Vente "à la sauvette" à Saint-Denis et ailleurs. « Sans titre de séjour, comment voulez-vous que des économies informelles n’émergent pas et ne renaissent pas de leurs cendres ? »

, par Michel Ribay

La situation à la gare de Saint-Denis, la présence de « vendeurs à la sauvette » reviennent régulièrement depuis des années dans les débats et principalement sous le prisme sécuritaire. « Débats » qui prennent la forme d’affrontements sans un état des lieux sous ses multiples aspects. En premier lieu social, juridique, tout simplement humain de ceux dont tout le monde parle et que peu connaisse. Entretien avec une dionysienne, travailleuse sociale et un collectif en cours de constitution sur le sujet.

– Le terme de « vendeurs à la sauvette » est utilisé comme allant de soi pourtant il englobe des situations bien différentes, peu de rapport pourtant entre une femme, africaine, qui de son propre chef, vend des produits alimentaires qu’elle produit elle même et celui qui, sous la coupe de réseaux, vend cigarettes, des produits contrefaits voire dangereux ? Quelle est la situation réelle des personnes en question ? Qui sont-ils ?
Marie – Effectivement, la chose en commun qu’on les vendeuses et vendeurs "à la sauvette" est que leur activité est informelle, non déclarée ou encadrée par des dispositifs dédiés et dans la plupart des cas, délictueuse donc pénalisée. L’article 446-1 du Code pénal définit la vente à la sauvette comme le fait d’offrir ou de vendre des biens dans les lieux publics en violation des règles applicables à ces lieux. Pour un grand nombre d’entre elles et eux, c’est aussi la seule activité rémunératrice qu’elles ou ils peuvent organiser à l’instant T, alors qu’elles ou ils ont besoin de ressources financières.
Pourtant, comme vous le disiez certain.e.s vendeur.euse.s vendent de l’alimentation, en général préparée, comme c’est le cas à Saint-Denis pour les femmes qui peuvent vendre des gnomis, du manioc, ou des hommes et femmes qui vendent des brochettes qui sont cuites dans l’espace public. Cela peut aussi être du maïs chaud selon les saisons. D’autres personnes vendent des bijoux, vêtements et accessoires, des écouteurs et parfois de simples mouchoirs.
D’autres vendent des cigarettes, certaines contrefaites, de contrebande, ou alors pour les cigarettes venant de l’étranger, des cartouches importées par nombre de deux ou trois par des personnes ayant simplement voyagé pour des raisons personnelles et les ayant ramené en France pour les revendre.
Les vendeurs ici les rachètent et les voyageurs se font un petit bénéfice. Parfois fabriquées en France, les cigarettes de contrefaçon ont tendance à être les moins chères et les moins bonnes, leur composition est plus inconnue et donc potentiellement plus dangereuse.
Les cigarettes de contrebande venant de l’étranger peuvent être des cigarettes comme les autres, il y en a même des légères, venues de pays tiers qui coûtent moins cher que celles achetées dans les tabacs en France. Qu’ils, car c’est en général des hommes étrangers qui les vendent, à quelques exceptions, soient "sous la coupe" de réseaux, c’est à nuancer. Il existe des formes de réseaux au sens de formes d’organisations de différentes ampleurs c’est vrai, avec parfois des grossistes et transporteurs qui contournent les dispositifs frontaliers et douaniers se faisant par la même occasion des bénéfices plus ou moins importants.

Concernant les phénomènes d’emprise ou la traite des êtres humains par exemple, il en existe mais pas tout le temps, ni partout. Il y a des rapports de pouvoir et de domination liés à des facteurs sociaux et des capitaux inégalement répartis entre les vendeurs en périphérie, des autres membres des réseaux comme les transporteurs et grossistes. Il existe surtout des organisations hiérarchiques, des fournisseurs, des mules et des distributeurs, des liens et savoirs-faire et des divisions du travail et de responsabilités qui ne sont pas propres aux économies informelles...
Les vendeurs que vous voyez à la gare sont pour une grande partie des petites ou moyennes mains. Si "il n’y a pas de cigarettes aujourd’hui", car elles ont été saisies, alors ils n’auront aucun revenu ce jour-là, mais ils sont libres, à moins que les quelques paquets ou cartouches qu’ils comptaient vendre leur ont été saisis directement, dans quel cas ils perdent parfois des sommes d’argent investies assez conséquentes ou ont une dette envers celui qui les a fournies. Un nombre important d’entre eux s’organisent sur le temps court, et vivent dans une immédiateté matérielle qui ne permet pas de sortir de la précarité mais qui implique des tactiques et des stratégies de survie développées avec le temps et en lien avec l’espace car il le faut bien. La prohibition contribue à produire des tensions en maintenant ces activités dans l’illégalité et en empêchant toute régulation. La pression de la clandestinité génère de la pression dans l’organisation, disons.
On pourrait aussi inclure des vendeurs de drogues et psychotropes (cannabis, cocaïne, benzodiazépines, antiépileptiques et autres médicaments dont l’usage est en général détourné) dans la vente à la sauvette, car dans leur cas l’activité n’est pas régulée non plus, et délictueuse. Les phénomènes d’emprise sont plus présents dans les réseaux de circulation de ces produits-là [1].
Il n’est pas exclu que certaines vendeuses de nourriture dans l’espace public, ou plutôt celles qui la préparent dans les espaces domestiques, ne soient pas exploitées par d’autres, à la marge.

