Une réaction, parmi d’autres, d’un Dionysien à propos de l’enlèvement de la sculpture à la mémoire des victimes de la traite et de l’esclavage

, par Cossic

Enfin une explication ! Enfin plutôt trois explications mais toujours la même surdité au débat de fond sur la question des lieux de mémoire.

Enfin une explication ! Enfin plutôt trois explications après trois jours d’atterrement collectif face à la brutalité, l’irrespect et l’indignité avec lesquels Monsieur Hanotin et Madame Bontinck ont agi en faisant démonter en catimini la sculpture rendant hommage à ces crimes contre l’Humanité qu’ont été la traite négrière et l’esclavage. Trois explications donc...toutes différentes.

La première nous est venue de Daniel Dalin, 11ème maire adjoint qui, acculé en plein week-end de Pâques, nous indique dès le lendemain de la disparition de la sculpture - ou le surlendemain on ne sait pas trop tant l’opération est restée secrète - qu’elle a été démontée « dans le cadre du projet de réaménagement du centre-ville ».
Sur la base de cette réponse, des interrogations ont émergé : de quels aménagements s’agit-il ? Ceux de la place Jean Jaurès dont on ne connait toujours pas la configuration finale, ceux que l’on voit apparaitre dans la perspective des JO 2024 au pied de la Basilique avec les logos de l’évènement qui répondent à la rosace, le long de la façade de la Légion d’honneur avec des couloirs de courses à pies oranges ou dans les jardin même de la place Victor Hugo/Légion d’Honneur avec ce truc en forme de cerceau évoquant sans doute les anneaux Olympiques ?

La seconde explication nous est venue d’une des associations ayant participé à la mobilisation et à la sensibilisation pour que ce monument mémoriel voit le jour. Elle nous indique qu’il s’agissait, sur les conseils de la municipalité, de la sécuriser en la plaçant dans l’angle d’enregistrement d’une caméra de vidéosurveillance, ce qui si on comprend bien ne serait pas possible à son emplacement originel.

Enfin une troisième explication nous est parvenue plus tardivement sous la forme d’un communiqué officiel de la municipalité. Elle est centrée sur deux arguments : la faible visibilité et la proximité avec un manège pour enfants peu propice selon des « associations » - non citées - au recueillement.

Trois explications donc... dont deux qui, bien que venant de la majorité municipale, se contredisent.

Mais on comprend qu’après ces jours de communication de crise digne d’amateurs pris la main dans le sac d’un délit de lèse mémoire, adeptes du jeu malsain du « parole contre parole », on ne puisse toujours pas en rester là.

L’affaire se situe en effet à tout autre niveau.

Il s’agit de la conception même que l’on se fait d’un lieu de mémoire. Pierre Nora [1] en a donné une définition : « toute unité significative, d’ordre matériel ou idéel, dont la volonté des hommes ou le travail du temps a fait un élément symbolique du patrimoine mémoriel d’une quelconque communauté ».

Nous avons ici l’ordre matériel : une magnifique sculpture, l’idéel : une conception partagée de l’Humanité, la volonté des hommes : le travail des militants pour une reconnaissance de ce crime… et nous avions le travail du temps puisque depuis dix ans maintenant ce lieu avait trouvé non seulement sa place dans la communauté dionysienne mais aussi au-delà.

Ce lieu ne s’est pas imposé par hasard : il relève, à la manière de ces parchemins qui gardent des traces d’anciens textes encore visibles, d’un palimpseste en paysage ou en architecture.
Il a une épaisseur, fait d’une superposition de strates, chacune évoquant un bout du passé. Les noms des esclaves de cette manière, se rajoutaient à d’autres pans de notre mémoire collective : la basilique et l’abbaye bien sûr mais aussi le nom de Victor Hugo auteur du premier roman rendant leur humanité aux esclaves et évoquant pour la première fois en France leur légitime révolte ou encore les échos des réunions de la salle de la Légion d’honneur et enfin la médiathèque, lieu d’émancipation par excellence.

En l’espèce, avec Pierre Nora nous pouvions dire que ce lieu a fait mémoire à Saint-Denis. Au lieu de cela nous aurons dorénavant un lieu de mémoire avec une adresse flottante, passant de la place Victor Hugo, auteur de « Bug Jargal » [2] à celle de Robert de Cotte, architecte de Louis XIV, initiateur du code Noir et de toute l’aristocratie enrichie par le commerce triangulaire. On reste perplexe devant ce choix.

Au-delà des communiqués croquignolesques et tardifs, le déplacement de ce lieu de mémoire, sans aucune information préalable et sans explication convaincante, comme s’il s’agissait d’un vulgaire mobilier urbain, méritait à n’en pas douter plus de considérations et de profondeur, c’est la raison pour laquelle plus que jamais, on ne peut décidément pas en rester là.

Retrouvons nous jeudi 4 avril à 18 h30, sur ce lieu de mémoire, pour en discuter sereinement.

Notes

[1– Les Lieux de mémoire, trois tomes sous la direction de Pierre Nora, Gallimard, 1984 –

[2– Bug-Jargal est le premier roman de Victor Hugo, qu’il a écrit à l’âge de seize ans. Il y relate la révolte, en 1791, des noirs de Saint-Domingue et y dénonce l’esclavage. –