépendantes de trajets plus longs, de correspondances complexes ou renoncent simplement à se déplacer.
Il y aussi la question de la mobilité verticale qui se pose avec encore plus d’acuité dans les immeubles d’habitat social et les copropriétés. Les pannes d’ascenseurs y sont longues, répétées, parfois durant plusieurs semaines ou plusieurs mois, sans aucune solution alternative accessible ou gratuite. Pour les personnes handicapées, à mobilité réduite ou personnes âgées, cela signifie un enfermement pur et simple au domicile. Le logement devient alors une prison verticale, et la vie sociale, médicale ou professionnelle dépend de la solidarité informelle des voisins.

Revenons un peu en arrière, tu parlais de la piétonnisation comme exemple parlant…
S. R. Je pense par exemple aux trottoirs. Dans de nombreux quartiers, ils sont impraticables : stationnement sauvage, voitures empiétant sur les cheminements, trottoirs trop étroits, bordures non abaissées, dalles dégradées, poubelles et obstacles divers. Piétonniser le centre-ville tout en laissant les trottoirs impraticables ailleurs relève d’un non-sens. Une personne en fauteuil roulant, avec une canne blanche ou un déambulateur doit slalomer, prendre des risques, ou renoncer à se déplacer.
Rendre un centre-ville plus agréable est une intention louable. Mais cela ne peut se faire au détriment des plus vulnérables. Piétonniser ne devrait pas se limiter à interdire les voitures : cela suppose aussi de rendre les trottoirs réellement praticables, partout, et pour toutes et tous.
Le problème de fond est que la mobilité et l’accessibilité sont encore pensées presque exclusivement à travers le prisme du handicap moteur, qui ne représente pourtant qu’une minorité des situations. Je le redis les handicaps invisibles – sensoriels, psychiques, cognitifs, maladies chroniques – concernent près de 80 % des handicaps en France et restent largement ignorés.

« La mobilité à Saint-Denis demeure un droit largement bafoué pour les personnes en situation de handicap. Piétonniser sans penser aux trottoirs, supprimer des lignes de bus sans alternatives efficaces, tolérer des pannes d’ascenseurs… »

As-tu d’autres exemples concrets par rapport à ce chiffre très largement ignoré ?
S. R. À Saint-Denis, les feux sonores sont rarissimes, les cheminements tactiles quasi inexistants, la signalétique souvent illisible, complexe ou anxiogène. Les personnes sourdes ou malentendantes manquent d’informations claires, les personnes avec un handicap cognitif ou psychique sont confrontées à une surcharge d’informations, de bruit, de lumière et à l’absence d’espaces de répit. Chaque déplacement devient une source de stress et d’épuisement.
Comme pour l’accessibilité des bâtiments, la mobilité exige une approche réellement universelle, prenant en compte l’ensemble des handicaps. Or même sur le volet moteur, les carences restent massives.
Cette situation est d’autant plus frustrante qu’une occasion historique a été manquée avec les Jeux olympiques et paralympiques de 2024. Saint-Denis était au cœur de l’événement, avec le Stade de France, l’Arena et le Village olympique. Certes, certains équipements sportifs accessibles ont vu le jour. Mais l’héritage aurait dû être bien plus ambitieux avec une stratégie globale et durable de mobilité inclusive. D’autres villes hôtes ont su transformer cet élan en réformes structurelles. Ici, on s’est contenté de solutions temporaires et événementielles, sans vision à long terme.
En définitive, la mobilité à Saint-Denis demeure un droit largement bafoué pour les personnes en situation de handicap. Piétonniser sans penser aux trottoirs, supprimer des lignes de bus sans alternatives efficaces, tolérer des pannes d’ascenseurs sans solutions de mobilité verticale, ignorer les handicaps invisibles. Tout concourt à une exclusion renforcée. Saint-Denis, tout comme Paris et le reste de la France méritent un véritable héritage, pas des promesses qui peinent à se concrétiser, plus d’un an et demie après. J’éprouve une énorme frustration et déception sur ce sujet.

