Mathieu Hanotin et Katy Bontinck, en charge de la rénovation urbaine, laissent détruire, au Franc-Moisin, une gigantesque fresque murale d’un artiste américain de Los Angeles, Eloy Torrez

, par Michel Ribay

« Saint-Denis est fière de son patrimoine artistique hors les murs. » dixit Mathieu Hanotin. Il y a dix jours, en quelques heures, une fresque murale recouvrant un mur aveugle d’un bâtiment du Franc-Moisin a été détruite. Une œuvre issue d’une commande du Ministère de la Culture au début des années 90 et ancrée dans l’histoire du quartier. Le programme de rénovation urbaine du Franc-Moisin a pris la forme brutale de l’effacement de la mémoire, et cela trois jours avant « Les journées du patrimoine ». La violence institutionnelle. Le saccage d’un bien culturel.

Les programmes de conservation du patrimoine artistique sont multiples. Restauration, mise à l’abri temporaire, mesures conservatoires, de multiples techniques permettent aujourd’hui la sauvegarde d’œuvres réalisées sur une diversité de support. Encore faut-il en avoir la volonté, et mobiliser pour cela les ressources nécessaires, à tout le moins faire valoir une exigence politique, patrimoniale : assurer la pérennité d’une œuvre.

Saint-Denis, qui a accueilli pendant très longtemps, avenue du président Wilson, l’Institut National du Patrimoine, a su préserver, restaurer la fresque de Jean Amblard, hommage à la Résistance, située au carrefour dit du barrage.

Pour celle d’Eloy Torrez au Franc-Moisin, le choix aura été celui de sa destruction. Panneaux après panneaux, qui au lieu d’être déposés, répertoriés, numérotés, préservés, sont laissés choir au sol.

Le maire n’a pourtant cessé, tout au long de ce mandat, et même avant 2020, de célébrer l’intérêt du street art, sa passion pour les cultures urbaines, jusqu’à sa volonté de faire de Saint-Denis LA CAPITALE européenne de la Culture.

Un post de la journaliste Nora Hamadi daté de juillet 2022 révélait la nature profonde de sa démarche et la méthode empruntée : « En décembre 2020, nous rencontrons Matthieu Hanotin au sein de Plaine Commune. Je n’ai, de ma vie entière, jamais eu a subir un entretien d’une telle violence. Nous venions lui proposer de prendre part a cette démarche collective […] nous n’avons récolte que mépris, sarcasme et accusation de naïveté pour cette démarche citoyenne. » On lira l’intégralité de son post reproduit dans le portfolio.

Les posts répétés (ci-après) de Mathieu Hanotin sont une illustration – et quelle illustration après la destruction de la fresque du Franc-Moisin – d’une stratégie. Communiquer, faire croire, jusqu’à s’en persuader soi-même, qu’on est attentif, attaché, convaincu, de l’importance du sujet dont on parle. Cette stratégie de communication recèle, rime et se déploie en toute hypocrisie.

26 Septembre 2018
Inauguration de la très belle fresque de l’artiste Tarek Benaoum à la résidence du clos Saint-Quentin dans le quartier Franc Moisin de Saint-Denis. Co-financée par Seine-Saint-Denis, le Département elle s’inscrit dans le cadre de la « street art avenue » tout le long du canal de Saint-Denis pour participer à l’amélioration du cadre de vie le long du canal par la création d’œuvres de street art…

17 octobre 2018
J’ai participé ce matin à l’inauguration d’une très belle fresque de street art à Aubervilliers, le long du canal Saint-Denis en présence de Stéphane Troussel et Mériem Derkaoui

21 mai 2019
Je participais ce matin aux côtés d’Hervé Chevreau à la présentation du projet artistique #Tous2024 du sculpteur Mauro Corda déployé dans la ville d’Epinay-sur-Seine.
Un très beau projet mêlant art dans la ville avec la mise en place de bas-reliefs dans l’espace public, sport, accompagnement artistique des jeux olympiques, street art et amélioration du cadre de vie.

24 septembre 2021
J’ai inauguré ce soir le parcours de Street Art de l’association Artivista … Dans le cadre de ce projet, trois artistes Colombiens ont été accueillis en résidence à Saint-Denis pour organiser des ateliers d’initiation au Street Art avec des jeunes du territoire et leur famille. En février 2022, trois artistes Sequano-Dionysiens se rendront en Colombie pour travailler sur des projets de street art locaux. Venez admirer les fresques autour du quartier Delaunay Belleville !
Le Street Art embellie nos espaces publics…
Saint-Denis est fière de son patrimoine artistique hors les murs et je remercie les artistes colombiens d’être venus découvrir notre ville.

