« Saint-Denis, une ville, des rencontres qui vous rendent au centuple ce que vous leur avez donné », Cécile Gintrac, première adjointe

, par Michel Ribay

Le bureau est vide. Rien ne semble l’habiter et rien ne laisse supposer que c’est celui de la première adjointe au maire de Saint-Denis. Un bureau d’où tout a été déménagé dans les jours qui ont suivi la victoire du 15 mars. Une semaine plus tard, le 22 mars, lors du conseil d’installation, Cécile Gintrac, une enseignante-géographe de 45 ans, a pris ses fonctions.

Pas un papier ne traine dans le bureau où nous nous rencontrons, aucune pile de dossiers, pas une affiche aux murs. Ça ne devrait pas durer. On oublie rapidement la froideur du lieu dès que Cécile Gintrac parle. A la fois posée et enthousiaste, elle parle vite.

De sa vie ici, de ses années de formation, des liens qui l’unissent à Saint-Denis où elle a posé ses bagages en 2011. Elle fréquentait déjà la ville voisine, Stains, où elle enseignait l’histoire géographie au lycée Maurice Utrillo. Histoire-géo comme disent les profs et les élèves. Le deuxième terme est tronqué, la matière souvent minorée, à tort, car c’est bien la géographie qui a façonné son parcours. La découverte de cette discipline via un professeur l’a marqué. Et si le géographe Yves Lacoste avançait que « la géographie ça sert d’abord à faire la guerre », cette matière a sans doute conduit Cécile Gintrac à faire de la politique.

Géographie, le déclic donc. Un engouement pour cette matière qui ne s’est pas démenti. Des premiers travaux sur Achgabat la capitale du Turkménistan. La géographie, ça sert aussi à s’évader.

L’agrégation passée, un moment tentée par la recherche, elle y renonce tant cela rime en France avec un long statut précaire. Elle se tourne vers l’enseignement qu’elle « adore ». Lycée Maurice Utrillo, puis Gustave Monod à Enghien où elle enseigne en classes préparatoires avec un grand plaisir, celui d’être au contact d’une grande mixité d’élèves issus de tout le Val d’Oise.

Les grandes prépas parisiennes ne lui parlent pas. Elle préfère ce qu’elle fait ici. Dans la ville dont elle répète à plusieurs reprises avec une grande émotion « qu’elle l’a accueillie », « à bras ouverts ». Avec chaleur, comme elle a été accueillie par « ses copines de la Saussaie-Floréal-La Courtille, Nelly, Martine, Claudie.

« Une ville, des rencontres qui vous rendent au centuple ce que vous leur avez donné » dit-elle.

Une ville où d’emblée Cécile Gintrac s’est sentie chez elle, venant de la Place des fêtes dans le 19ème, elle sait ce que quartier populaire veut dire. Un quartier qui, dans les années 80, n’est pas encore gentrifié, polissé, comme la majorité de Paris l’est aujourd’hui. La tristesse du pareil au même. Ici ça résiste encore.

Près des cités de la Place des Fêtes dont l’une baptisée « Les Poissons », à quelques encablures des immeubles de grande hauteur du quartier, des marges de la rue de la MouzaÏa et de ses – anciennes – maisons ouvrières, des camarades de classes viennent de squats. Quartiers d’ouvriers, petits artisans, d’immigration multiples, beaucoup se reconnaîtrait dans les gueules de « l’Affiche rouge ». Un arrondissement, une géographie populaire.

Coté histoire, c’est dans le bain communiste qu’elle est née. Les réunions de cellule, c’est à la maison. Les parents ? Communistes. La grand-mère maternelle ? Communiste. Le grand-père ? Communiste. La grand-mère qu’on adore, d’origine espagnole, forte femme, syndicaliste, membre du parti depuis 1935, Maria Doriath est arrêtée le 6 février 1940. Son mari ? Paul Doriath, alsacien, syndicaliste, membre du parti lui aussi. Il décède jeune après avoir eu des responsabilités dans l’appareil du PCF. Quant à Maria, Cécile Gintrac confie qu’elle a, tout au long sa sa vie, consacré tout son temp et son argent au parti.

Tout cela marque, tout cela façonne, tout cela rend fier. Cécile Gintrac l’est. Fière de sa grand-mère résistante, élue en 1947 au conseil de la Seine. Tout aussi fière aussi de sa grand-mère paternelle, une figure de femme libre au siècle dernier. Le parcours de Cécile Gintrac leur fait honneur. Si ces femmes savaient…

C’est en 2014 que tout s’accélère. Direction la Saussaie-Floréal-La Courtille pour Cécile Gintrac motivée par les questions d’inégalité du service public au moment où la fermeture de La Poste est annoncée dans ce quartier. Une mobilisation prend forme.
De ses travaux académiques sur les géographes engagés elle y puise son propre engagement. En 2014, elle codirige un ouvrage Villes contestées, Pour une géographie critique de l’urbain, avec son ami Matthieu Giroud. L’évocation de ce nom brise son visage et lui arrache des larmes. Matthieu Giroud a été assassiné au Bataclan le 13 novembre 2015.

2017. Son approche de la politique sous le prisme territorial la conduit cette année là à créer le comité de vigilance Paris 2024 lors de l’attribution des JO à Paris et à la Seine Saint-Denis.

La majorité municipale sortante divisée, c’est en 2020 que Bally Bagayoko lui propose de rejoindre la liste qui mène campagne sous le slogan « Saint-Denis à taille humaine » face à « Vivre Saint-Denis en grand » que porte Laurent Russier. On en connaît la suite, le résultat et le mandat qui s’en est suivi.

Pendant ces six années c’est encore la géographie qui lui a servi de boussole. Entre résistance aux coups durs de la majorité municipale et travail d’élaboration. Pour cela elle rejoint en 2023 la Fondation La Boétie, au sein de laquelle elle co-anime le département géographie avec Allan Popelard, où ils accueillent, lors d’une conférence, le géographe et économiste marxiste britannique David Harvey.

2025-2026. Les plaies de la division se sont refermées. La campagne se mène, rassemblés. La victoire. L’onde de choc national. L’émotion, la fierté d’être d’ici. De Saint-Denis. Ce samedi matin, lors de notre rencontre, Cécile Gintrac venait de célébrer un baptème républicain. Son émotion était palpable. Sa joie surtout.
Habillée dit-elle « comme elle n’a pas l’habitude de l’être », elle ajoute « les gens nous accordent leur confiance, nous leur devons le respect. »

Sept années de mandat s’ouvrent. Et si la tache est immense, la pression constante, les responsabilités chronophages, elle tient à préserver les liens qui lui sont chers. Son fils.

Et hors de son bureau, son lien avec la population. Et ses élèves. Rencontré à Stains au lycée Maurice Utrillo, elle a retrouvé l’un d’eux ces derniers mois. Ils ont fait campagne ensemble.

Achgabat, une capitale ostentatoire, Urbanisme et autocratie au Turkménistan,
Cécile Gintrac, Anne Fenot, 2006, L’Harmattan
Villes contestée, Pour une géographie critique de l’urbain, ouvrage dirigé par Cécile Gintrac et Matthieu Giroud, 2014, Les Pariries ordinaires
Pour un nouveau communalisme, Les communes au cœur de la révolution citoyenne, Cécile Gintrac, Manuel Menal, Allan Popelard, Antoine Salles-Papou, 2025, Editions Amsterdam