On le voit une personne handicapée se heurte à de multiples difficultés, en premier lieu pour beaucoup un logement adapté, son accès aisé est primordial, là encore les normes ont évolué mais le retard à combler semble gigantesque. Quelle est la situation sur la ville et en particulier dans le logement social ?
S. R. Le logement adapté constitue aussi un enjeu fondamental pour les personnes en situation de handicap à Saint-Denis. Pouvoir accéder à son domicile, y circuler librement et y vivre dignement relève d’un droit élémentaire. Pourtant, sur ce territoire, mais comme quasiment partout en France, le constat est particulièrement alarmant. Le patrimoine existant est très largement inadapté, et le retard accumulé, notamment dans le logement social qui représente une part majoritaire du parc local, demeure colossal, malgré l’évolution des normes depuis la loi de 2005.
Comme pour la mobilité ou l’emploi, le problème n’est pas l’absence de textes, mais l’écart béant entre les principes affichés et la réalité vécue. Le bâti ancien domine largement à Saint-Denis, hérité d’une époque où l’accessibilité n’était ni pensée ni anticipée. Dès l’accès au logement, les obstacles s’imposent, portes lourdes ou trop étroites, halls impraticables, absence de rampes, pentes dangereuses, interphones inaccessibles. Ces difficultés, souvent perçues comme des détails techniques, constituent en réalité des barrières majeures à l’autonomie.
La question de la mobilité verticale est centrale. De nombreuses personnes en situation de handicap sont logées à des étages élevés, sans garantie de fonctionnement fiable des ascenseurs. Dans les grands ensembles HLM comme dans certaines copropriétés, les pannes sont longues, répétées, parfois durant plusieurs semaines ou plusieurs mois. Aucune solution alternative gratuite ou réellement accessible n’est alors proposée. Le domicile devient un espace d’enfermement. Les personnes concernées se retrouvent dépendantes de voisins, d’aidants informels ou de services déjà saturés pour assurer les besoins les plus élémentaires, courses, soins, démarches administratives. Cette réalité est particulièrement marquée dans les territoires populaires, où la maintenance des ascenseurs est structurellement sous-dimensionnée.
Pour les personnes autistes, ou vivant avec un handicap psychique ou mental, cette situation est aussi préoccupante. Elles cumulent les vulnérabilités comme l’isolement social, l’anxiété accrue, des difficultés à appréhender le danger. L’absence de sécurisation adaptée augmente les risques d’accidents, parfois dramatiques. Ces situations ne relèvent pas de faits isolés mais d’un système qui, faute d’anticipation, expose les personnes les plus fragiles à des dangers évitables. L’isolement induit par le logement n’est pas seulement physique. Il est aussi psychologique et social, renforçant une l’exclusion de l’emploi, de la formation et de la participation citoyenne.
Les normes ont certes évolué sur le papier. Les constructions neuves ou dites évolutives imposent désormais des obligations en matière d’accessibilité, ascenseurs obligatoires au-delà de certains seuils, plus de logements en rez-de-chaussée, sanitaires adaptés. Mais cette évolution reste largement théorique lorsqu’on la confronte à la réalité du parc existant. Près de 90 % du parc HLM a été construit avant 2005 et demeure massivement inadapté, couloirs étroits, salles de bain impraticables, douches avec ressaut, sanitaires non conformes. Les dispositifs d’aide à l’adaptation, notamment via l’ANAH, existent, mais ils restent partiels, insuffisants et complexes à mobiliser. Les montants alloués permettent rarement des transformations structurelles, et le contexte budgétaire actuel aggrave encore la situation.
Comme pour l’emploi ou la mobilité, la question financière est déterminante. Les programmes récents, issus notamment de grandes opérations urbaines, proposent théoriquement des logements accessibles, conformes aux normes. Mais ces logements sont trop peu nombreux et surtout inaccessibles pour une large part du public concerné. Beaucoup de personnes handicapées vivent avec des ressources très limitées, souvent réduites à l’AAH, parfois dans des foyers où un seul revenu est possible. Dans ces conditions, accéder à un logement neuf adapté relève bien souvent de l’impossible. La conséquence est connue, les personnes restent cantonnées à un parc ancien inadapté, faute d’alternative réaliste.
À l’échelle départementale, les dispositifs de logement accompagné ou d’hébergement adapté existent, mais ils sont structurellement insuffisants. Les files d’attente s’allongent, les délais se comptent en années. Les stratégies départementales évoquent le développement de l’habitat inclusif, mais le rythme reste très en deçà des besoins réels.
Le logement, qui devrait être un socle d’autonomie, devient trop souvent un facteur d’enfermement. Sur notre territoire, pour de nombreuses personnes en situation de handicap, vivre chez soi librement, en sécurité et dignité reste un combat permanent. Tant que le logement ne sera pas pensé comme un maillon indissociable de la mobilité, de l’accès à l’emploi et de la participation sociale, l’inclusion restera un objectif proclamé mais non atteint. Le logement n’est pas un sujet à part. Il est au cœur de toutes les autres exclusions.

