Les résultats d’une expertise certifiée sur la situation dans le service de la lecture publique – réclamée par les syndicats depuis 4 ans – ont été présentés le 7 février aux élus du personnel lors d’une réunion de la F3CST. Les résultats sont sans appel et lourds de signification. D’autant que la participation du personnel des 21 médiathèques et autres équipements rattachés s’est élevée à 69%. C’est dire la fiabilité du diagnostic.
La demande d’expertise reposait sur les éléments suivants :
La réforme du temps de travail, relative aux 1607h ; la mise en place de l’ouverture des médiathèques le dimanche ; un climat tendu au sein des médiathèques, avec des tensions internes liées aux nombreux changements organisationnels, ayant conduit à une augmentation des altercations, des rapports, et des procédures disciplinaires ; des comportements agressifs ou violents de certains usagers, insuffisamment pris en charge par la collectivité ; des "méthodes d’encadrement brutales et/ou vexatoires" ; un manque de considération pour les agents en arrêt maladie ordinaire, en accident de travail ou en maladie professionnelle.
Le rapport précise que « l’ensemble de ces éléments sont ressortis durant la phase d’analyse documentaire, ainsi que durant la phase d’entretiens exploratoires individuels et collectifs avec l’échantillon de la population et ont donc été interrogés dans le questionnaire. »
Le cabinet ADDHOC Conseil, expert habilité, a été mandaté afin :
– D’analyser les conditions de travail et/organisationnelles et identifier les situations comportant un risque pour la santé des agents ;
– De proposer des plans d’actions préventifs et correctifs incluant des propositions de mesures de prévention ainsi que la mise à jour du document unique ;
– D’évaluer les conditions d’exposition des agents de la Direction de la Lecture Publique aux risques professionnels et d’identifier les facteurs favorisant leur apparition.
Ce rapport porte notamment sur l’origine et les conséquences des risques professionnels identifiés, ainsi que sur l’énoncé de recommandations et la mise en œuvre du document unique d’évaluation des risques professionnels (DUERP). »
L’expertise a été menée sous forme d’analyse de documents demandés, d’une phase d’entretiens exploratoires individuels et collectifs avec une partie des agents, de la direction de Plaine Commune et des organisations syndicales. Ce qui a conduit à un questionnaire soumis à l’ensemble des agents du service entre Noêl 2024 et le 2 janvier 2025.
Les agents étaient invités à y répondre concernant leur conditions de travail, leur situation personnelle (âge, ancienneté, grade, fonction, etc). Sur leur rapport au public, à la hiérarchie, les conditions matérielles d’exercice de leur activités ( locaux, matériels, etc.) ainsi que sur des questions relatives aux problématiques liées à la santé physique et mentale.
Le rapport toujours pas communiqué aux agents
Les résultats traités par le cabinet conseil n’ont pas été rendus publics en direction de tous les agents.
C’est la raison pour laquelle un courrier de la CGT a été adressé en ce sens au président de Plaine Commune le 27 mars dernier soulignant que les agents « attendent impatiemment la communication de ces résultats ».
Il serait tout à fait dommageable pour la suite qu’après avoir répondu massivement au questionnaire les premiers concernés soient laissés dans l’ignorance de l’intégralité du document remis par le cabinet conseil ADDHOC.
C’est le même cabinet qui avait remis un rapport dont le Blog de Saint-Denis a fait état dans un article du 2 décembre 2024 à lire ici.
Les résultats ont été résumés et présentés dans un document de 4 pages édité par le syndicat CGT que nous publions ainsi que le courrier adressé au président.
Il serait plus que paradoxal que cette expertise, qui doit déboucher sur un plan d’action (sur lequel nous reviendrons) pour remédier aux problématiques identifiées, conserve un caractère confidentiel. Le maintien d’une telle décision ne ferait que rajouter du mépris à la souffrance des agents – aujourd’hui reconnue et documenté par ce rapport.
Que dit et révèle ce rapport ?
S’il est impossible de rendre compte dans un seul article de ce copieux rapport, il apparait indispensable de mettre l’accent sur l’élément essentiel, celui qui traite des impacts sur la santé des agents, les risques psychosociaux auxquels ils sont soumis, la souffrance au travail que documente le rapport.
Une souffrance qui se manifeste par différents symptômes que répertorie le cabinet conseil ADDHOC dans une partie intitulée Symptomatologie qu’il détaille ainsi :
« Les symptômes physiques :
Une grande majorité des répondants (82,9%) a ressenti dans les 6 derniers mois de l’épuisement général ou de la fatigue très importante. Notons également qu’une majorité (66,7%) a ressenti des migraines ou des maux de tête, et que 65,2% ont ressenti des douleurs physiques. Également, une importante partie des répondants (40,6%) ont ressenti des troubles gastriques au cours des 6 derniers mois.
