– C’est quoi la Maison Coignet et plus largement quelle est l’histoire des Etablissements Coignet ? Qui est François Coignet ? Quelles sont les idées novatrices, émancipatrices qui l’ont inspiré ainsi que celles de sa seconde épouse, Clarisse ? Elles résonnent beaucoup avec l’histoire du territoire.
François Coignet est un industriel lyonnais du XIXème siècle (1814-1888) fabricant de colles, d’engrais etc... issus de produits animaux ainsi que d’allumettes chimiques. Lorsque vers 1848, en pleine révolution industrielle, il s’installe à St Denis, alors plus grand centre industriel d’Europe, il décide de bâtir entièrement son usine en béton pisé de mâchefer (déchets de charbon issus des usines), qui est une technique employée empiriquement dans le lyonnais. Passionné par l’expérience et ayant l’intuition qu’il est en train de découvrir un matériau d’avenir, il use de tous ses moyens d’industriels et cherche, huit ans durant, à améliorer la technique. Aidé de ses frères, il parvient à un procédé économique, facile d’emploi et garantissant des construction étanches et salubres. Il écrit dans son traité de 1861, Bétons agglomérés appliqués à l’art de construire : « Ce procédé nous osons le dire, est la révolution dans l’art de construire ».
Le béton industriel est né.
François Coignet est un républicain engagé et inspiré par le fouriérisme, utopie sociale qui envisage une société collectiviste ayant pour but et pour moyen le bonheur de chacun. Dans les années précédents ses travaux sur le béton, il publie quelques propositions politiques novatrices : système de démocratie participative à l’échelle nationale, organisation coopérative à destination des petits commerces afin d’atténuer les effets des pénuries ou réorganisation plus juste du crédit et du commerce - cheval de bataille de Charles Fourier. L’arrivée de Napoléon III au pouvoir par le coup d’état de 1851 stoppe ses velléités politiques. C’est à ce moment-là qu’il installe son usine à St Denis.
Selon Gilbert Richaud, historien de l’architecture et spécialiste des premiers bétons, dans la constitution monolithique du béton et le soucis de loger dignement chacun, on peut retrouver l’idéal fouriériste d’une société où chacun peut être intégré et trouver sa place.
On peut considérer que la "Maison Coignet », bâtie à proximité immédiate de l’usine, est une sorte de maison témoin des possibilités de ce nouveau matériau. Dans la conformité de l’architecture de la maison avec le style bourgeois de l’époque, le but de François Coignet est de montrer que l’on peut bâtir à moindre cout et plus rapidement des immeubles au style identique.
Clarisse Coignet, qu’il épouse en seconde noce en 1850, est issue d’une famille fouriériste. Elle est philosophe à une époque où peu de femmes le sont. Elle s’intéresse aux questions d’éducation et, tout en étant croyante protestante, elle participe à la revue « La Morale Indépendante » qui développe l’idée d’une indépendance de la morale vis à vis de la religion. Elle croit en la capacité de chaque homme et chaque femme à fonder ses actions sur des valeurs morales, choix qu’elle appréhende comme une liberté de conscience.
En 1870, sous les obus prussiens, elle participe à la commission de l’éducation destinée à proposer des réformes du système éducatif.