« Aligner systématiquement l’accès aux activités culturelles et sportives sur les tarifs déjà existants pour les minima sociaux, en les rendant lisibles et automatiques. Cela éviterait des démarches complexes et des situations d’exclusion par défaut. »

Les choses avancent très lentement ainsi ce n’est que tout récemment que la prise en charge à 100% des fauteuils roulants a été annoncé. Les politiques d’inclusion semblent peu soutenues activement. Nous révélions dans le Blog de Saint-Denis dernièrement le cas d’une personne dont la seule ressource est l’Allocation Adulte Handicapé (AAH) et qui, comme personne handicapée, ne bénéficient d’aucun tarif adapté pour les activités culturelles de la ville, la culture, le sport. As-tu des propositions précises ?
S. R. Ce constat dans l’article du Blog de Saint-Denis traduit une réalité plus large : les avancées existent, mais elles restent lentes, fragmentées et encore trop peu structurantes pour changer réellement le quotidien des personnes concernées, en particulier des adultes vivant avec pour seule ressource l’AAH.
L’inclusion ne se limite pas à l’accès à un équipement, elle se mesure à la possibilité effective de participer à la vie sociale, culturelle, sportive et professionnelle. Or aujourd’hui, ces dimensions restent trop souvent pensées séparément.
Sur le sport, par exemple, la Ville a mis en place des dispositifs pertinents comme l’École Municipale des Sports adaptés. C’est une base intéressante, mais elle concerne essentiellement les enfants. Pour les adultes, l’offre est très réduite et repose largement sur le tissu associatif. Une première piste serait donc d’étendre cette logique aux adultes, en construisant des passerelles réelles entre sport adapté, clubs ordinaires et accompagnement progressif, sans forcer l’inclusion mais en la rendant possible et sécurisée.
Concernant la culture et les loisirs, l’initiative Ciné Relax au cinéma L’Écran va dans le bon sens. Toutefois, une séance mensuelle, à un horaire et avec un film imposés, reste insuffisante. Sans remettre en cause le dispositif, il serait pertinent d’augmenter la fréquence, de diversifier les créneaux et de rendre ces adaptations moins exceptionnelles, afin que les personnes puissent exercer un véritable choix, comme n’importe quel autre usager.

Comme un autre usager mais souvent avec un niveau de revenus très limité…
S. R. Oui la question des tarifs est tout à fait centrale, comme le montre l’exemple évoqué dans l’article. Lorsque la seule ressource est l’AAH, l’absence de tarifs adaptés devient un frein direct à la participation sociale. Une proposition simple consisterait à aligner systématiquement l’accès aux activités culturelles et sportives sur les tarifs déjà existants pour les minima sociaux, en les rendant lisibles et automatiques. Cela éviterait des démarches complexes et des situations d’exclusion par défaut.
Un autre point essentiel concerne l’accompagnement. Pour de nombreuses personnes, l’accès à un loisir, à une activité sportive ou culturelle nécessite une présence humaine. Dans ce cas, il serait cohérent que l’accompagnant ne paie pas, non pas par faveur, mais parce que cet accompagnement est une condition d’accès, au même titre qu’un aménagement matériel.
Certaines expériences locales, notamment dans le domaine sportif, montrent que cette logique est possible et fonctionnelle.
Ces propositions prennent tout leur sens lorsqu’on regarde les conséquences à long terme. Le manque d’accès au sport, à la culture et aux loisirs collectifs alimente l’isolement social des adultes en situation de handicap. Cet isolement fragilise ensuite les parcours, éloigne de l’emploi et rend toute politique d’insertion beaucoup plus complexe. À l’inverse, favoriser la participation sociale, même à petite échelle, permet de recréer du lien, de la confiance et des opportunités.
Enfin, concernant les clubs et structures subventionnées, il serait utile d’accompagner davantage. Proposer plus de formations, d’informations, d’appuis techniques, mutualiser des ressources. Lorsque les refus d’accueil sont liés à la peur ou au manque de moyens, ces leviers peuvent faire la différence. Et lorsque le refus est de principe, la question des contreparties liées aux subventions se pose légitimement.
Le constat est donc clair : il ne manque pas tant des idées que de la continuité, de l’anticipation et une vision globale, intégrant sport, culture, loisirs et emploi comme des dimensions indissociables. Des ajustements concrets, progressifs et réalistes permettraient déjà de réduire fortement les situations d’isolement et de rendre l’inclusion plus effective, notamment pour les adultes, aujourd’hui largement oubliés des politiques publiques.