Présentées comme des priorités par la municipalité sortante, « la lutte contre les ventes illégales aux abords de la gare » et « la surveillance accrue de la place du 8 mai pour y prévenir et sanctionner les activités de vente illégale », le jeu « du chat et de la souris » s’est poursuivi et les interpellations ou les saisies de produits qui ont constitué pour l’équipe municipale sortante des indicateurs phares de son action à la gare ne semblent pas de nature, comme elle le constate elle même dans un rapport présenté au conseil municipal en septembre 2025, à endiguer le phénomène s’agissant d’« une résilience forte des réseaux, qui se reconstituent rapidement grâce à un enracinement territorial et social, aujourd’hui difficile à démanteler par la seule action policière. » Que vous évoque cette phrase et particulièrement cet « enracinement territorial et social » ?
Marie – Une grande partie des personnes impliquées dans ces activités illégales ne disposent pas de titre de séjour, donc pas non plus d’autorisation de travail, ou alors sont en procédure de demande d’asile, où l’obtention d’une autorisation de travail ne peut se faire que six mois après le dépôt de la demande et dans des conditions très difficiles à réunir. Certain.e.s sont exclus du marché du travail pour d’autres raisons, liées à la perception de leur inadéquation ou leur marginalité, ou parce qu’elles ou ils refusent d’y être exploité.e.s. Les activités informelles et délictueuses en milieu urbain répondant aux besoins de segments de population marginalisés, exclus du monde du travail, sont présentes dans de nombreuses villes du monde, ce n’est pas spécifique à Saint-Denis, mais en Ile-de-France, cette ville (et d’autres) concentre un certain nombre de marchés informels car elle fait partie d’un territoire ou une importante partie de ses résidents est confinée dans ces segments de la population. Ayant pris conscience de leur exclusion et leur impuissance, ils et elles se réapproprient des pratiques, quand bien même elles sont jugées inacceptables.
Je pense qu’il faut que commencions par répondre au pourquoi de ce jugement et puissions soulever qu’à Saint-Denis comme ailleurs, les classes moyennes et supérieures blanches dans les espaces privés sont largement moins pénalisées et stigmatisées au sujet de la circulation et la consommation des produits dont on a parlé que les personnes concernées visées à la gare.

Ce qu’il faut savoir également, c’est que ces activités répondent à des besoins. C’est un marché, informel soit, mais qui est né parce qu’il y a une demande. Les clients étant des personnes majoritairement précaires, pouvoir acheter un sac de gnomis pour deux euros, ou du manioc pour 50 centimes, ainsi qu’un paquet de cigarettes à 7 euros les arrange bien. Rappelons qu’un certain nombre de clients de vendeurs de cigarettes sont français. Que les marchés des drogues et psychotropes répondent à des besoins, c’est une conversation plus délicate que je n’entamerai pas aujourd’hui, à l’exception de dire qu’il n’est pas très difficile de faire le lien entre des conditions de vie précaires et épuisantes et l’usage de produits apaisants, ou stimulants. Il y a aussi un peu de demande pour des consommations récréatives et occasionnelles. Concernant ces consommations-là, au même titre que la consommation d’alcool, elles existent partout en tout temps, la demande existe et l’on ne fait pas disparaître une demande par la seule répression de l’offre.

Du côté de la vente comme du côté de la consommation, il serait pertinent de reconnaître les relations entre économies légales et économies illégales. Les logiques de marché s’élargissent aux délinquances et l’attrait du gain, de la logique entrepreneuriale, du s’en sortir pour soi et les désirs de consommation touchent les subalternes autant que les autres, dans le projet néo-libéral si contradictoire (on élimine les frontières économiques, on dresse de plus en plus de frontières internes et la surveillance) pour certaines populations.