Les commentaires reflètent une fatigue omniprésente, tant physique que mentale, amplifiée par une surcharge de travail constante. Les agents décrivent des journées intenses où s’enchaînent des tâches variées, parfois physiques, comme le service public, le rangement ou l’accueil de groupes, sans réelle possibilité de pause ni d’isolement. En plus de ce rythme soutenu, les agents sont souvent contraints de travailler en sous effectif chronique ce qui augmente la charge de travail et la sensation d’urgence. En outre, les horaires prolongés, incluant nocturnes et dimanches, et un rythme irrégulier jouent également sur charge mentale d’après les répondants. Les conséquences sur la santé sont donc notables, avec des douleurs physiques, une fatigue récurrente et un état de stress chronique. L’exposition fréquente à des maladies (contact avec le public, notamment des enfants) aggrave cette situation, d’autant plus que certains continuent de travailler malgré leurs symptômes.
Les symptômes émotionnels :
Une majorité des répondants ont ressenti de la colère (69,4%), de l’irritabilité (73,8%), une morosité ou une tristesse générale (63,8%), et une perte d’envie, d’intérêt ou de plaisir pour des activités habituellement appréciées (51,6%), au cours des 6 derniers mois. Notons que 24,7% d’entre eux ont ressenti des idées noires et que 8,2% ont eu des pensées suicidaires.
Un grand nombre de témoignages révèlent une souffrance émotionnelle liée aux conditions de travail. De nombreux agents signalent un épuisement psychologique croissant, causé par un manque de reconnaissance, de soutien et d’outils pour gérer les difficultés inhérentes à leur activité. Les relations avec le public, souvent marquées par des altercations ou la gestion de situations difficiles (souffrance des usagers, comportements agressifs), renforcent ce ressenti. L’ambiance au sein des équipes est également évoquée, avec des tensions dues à la fatigue, au sous-effectif et parfois au harcèlement. Plusieurs commentaires évoquent des épisodes de dépression, des pensées suicidaires ou encore des symptômes liés au stress chronique, tels que des crises d’angoisse ou des troubles du sommeil. Les agents expriment un sentiment d’abandon face à la hiérarchie et aux dispositifs de soutien existants, jugés insuffisants ou inaccessibles. Malgré quelques initiatives comme des formations ou ateliers sur la gestion du stress, beaucoup se sentent isolés et dépassés, certains envisageant des arrêts prolongés ou une réorientation professionnelle pour préserver leur santé mentale.
Symptômes comportementaux :
Une majorité des répondants (62,2%) ont dû cacher leurs émotions ou ont ressenti une lenteur ou une hyperactivité (53%) au cours des 6 derniers mois. De plus, une majorité d’entre eux ont rencontré des difficultés à l’endormissement (60,4%) et des réveils précoces durant la nuit (62,4%). Une majorité des répondants (52,7%) a des inquiétudes concernant l’état de santé de leurs collègues. Notons que 37,8% d’entre eux ont exprimé un point de vue neutre. Une majorité des répondants (63%) ont eu recours à leur médecin traitant au cours des 6 derniers mois pour traiter leurs symptômes. Notons que 31,5% d’entre eux ont eu recours à l’automédication. Les réponses « Autre » avec proposition de réponse libre ont permis de préciser que 8,2% des répondants ont eu recours à un psychologue, 2,7% à un psychiatre et 4,1% à un ostéopathe.
Certains commentaires font état des symptômes comportementaux dont sont victimes les agents, en particulier des troubles du sommeil tels que l’hypersomnie, l’insomnie et les réveils précoces, souvent liés au stress. Certains évoquent des périodes de surmenage engrangées par un management toxique et un manque de reconnaissance ressentie.
Origine des symptômes :
Les agents évoquent différentes explications à leurs symptômes. Si pour certains ils sont directement liés aux conditions de travail au sein du réseau, d’autres évoquent plutôt des facteurs extérieurs comme des expériences professionnelles traumatisantes passées ou des situations personnelles difficiles, qui, combinées à l’environnement de travail actuel, aggravent leur état. »
Le rapport procède à une Analyse systémique des résultats en pointant des éléments dégradés facteurs de risques Psychosociaux. Une partie de ces éléments sont détaillés et accessibles dans le portfolio afin de rendre la lecture de cet article plus aisée.