« Beaucoup de personnes handicapées consultent de fait moins souvent ou plus tard, non pas par choix, mais parce que les obstacles sont nombreux, les cabinets médicaux non accessibles, matériel inadapté, difficultés de communication… »

En matière de santé les études montrent que ces personnes sont particulièrement affectées de pathologies sans rapport avec leur handicap, comment expliquer cela ?
S. R. La loi Handicap de 2005 donne une définition importante : une personne est considérée comme handicapée lorsqu’elle rencontre des difficultés à vivre dans la société en raison de troubles physiques, sensoriels, mentaux, cognitifs ou psychiques, qui peuvent se cumuler. Cette définition a été essentielle pour reconnaître juridiquement des réalités longtemps invisibles. Mais elle ne suffit pas, à elle seule, à expliquer ce que vivent concrètement les personnes handicapées au quotidien.
Depuis, la Convention de l’ONU relative aux droits des personnes handicapées, ratifiée par la France, a apporté un éclairage fondamental. Elle rappelle que le handicap ne vient pas uniquement de la personne, mais surtout de la rencontre entre ses particularités et un environnement qui n’est pas adapté. Autrement dit, ce n’est pas seulement le corps ou le fonctionnement d’une personne qui pose problème, c’est la manière dont la société est organisée autour d’elle.
C’est à partir de là qu’on comprend mieux un constat aujourd’hui largement documenté. Les personnes handicapées sont beaucoup plus touchées que le reste de la population par des maladies ou troubles qui, en apparence, n’ont aucun lien direct avec leur handicap. Problèmes cardiaques, diabète, obésité, troubles psychiques, dépression, cancers... ces pathologies sont plus fréquentes, et ce n’est ni un hasard ni une fatalité biologique.
La première explication tient aux conditions de vie. Précarité, isolement social, éloignement de l’emploi. Vivre avec peu de ressources, dans un logement parfois inadapté, avec des déplacements compliqués, génère un stress permanent. Or ce stress chronique, ajouté au sentiment d’insécurité et aux discriminations, a des effets directs sur la santé. Il favorise les maladies cardiovasculaires, les troubles métaboliques et la dépression.
Il y a aussi la question de l’accès aux soins. Beaucoup de personnes handicapées consultent de fait moins souvent ou plus tard, non pas par choix, mais parce que les obstacles sont nombreux, les cabinets médicaux non accessibles, matériel inadapté, difficultés de communication, manque de formation des soignants, parfois même des refus ou des attitudes discriminantes. Le résultat donne des diagnostics tardifs, des suivis insuffisants, des pathologies et co-morbidités qui s’aggravent alors qu’elles auraient pu être prises en charge plus tôt.
Mais la santé ne se joue pas uniquement dans le système de soins. L’isolement social est un facteur clé. Quand on ne peut pas accéder facilement aux loisirs, au sport, à la culture ou à la vie associative, la vie se rétrécit. On sort moins, on voit moins de monde, on s’épuise psychiquement. Or l’isolement est aujourd’hui reconnu comme un facteur majeur de dégradation de la santé, aussi bien mentale que physique.
Le chômage massif des personnes handicapées entraîne précarité, perte de repères et sentiment d’inutilité sociale. Et, inversement, une santé fragilisée rend encore plus difficile l’accès ou le maintien dans l’emploi. On est face à un véritable cercle vicieux. Moins de travail, plus d’isolement, une santé qui se dégrade, et donc encore moins de possibilités d’insertion.
La crise du COVID-19 a d’ailleurs mis en lumière cette réalité de manière très brutale. Les personnes handicapées ont connu une surmortalité importante, non pas à cause de leur handicap en tant que tel, mais parce qu’elles cumulaient déjà précarité, pathologies non prises en charge et difficultés d’accès aux soins.
Tout cela montre une chose essentielle. La « surmaladie » des personnes handicapées n’est pas naturelle. Elle est largement produite par une société encore mal adaptée, qui crée elle-même des fragilités supplémentaires. Tant que l’on ne pensera pas ensemble l’accès aux soins, au logement, à l’emploi, aux transports, aux loisirs et à la vie sociale, ces inégalités de santé persisteront. Repenser le handicap, ce n’est donc pas seulement une question d’inclusion ou de droits, mais aussi un enjeu central de santé publique et surtout de dignité.