La majorité sortante a annoncé, fin 2025, « la mise en place de la part du préfet et du procureur de la République d’un Groupe Local de Traitement de la Délinquance (GLTD) afin de répondre « de manière transversale et coordonnée à la dégradation de la situation ». Le GLTD précise parmi ses objectifs celui-ci : « Croiser les leviers d’action : répression ciblée, contrôles administratifs, fermetures de commerces, interventions sociales ». Le dernier point semble particulièrement ignoré ?
Marie – D’abord, il ne me semble pas que les services sociaux municipaux ou départementaux soient particulièrement conviés à ces groupes locaux. A vocation surtout répressive, et pilotés par le procureur de la République, ils impliquent surtout la coopération de différents services et équipes policiers, des élus locaux, et s’inscrivent dans les orientations nationales actuelles de lutte contre le narcotrafic, surtout. En terme d’interventions sociales, je ne sais pas quels échanges sont impliqués entre les commissariats et le CCAS, la maison des solidarités ou les acteurs spécialisés sur certaines thématiques, comme les addictions, les VSS ou la traite. Je n’y ai bien sûr pas accès. D’ailleurs il me semble que les acteurs impliqués dans ces groupes ont plutôt comme consigne de rester discrets sur les opérations pilotées et où. Il y aurait bien des actions coordonnées avec les bailleurs sociaux et les CAF, mais dans une démarche au moins punitive avant tout. J’imagine que la mise en place d’un accompagnement social se fait pour une petite partie des personnes qui passent par les services de police sur la base de critères de vulnérabilités déterminés par des orientations nationales et selon les catégories de publics, probablement genrées et d’un travail assez discrétionnaire de la part des services. Ensuite les magistrats peuvent toujours ordonner des mesures type suivi social ou médical pour certaines personnes condamnées, mais ça c’est partout.

Je vais être honnête, les interventions et dispositifs sociaux possibles sont limités pour les personnes qui vendent à la sauvette. D’abord car une fois qu’elles ou ils sont déféré.e.s et condamné.e.s, pour avoir vendu ou pour d’autres activités informelles, c’est simple la question de l’accompagnement social est terminée pour les étrangers sans titre, ils et elles ont une OQTF ou vont en CRA (on ne va pas forcément en prison pour avoir simplement vendu à la sauvette, ou alors il faut être fournisseur ou que ça se cumule à d’autres condamnations pour d’autres délits). C’est différent pour les personnes françaises et les étrangers disposant d’un titre de séjour, quoiqu’il est tout à fait possible qu’elles ou ils ne puissent pas renouveler celui-ci, selon la condamnation. Les travailleurs sociaux présent.e.s en commissariat n’aident majoritairement que des victimes et surtout sont souvent seul.e.s donc n’ont pas le temps pour beaucoup de monde. Les mis en cause, quand bien même pour de la vente à la sauvette, ne seront pas accompagné.e.s par l’assistante sociale du commissariat.

Ensuite car les publics que j’ai cité plus haut ont très peu de possibilités d’accompagnement social et encore moins d’inclusion en France pour la simple raison qu’ils et elles n’ont en majorité pas de titre de séjour. Pas d’autorisation de travail, pas de contrat de travail, pas de contrat de travail, pas de contrat de bail, pas de titre de séjour, pas de possibilité d’accès au logement social (seulement à l’hébergement d’urgence ou quelques places en CHRS, parc en l’occurrence complètement saturé - le préfet du 93 refusant d’augmenter la jauge de place indiquant qu’il faut déplacer les étrangers SDF dans d’autres régions en France, sur demande du ministère de l’intérieur).
Pas d’aide sociale, pas de CAF, pas de RSA, pas d’APL, pas d’AAH si en situation de handicap.
Juste l’Aide Médicale d’Etat, au mieux.
Comment voulez-vous que des économies informelles n’émergent pas et ne renaissent pas de leurs cendres ? Certain.e.s ont une place en hébergement d’urgence ou en hôtel social oui, pendant des années. Ils et elles vont voir un travailleur social du centre ou de l’accompagnement en hôtel qui va leur proposer : renouvellement de l’AME et déclaration d’impôts, cours de français, formations non certifiables, comme accumulation de preuves de présences jusqu’à ce qu’une demande de titre de séjour soit possible. Si vous avez commis un délit sur ces années de présence, dans des initiatives de débrouille par exemple, il faut faire une croix sur l’obtention de certains titres.
L’obtention de la protection internationale (statut de réfugié) peut se faire sur deux ans, parfois plus en cas de recours. Donc plusieurs années avant d’avoir une carte de séjour ouvrant les droits susmentionnés.