16 décembre 2022
[Pour Périféeries, Saint-Denis et le territoire, « Il y a assurément un autre monde mais il est dans celui-ci ». Saint-Denis, c’est un lieu d’héritages et de contrastes : Pierre Degeyter, ouvrier et célèbre compositeur de l’Internationale est enterré au cimetière communal à quelques mètres de la nécropole des rois de France logée dans la Basilique, joyau architectural de l’art gothique. Et non loin de ce site historique se trouve la Street Art Avenue, parcours d’art urbain le long du canal, traversant Paris, Aubervilliers et Saint-Denis.

24 janvier 2023
La friche des Cathédrales du rail dans le quartier de La Plaine à #SaintDenis sera transformée en un écoquartier culturel. Création du 1er musée du Street Art et Hip Hop de France, un projet qui rejoindra les ambitions culturelles du territoire et notamment l’objectif de la désignation de notre candidature comme Capitale européenne de la culture en 2028.

N’en jetez plus !

On ne se lancera pas ici sur un débat sur ce que représente la muséification du street art, du hip-hop. Sur ce que cela représente de domestication d’un art, d’un geste initialement en rupture, illégal, poursuivi.

Mais Mathieu Hanotin, inaugure, participe, remercie, coupe des rubans, prends la pose et… laisse détruire.

Avec ce geste destructeur on efface, on éradique, avec la plus grande violence, tout un pan de la mémoire du quartier. Un quartier qui a fait l’objet d’une « Mission du patrimoine ethnologique » conduisant à la publication d’une étude intitulée « Construction et enjeux d’une histoire du quartier Franc-Moisin à Saint-Denis » en 1999 de Luc Faraldi et déposée au centre de documentation de la Direction de l’architecture et du patrimoine du Ministère de la Culture.

La réalisation de cette fresque y est évoquée, décrite, on y détaille son sens, son inscription territoriale, son incarnation :(« Les quatre personnages ne sont pas sortis de l’imagination du peintre » La femme de gauche est une journaliste du journal local – le Journal de Saint-Denis (JSD) a été lancé en 1986 – l’homme de droite, un rappeur qui avait participé à des animations avec les jeunes du quartier. Le personnage central est l’une des animatrices d’une des associations féminines du quartier. L’enfant est la fille d’une des membres de l’équipe en charge du développement du quartier ». (On peut lire le descriptif complet de l’œuvre après la page 4 du document accessible dans le portfolio.)

Voilà ce que la destruction permise de cette fresque efface, gomme, enterre. Une œuvre incarnée, qui faisait corps avec le quartier, ses habitants.

Pour en terminer sur ce saccage, lisons un dernier post de Mathieu Hanotin à l’orée des JO, au printemps 2024, après sa rencontre avec la maire de Los Angeles, à qui les JO ont été attribués en 2028.

9 mars 2024
Ravi de ces échanges fructueux avec Karen Bass, Maire de Los Angeles. Ces discussions scellent des partenariats et collaborations enrichissantes autour des cultures urbaines, hip-hop, street art, et du cinéma.

Quand la ville de Los Angeles célèbre dans une institution « Mural Conservancy of Los Angeles » le travail de l’artiste Eloy Torrez (ci-dessus dans son atelier et une fresque murale à Los Angeles), ici à Saint-Denis, on le détruit.

Quel partenariat !

Karen Bass le sait-elle ? Et Eloy Torrez ?

PS : On rapprochera de ce sujet la manière dont ont été détruits/traités à la fois la fontaine conçue par les architectes Paul Chemetov et Borja Huidobro place du 8 mai 1945 ainsi que les édicules sur la couverture de l’avenue Wilson des paysagiste et architecte, Michel Corajoud et Yves Lion.

– La destruction de la fresque a été filmée. La video est accessible sur le profil Facebook de Colombe Traoré.
– Le Blog de Saint-Denis remercie Sylvie T. qui a attiré son attention sur l’étude réalisée en 1999 sur le Franc-Moisin et dans laquelle la fresque est décrite ainsi que sur l’ouvrage, qu’on lira avec intérêt, "Le Franc-Moisin entre histoire et mémoires", publication des éditions de la Délégation Interministérielle à la Ville en collaboration avec l’association "Profession Banlieue" (installée durant de longue années à Saint-Denis). Un document accessible dans le portfolio. Il comporte une chronologie de la politique de la ville au Franc-Moisin, une bibliographie générale et une spécifique au quartier.