« Laissez-les-servir ». Le nom de l’association sonne un peu comme celui d’une autre « Laissez-les-vivre », l’association du mouvement pro-vie qui milite contre l’IVG en France et a mené campagne contre le vote de la loi Veil du 17 janvier 1975 libéralisant l’avortement. « Laissez-les-vivre » dénonçait à l’origine de la campagne en faveur de l’avortement une puissance financière : " une franc-maçonnerie internationale ", la Planet Parentwood, fondée par M. Rockefeller et vivant sur les fonds de l’ONU, comme le rapporte un article du Monde à l’époque.
Alors au-delà de l’assonance, quel rapport donc entre les deux associations ? Sans doute les liens avec le mouvement catholique plutôt traditionnel révélés en 2020 par Médiacités et l’Humanité.
Le débat a ressurgi lors du conseil municipal à Pierrefitte avec une intervention de Yohan Sales Salada.
On découvre avec les reportages effectués le drôle d’esprit qui prévaut à l’origine de cette association.
Le titre de l’article de Médiacités sous la plume d’Elsa Sabado donne le ton « Levée du drapeau, treillis militaire et prêtre en soutane : les drôles de colonies du maire de Rillieux‐la‐ Pape ». Un titre précisé dès les premières lignes : « Depuis 2018, en échange du maintien des aides municipales à leurs familles, Alexandre Vincendet envoie des adolescents « délinquants » de sa commune dans les camps d’été de « Laissez-les servir ». L’association, fondée par un ancien officier en rupture avec l’armée, mêle nostalgie coloniale et proximité avec les milieux catholiques. »
Nostalgie coloniale ? Pourquoi reprendre le « Chant des Africains », qui fut l’hymne lors de la guerre d’Algérie des partisans de l’Algérie française à tel enseigne qu’après l’indépendance de l’Algérie, les musiques et fanfares militaires françaises ne furent pas autorisées à le jouer, celui -ci étant considéré comme « séditieux », à l’image des généraux putschistes d’avril 1961.
Cette association a des liens anciens avec Pierrefitteoù elle a établi sinon son quartier général dès sa création en 2007 du moins sa domiciliation officielle rue Jules Vallès (sic !).
Nourouddine Abdoulhoussen à Pierrefitte à la droite de Michel Fourcade.
« Laissez-les-Servir » (LLS) affiche sur son site ses valeurs qui sont au nombre de cinq : Savoir vivre, Laïcité et Mixité, Histoire Commune, Hiérarchie et discipline, Respect de la chose publique.
Des valeurs qui pour certaines peuvent accueillir des conceptions très élastiques quant au contenu : Savoir vivre, Laïcité et Mixité, Histoire Commune, chacun pouvant y mettre un peu ce qu’il veut.
Le respect de chose publique semble à première vue une valeur plus précise dans son contenu mais en fait tout aussi extensible : lutte contre les dégradations de biens publics, lutte contre la corruption, résistance aux intérêts privés… On le voit bien, le périmètre peut donné lieu à divers interprétations.
Une seule valeur ne souffre aucune interprétation : Hiérarchie et discipline.
Là pas de doute, on comprend très bien. On comprend mieux le « goût » de l’uniforme et la clarté de cette valeur permet d’éclairer la lecture, la tonalité avec laquelle les autres sont mises en avant.
Le site précise : « En ces temps troublés et sans repères, il est indispensable de guérir les jeunes du ressentiment qu’ils peuvent entretenir vis-à-vis des valeurs de notre Pays, la France.
Cette situation entraîne de facto un vide social et sociétal propice à la solitude juvénile susceptible de rendre notre jeunesse perméable aux discours des extrémistes qui occupent le terrain du contenu intellectuel. »
« S’inspirer des codes sociaux de l’armée… faire découvrir et pratiquer concrètement les valeurs républicaines et l’Histoire bimillénaire de la France… » sont, pour le fondateur de l’association, Nourouddine Abdoulhoussen, des leviers.
D’origine indienne, citoyen français, lors de son passage dans les Armées, en tant qu’officier est convaincu que la formation sociale et militaire des cadres est utile et mérite qu’on s’y attarde. Hiérarchie et discipline qui caractérisent l’armée ont vocation pour le fondateur – qui pose ici entouré de jeunes « sans cadre et sans repères qu’il s’agit de remettre dans le droit chemin » sont au cœur du projet.
Le port de l’uniforme qu’il qualifie de virtuel (sic !) dans une video est pourtant la règle immuable.
Nourouddine Abdoulhoussen et les cadets de LLS.
Hiérarchie, discipline semblent ainsi prendre le pas en tant que valeurs républicaines sur celles de Liberté et d’Egalité. La Fraternité est de mise dans l’armée on le sait. La fraternisation avec l’ennemi beaucoup moins, le refus de monter au front conduisant tout au long de la première guerre mondiale en France, particulièrement en 1917, au poteau d’exécution des centaines de soldats parmi les milliers de mutins.
Un article du Parisien révélait encore récemment, en juillet 2023, les méthodes très rugueuses employées lors des colonies de « Laissez-les servir » dans son titre : « Marseillaise », douche à la lance à incendie et « recadrage républicain ».
Le tarif des punitions fixé par Nourouddine Abdoulhoussen est carré : « Je ne veux pas entendre wesh, sinon c’est dix pompes ! »
Toutes ses « valeurs » défendues par l’association font débat. Encadrement militarisé de jeunes, accents virilistes, accointances et cérémonies où la laïcité est malmenée, autant d’éléments révélés dans l’enquête de Médiacités qui doivent conduire à ce que chacun s’interroge. Et ce n’est pas parce que cette association obtiendrait des "résultats " que le débat de fond sur les valeurs, les méthodes doit être évacué ainsi que le risque déjà pointé de prosélytisme.
Les pratiques de l’association ont fait en effet débat et pas qu’au sein du conseil municipal de Pierrefitte puisque c’est au conseil régional dès 2020déjà que toutes les organisations de gauche, lors des interventions d’oratrices socialistes, écologistes ou d’orateurs du Front de gauche se sont opposés à une délibération défendue par Valérie Pécresse pour accorder une subvention à hauteur de 45 000 euros à l’association « Laissez-les-servir ». Et particulièrement pour ce qui concerne le rapport à la laïcité de l’association, certaines activités se déroulant avec la présence de prêtres en soutane.
Tout cela ne semble en rien gêner le maire de Pierrefitte. Qu’en est-il pour d’autres élus comme le maire de Saint-Denis, Mathieu Hanotin, sa première adjointe, Katy Bontinck ou la sénatrice socialiste Corinne Narassiguin dont l’association « Laissez-les-servir » affiche les clichés pris avec eux lors du forum des associations qui s’est tenu à Pierrefitte en septembre dernier.
On espère qu’ils se sont bien tenus. Hiérarchie et discipline. Un état d’esprit pour "une ville émancipatrice". Si Pierrefitte a choisi « Laissez-les-servir », à Saint-Denis on se souvient que c’est « ProxAventure » qui avait séduit.
Que nous promet, au 1er janvier 2025, la fusion de cet état d’esprit ?