Au début des années 2000 un mot est apparu mais n’a fait son entrée dans le champ politique qu’assez récemment en France, le validisme, peux-tu nous en expliquer le sens et les raisons de l’utilisation de plus en plus fréquente de cette notion ?
S. R. Le validisme est un mot relativement récent dans le débat public français, mais la réalité qu’il décrit, elle, est beaucoup plus ancienne. Le terme apparaît dans les milieux militants au début des années 2000 en France. Il est la traduction de l’anglais ableism, forgé dès les années 1970 dans les pays anglo-saxons, notamment aux États-Unis et au Royaume-Uni, dans le sillage des mouvements pour les droits civiques et des disability studies.
Concrètement, le validisme désigne un système de pensée et d’organisation sociale qui considère les personnes valides, c’est-à-dire sans handicap visible, conformes aux normes physiques, mentales et cognitives dominantes, comme la norme par défaut, voire comme une norme supérieure. Tout ce qui s’en écarte est alors perçu comme un manque, un problème à corriger, une anomalie à compenser ou à mettre à l’écart.
Il est important de comprendre que le validisme ne se résume pas à de mauvaises intentions individuelles. Ce n’est pas seulement quelqu’un qui ferait une remarque déplacée ou qui aurait peur du handicap. C’est un système beaucoup plus large, comparable dans sa logique au racisme ou au sexisme. Il est inscrit dans les structures mêmes de la société.
On le retrouve d’abord de manière très concrète dans des bâtiments inaccessibles, des transports inadaptés, des emplois pensés pour des corps et des esprits dits “standards”, des écoles qui excluent faute d’adaptation. Il existe aussi sur le plan culturel, à travers des stéréotypes persistants comme la personne handicapée vue comme un fardeau, comme quelqu’un de courageux “malgré tout” ou au contraire comme quelqu’un d’éternellement dépendant. Et puis il s’exprime dans les attitudes du quotidien comme le paternalisme, les micro-agressions, les phrases du type “Tu ne fais pas handicapé”, les termes faisant référence à un handicap ou troubles pour insulter, ou encore la remise en question permanente des compétences.
C’est précisément pour cela qu’il faut distinguer le validisme de la simple handiphobie. La handiphobie renvoie plutôt à des attitudes individuelles de rejet ou de malaise. Le validisme, lui, englobe ces attitudes, mais les dépasse largement. Il désigne une organisation sociale entière qui hiérarchise les vies, où la validité est la norme implicite et le handicap une déviation, une dissonance.