La « commission des dames » et celle des hommes étant en désaccord, elle est chargée par ses consoeurs de « rédiger et lire un rapport résumant les discussions féminines (…) Ses conclusions sont acceptées à une grande majorité Dès lors, les deux commissions fusionnent en un groupe mixte (…) C’est l’occasion pour elle de soutenir des projets novateurs en matière d’éducation. Clarisse Coignet affirme ainsi que « la séparation systématique des sexes dans l’enfance et l’adolescence est mauvaise en soi comme le sont toutes les mesures pédagogiques qui sont actes de défiance. En supposant le mal, elle en éveille l’idée. » Non seulement la majorité de la commission se rallie à l’idée d’un enseignement mixte, mais elle obtient de ses pairs un accord de principe pour une égalité de rémunération entre instituteurs et institutrices. La commission se prononce aussi pour l’obligation, la laïcité, la gratuité et la liberté de l’école primaire, autant de principes que Clarisse Coignet réclamait dans son premier ouvrage de 1856 (…). Elle fait figure de pionnière lorsqu’elle publie en 1874 un manuel scolaire conforme aux principes de la morale indépendante, alors que l’école publique ne devient laïque qu’en 1882. [1]
Ce manuel, en l’occurence, ne mentionne pas les « devoirs envers Dieu » pourtant inscrits dans les programmes à l’époque. En 1883, Jules Ferry défendra l’ouvrage de Clarisse Coignet devant l’assemblée lors de débats sur la place de la religion à l’école : « [il est] le plus dégagé (…) des données métaphysiques et religieuses, [mais il] s’exprime avec tout le respect, toute la conscience qu’il faut : « l’irréligion, dit-elle, ne doit jamais trouver place à l’école (…) Quand la religion cessera d’être un pouvoir social, elle reprendra sur les âmes une autorité que nul de lui disputera ».
Au sein de l’association, nous sommes très inspirés par ces parcours qui résonnent, en effet, fortement avec notre époque.
– Il a fallu plusieurs années d’engagement, de force de conviction, de mobilisation pour en arriver enfin à une première étape essentielle, celle de la construction cet été d’un échafaudage-parapluie qui protège le bâtiment des intempéries, pourquoi tant de temps et qu’est ce qui a permis la réalisation de cette structure ?
Notre association a été créée en 2015, suite à une décision familiale d’obtenir la réhabilitation de la Maison Coignet et de faire redécouvrir le travail des Coignet. Dès le départ, nous avons entrepris un dialogue constant avec la Saria (propriétaire du site)en ayant toujours comme discours qu’il était certainement possible de trouver des solutions qui conviennent à toutes les parties. Malgré ces efforts, la situation n’a pas évolué, aucun accord ne se dessinant entre Saria et les collectivités et aucun projet n’apparaissant propre à débloquer la situation. Mais surtout, semblant ignorer l’importance patrimoniale de ce bâtiment, le propriétaire n’a jamais mis en place de mesures de protection et la dégradation de la Maison s’est accentuée avec le temps.
Face à cette inaction de la Saria, M. Préaut, conservateur en chef des monuments historiques de la DRAC Île-de-France de 2018 à 2023, lance une procédure, exceptionnelle, de classement d’office. Validée par le Conseil d’Etat, elle entre en vigueur en novembre 2025. Saria est dès lors tenu de procéder à des travaux de préservation d’urgence. Ceux-ci sont actuellement bien avancés et la pose de la bâche « parapluie », qui maintiendra la Maison hors d’eau et hors d’air, devrait être achevée fin septembre. Cela permettra de protéger la Maison le temps qu’un projet de réhabilitation complète voit le jour.
– Désormais s’ouvre un autre séquence, d’abord celle de la réhabilitation, de la Maison Coignet, des autres bâtiments et leurs devenirs, leurs destinations. La preuve a déjà été faite, en 2016, avec la restauration et la livraison de 58 logements dans le bâtiment, édifié entre 1855 et 1857 et destiné aux ouvriers des établissements Coignet, que donner une seconde vie à cet ensemble patrimonial est la voie à suivre. Quelles sont les réflexions à ce stade ?
Elles ont évolué au fil du temps. Dans les premières années de l’association, nous avions travaillé autour de l’idée de revivifier « l’esprit Coignet » qui vise le progrès social par les avancées techniques et éthiques. A son époque, le béton fut un grand pas en avant pour le logement et la santé publique. Aujourd’hui, il convient de réexaminer l’usage de ce matériau. Nous avions rencontré des acteurs de la transition écologique, des nouveaux matériaux de construction, du recyclage, etc… en vue d’élaborer un programme pour la réhabilitation des trois bâtiments du site. Le programme n’a pas pu se réaliser mais il reste des idées desquelles on pourra tirer de l’inspiration pour le futur du site. Notez au passage que nous raisonnons plutôt en terme de site que de la seule Maison Coignet, même si nous sommes ouverts à toutes les bonnes idées.