L’analyse fait apparaitre que « L’équilibre entre la vie personnelle (qui inclut les dimensions familiales, sociales, sanitaires, administratives et personnelles) et les exigences du travail, apparait comme un problème central dans les réponses recueillies. »
« Un système horaire contraignant au détriment du repos et de la vie sociale » avec « Des impacts inégaux selon les situations : Les horaires de travail ne s’adaptent pas à tous les types de profils, et notamment sont perçus plus négativement par les agents ayant des enfants ou des responsabilités familiales. » [… ] additionné à l’absence de solutions adaptées pour la garde d’enfants proposées par la collectivité – particulièrement contraignant les dimanches – contribue à leur difficulté quant au temps qu’ils peuvent accorder à leurs proches et à leur équilibre entre vie professionnelle et personnelle. »
Ainsi que « Des congés jugés insuffisants face aux exigences horaires ».
« Un phénomène d’ampleur, un contexte propice à l’émergence de syndrome d’épuisement professionnel ou burnout »
Le rapport conclue dans sa partie sur « Les effets sur la santé » de la manière suivante :
« Des symptômes physiques, émotionnels et psychologiques préoccupants : l’analyse des données recueillies met en évidence des symptômes alarmants chez les agents, indiquant une exposition significative aux risques psychosociaux allant jusqu’au développement de potentiels troubles. »
Le rapport souligne aussi : « Un phénomène d’ampleur : Au-delà des symptômes individuels, une partie significative des répondants indique avoir des inquiétudes quant à l’état de santé de leurs collègues. Ce résultat indique que l’exposition aux risques psychosociaux et les affections qui en découlent ne se limitent pas à des expériences isolées, mais affectent le collectif de travail et les dynamiques d’équipes.
Par ailleurs, ce constat soutient l’idée que ces affections trouvent leur origine dans le cadre professionnel, car leur généralisation parmi les répondants indique qu’elles résultent de facteurs directement liés aux conditions de travail. »
Le rapport fait en résumé état d’« Un contexte propice à l’émergence de syndrome d’épuisement professionnel ou burnout. Les symptômes relevés constituent des indicateurs d’alertes du syndrome d’épuisement professionnel ou burnout, notamment dans un contexte où les possibilités de récupération (de restauration des capacités physiques et psychologiques) semblent limitées par l’organisation horaire. »
L’attachement des agents au service public
Le rapport souligne, malgré toutes les difficultés, les conditions de travail dégradées, la souffrance du personnel, le très fort attachement des agents de la lecture publique au sens de leur métier, à leur mission et au service public.
Le constat établi par le rapport n’en est que plus révoltant. A l’issue de sa présentation en début d’année aux représentants du personnel, ni la directrice de la lecture publique ni l’élue en charge n’ont jugé bon de s’exprimer.
De quoi ce silence est-il le nom ?
Au moment où nous publions le président de Plaine Commune, Mathieu Hanotin refuse toujours de recevoir les représentant·es du personnel alors que les bibliothécaires du réseau de Plaine Commune ont débrayé à plusieurs reprises pour dénoncer la dégradation de leurs conditions de travail. Une mobilisation inédite, les 11, 16, 23, 29 et 30 avril qui a entraîné la fermeture temporaire de la quasi-totalité des médiathèques du réseau.
Mardi 29 avril, pendant le conseil de territoire, une délégation composée d’une vingtaine d’agents et de représentants de la CGT ont néanmoins été reçus par la direction et l’élue en charge de la lecture publique.
L’amorce de dialogue entamée à cette occasion va-t-elle se concrétiser ?
Le diagnostic de l’expertise indépendante, les alertes lancées dès 2021, les attentes et exigences des agents conduisent à penser qu’il n’y a plus de temps à perdre.
Un constat indéniable : la politique de management menée par Mathieu Hanotin et sa majorité conduit aux mêmes conséquences délétères pour le personnel qu’il soit de Plaine Commune ou de Saint-Denis.
Déjà parus sur le même sujet dans le Blog de Saint-Denis :
– Médiathèques : « Quand vous avez du personnel maltraité, démotivé et un cadre de travail qui se dégrade, vous ne pouvez pas maintenir bien longtemps un service public de qualité ».
– Ouverture des médiathèques le dimanche : l’envers du décor
– Médiathèques. Ça s’est passé un dimanche à la Maltournée et c’est aussi dimanche 17 octobre à 15H devant la médiathèque du centre-ville
– Travail du dimanche dans les médiathèques de Plaine Commune.
–Lettre ouverte à Mathieu Hanotin et aux élus sur le travail du dimanche dans les médiathèques de Plaine Commune.
– Soutien à la lutte des médiathèques de Plaine commune contre le travail du dimanche
– Médiathèques. Ce n’est qu’un début...
– Collectif de bibliothèques de Plaine Commune. Défendre le service public contre les privatisations et pour l’amélioration des conditions de travail.
– « Bibliothécaire, c’est un métier magnifique, cessons de leur asséner des coups, asseyons-nous et discutons, de grâce ! »
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