« Le terme de validisme s’impose aujourd’hui parce qu’il permet de comprendre que le handicap n’est pas un problème individuel à gérer à la marge, mais une question profondément politique, sociale et collective. »

Mais pourquoi ce terme n’apparait finalement qu’assez récemment ?
S. R. Si le terme est de plus en plus utilisé aujourd’hui en France, ce n’est pas un effet de mode. C’est parce qu’il répond à un besoin très concret : celui de nommer une oppression longtemps restée invisible. Pendant des années, notamment avec la loi de 2005, on a pensé le handicap presque exclusivement comme un problème individuel, lié à une déficience. Le validisme permet de renverser ce regard. Ce n’est pas la personne qui est “insuffisante”, c’est la société qui est mal conçue.
Son usage s’est accéléré à partir des années 2010, notamment avec la ratification par la France de la Convention de l’ONU relative aux droits des personnes handicapées, qui insiste sur le rôle central de l’environnement. Les collectifs militants, les mouvements féministes handis, les personnes concernées elles-mêmes, notamment sur les réseaux sociaux, se sont emparés de ce mot pour rendre visible ce qui ne l’était pas : l’exclusion systémique derrière des politiques pourtant présentées comme inclusives.
Il y a aussi un effet de réalité très fort. Vingt ans après la loi de 2005, l’accessibilité reste largement inachevée, l’accès à l’emploi demeure extrêmement limité, l’école continue de trier, les loisirs et la culture restent difficiles d’accès. Le décalage entre les discours et les faits est devenu impossible à ignorer. Le validisme permet de mettre des mots sur cet échec structurel.
La crise du COVID, la montée des revendications autour de la neurodiversité, et plus récemment la mise en lumière des retards à l’occasion des Jeux olympiques et paralympiques, ont contribué à cette prise de conscience collective. Le validisme s’impose aujourd’hui parce qu’il permet de comprendre que le handicap n’est pas un problème individuel à gérer à la marge, mais une question profondément politique, sociale et collective.
Si le mot circule davantage, c’est donc parce que les personnes concernées prennent la parole, parce qu’elles refusent d’être réduites à des exceptions ou à des parcours “inspirants”, et parce qu’il devient de plus en plus clair que sans remise en question de nos normes, de nos priorités et de notre organisation sociale, l’inclusion sera impossible.

Pour conclure, si tu n’avais qu’un seul souhait pour faire avancer le combat que tu mènes quel serait-il ?
S. R. Si je devais avoir un seul souhait pour faire avancer réellement le combat que je mène, ce serait un changement profond du regard que la société porte sur le handicap. Mais un regard qui s’accompagne obligatoirement de changements concrets dans les pratiques.
Changer de regard, ce n’est pas simplement être plus gentil ou plus tolérant. C’est reconnaître que le handicap n’est pas un problème individuel, mais le résultat de choix collectifs, urbanisme, transports, logements, emploi, accès à la culture ou au sport. Et ce changement de regard doit se traduire en actes. Des logements accessibles, des transports praticables, des services adaptés, des activités culturelles et sportives réellement inclusives, un accompagnement humain reconnu comme essentiel... Sans cela, le regard reste inutile et l’inclusion inexistante.
Mais cela ne suffira pas si les personnes directement concernées par le handicap ne sont pas assises à la table des décisions concernant leurs vies et conditions. Pas pour faire de la politique pour la politique, mais parce que notre cause peine à avancer exactement à cause de cette absence. Trop souvent, les personnes handicapées, leurs parents, leurs proches, les professionnels qui les accompagnent, ne sont pas là quand on prend les décisions qui les concernent. Et pourtant, l’histoire montre que les véritables avancées sociales passent par la présence de ceux qui vivent l’expérience. Le féminisme, la lutte LGBT+, le combat contre le racisme, l’écologie... toutes ces causes ont progressé parce que ce sont les personnes directement concernées qui étaient là pour défendre leurs droits. Il est donc logique et indispensable qu’une cause soit portée par ceux qui la vivent au quotidien.
Mon souhait serait donc double. un changement de regard accompagné d’un changement concret des pratiques, et une implication réelle des personnes concernées directement par le handicap dans toutes les décisions qui les touchent.

Propos recueillis par Michel Ribay

PS : Dans notre article du 3 décembre 2025 consultable ici, nous évoquions le cas de Mylène et ses difficultés pour poursuivre des activités culturelles. En butte à un obstacle financier, (ayant pour seul revenu l’AAH), elle a depuis renoncé. Tous ses courriers (par mail le 27 octobre puis une relance le 3 décembre 2025) adressés au maire et président de Plaine Commune, Mathieu Hanotin, ainsi qu’à ses adjoints, Daniel Dalin, Katy Bontinck, Yannick Caillet, Oriane Filhol, Leyla Temel, sont restés sans aucune réponse.