Actuellement, les relations tendues avec le propriétaire ne vont pas dans le sens d’une cession ou mise à disposition des bâtiments du site industriel (maison carène et entrepôt), mais nous gardons en vue cette perspective. Pour la Maison, après une période de stand by de plusieurs années, tout semble redémarrer à vitesse grand V. Pas encore de projet clair à l’horizon mais l’intérêt suscité chez les acteurs du territoire par les bâtiments Coignet nous autorise à être optimistes.
Tout le monde en convient : il y a quelques chose à faire rue Charles Michels avec la Maison Coignet, voire les autres bâtiments. Intérêts patrimonial, citoyen et d’aménagement urbain… Avec l’approche de la fin des travaux, nous entrons dans une nouvelle phase où il convient de faire mieux connaitre ce patrimoine unique et ainsi de faire émerger des énergies, des volontés, des idées porteuses pour St Denis, son environnement et au-delà.
– Après le classement d’office au titre des Monuments historiques en février 2024 par la DRAC de la Maison Coignet qui a permis la réalisation de mesures conservatoires cet été, s’ouvre un cycle de réunions qui rassemblent tous les acteurs indispensables pour poursuivre, l’Etat, la Drac, le département, Plaine Commune, la ville de Saint-Denis, l’association bien sûr, une réunion pilotée par l’Etat s’est tenue le 11 septembre, quelles sont les perspectives ?
Ces réunions se tiennent évidemment également en présence de représentants de Saria. La dernière réunion, en sous préfecture à Bobigny, a permis de constater l’avancement des travaux dont je parlais plus haut. Mais, ensuite, et à la surprise générale, le représentant de Saria a annoncé que la Maison avait été mise en vente. Personne n’avait été averti. De plus, le responsable du projet lui-même n’était pas présent, et le représentant de Saria, responsable du chantier, ne nous a donné que très peu d’informations…
Une concertation des services de l’état est en cours afin de définir la stratégie à adopter face à cette situation inattendue. D’ores et déjà, un rendez vous avec le directeur financier de Saria, en charge de cette vente, sera envisagé tres rapidement. Il faudra a minima s’assurer que la situation de classement ainsi que les contraintes actuelles en terme de chantier seront annoncées.
Ce « coup de théâtre » va en tout cas précipiter les choses… Espérons que cela soit dans le bon sens.
– Au titre de leurs compétences, de la protection du patrimoine en premier lieu, la Région et la Métropole du Grand Paris, partie prenante de la reconstruction de la flèche de la Basilique, auraient aussi un rôle à jouer comme des acteurs privés qui pourraient s’engager ?
Bien sûr. Nous n’avons pas encore rencontré d’acteurs de la Métropole du Grand Paris, mais cela pourra se faire. Sur un site autant chargé d’histoire et de sens, chaque acteur est le bienvenu afin de faire revivre ce lieu porteur de citoyenneté.
– Comme descendant de François Coignet, c’est à la fois un soulagement et une grande satisfaction personnelle de constater ces avancées, il en a fallu du courage et de la constance toutes ces dernières années ?
Longtemps, je suis resté un peu indifférent à ces histoires de béton… Puis, lorsque j’ai découvert l’immeuble des ouvriers réhabilité par la municipalité en 2015, puis la Maison, elle, en ruines, j’ai tout de suite senti que m’incombait une responsabilité. Si, moi, je ne faisais rien, rien ne se ferait, me suis-je dit.
Puis j’ai lu les écrits de François et Clarisse. Et là, ma conviction était faite. Ce n’est pas qu’une "histoire de béton », même si elle serait déjà suffisante en soi, c’est aussi une histoire de société, de vision politique et philosophique, d’esprits créatifs et ouverts et de valeurs humanistes. Indissociable de cette incroyable période des possibles qu’est le XIXème siècle, c’est une histoire qui peut porter un espoir vers l’avenir.
Mon histoire personnelle, faite de combats et de créativité, s’est trouvée en forte résonance avec ce passé. Et cela a motivé mes actions, mes recherches dans les archives, mes rendez vous à Saint-Denis… Donc pour répondre à la question, tout cela, pour moi, a été, avant tout, une histoire de passion.