Comme je le disais, en tant que travailleur social, il faut être créatif et avoir les moyens et l’envie de persévérer avec des personnes dans ces situations-là. C’est de de l’accueil, le maintien du peu de droits existants et de l’accompagnement vers les soins, quand c’est nécessaire, car c’est tout ce que les professionnels peuvent proposer, quand elles et ils ont le temps.
Le territoire ne dispose pas de moyens suffisants pour accompagner toutes les personnes qui en ont le besoin. Des projets associatifs et militants pallient au manque de ressources des dispositifs publics de droit commun ou des partenariats public-privés, en offrant de l’accompagnement socio-linguistique, des activités socio-culturelles, des projets d’éducation populaire et à la santé. Mais à Saint-Denis, les besoins sont énormes, parce que les effets de marginalisations le sont et on ne peut pas blâmer des petites équipes de ne pas pouvoir accompagner tout le monde en plus d’avoir peu d’intérêt à le faire, si c’est pour que les gens restent ultra précaires et exclus du droit commun de toute façon.



Un constat s’impose, depuis des années « la situation à la gare » revient périodiquement dans « les débats » et se cristallise souvent dans un affrontement qui voit s’opposer les tenants d’un supposé « laisser faire » général aux partisans d’une réponse sécuritaire, strictement répressive du phénomène. Y a-t-il une autre approche possible qui pour l’illustrer refuserait à la fois de laisser la voie libre à la vente de produits dangereux tout en proposant une « régulation », un « accompagnement », social de ces personnes ? D’abord que serait-il souhaitable de faire, qu’est qui vous semble possible de faire ?
Marie – Je ne peux pas répondre simplement ici ce qu’il faut faire, je ne veux pas parler à la place des personnes qui cohabitent dans cet espace. Il semblerait que les riverains et citoyens aient des agendas variés. Il est certain qu’il va falloir mettre un peu de volonté dans les efforts de réflexion et la mise de côté des réponses toutes faites de la binarité laisser-faire/répression. Elles ne sont à mon sens pas les bonnes.
Mais pour commencer, poser une intention : Je ne dis pas que tout est rose à la gare, loin de là. Mais si l’on veut transformer une situation, il faut d’abord comprendre pourquoi elle existe. Donc proposer une grille de lecture différente, la faire comprendre dans une démarche d’éducation populaire pour avoir un peu de changement dans les représentations, et remettre un peu de contexte. On peut accuser le maire tant qu’on veut de laisser faire, le fait est qu’il est effectivement responsable de l’action sociale et de la police de proximité/de médiation sur sa commune, mais il n’est pas compétent ni responsable sur certaines questions et problématiques, il n’a pas voté les lois concernant le droit au séjour des étrangers, il n’est ni l’intérieur, ni la préfecture, ni le conseil départemental, principale collectivité compétente sur l’accompagnement social des habitants de son territoire, ni la DRIHL, compétente sur l’hébergement et le logement. Il n’est pas responsable non plus du manque de moyens alloués aux territoires de Seine-Saint-Denis mais il l’a fait remarquer au Président de la République, CQFD.

Aussi faire l’état des lieux des besoins avec les personnes visées par les réponses sécuritaires, qui n’ont pas fonctionné, me semble essentiel. On entend des discours du type il faut "nettoyer la gare" : derrière cette formule, qui fait craindre de nombreux abus et entraves à l’état de droit, il y a rarement une réflexion sur ce qu’elle signifie concrètement. Q’enlève-t-on ? QUI enlève-t-on ? Où vont les personnes ? Que deviennent-elles le lendemain ? Comment évite-t-on que les mêmes activités réapparaissent quelques rues plus loin ? La question n’est pas tant de savoir si l’on accepte ou non ces marchés. Ils existent déjà. La vraie question : est-ce qu’on préfère qu’ils restent entièrement clandestins, ou on cherche à en réduire les risques et à créer progressivement des alternatives légales ?

Il faudra donc envisager avec les acteurs locaux, la municipalité voire la préfecture (les services administratifs), des solutions et accepter que la situation ne changera pas du tout au tout du jour au lendemain au niveau local. La pensée de la prohibition et la répression qui s’en suit basée sur le principe qui serait que "le problème" des drogues et de la vente à la sauvette serait l’offre et les politiques publiques allant en ce sens n’ont pas fait leurs preuves. Si c’est l’offre le problème alors on criminaliserait les "traffiquants" et on l’éliminerait.
Or non seulement on a pas éliminé "le problème" et on ne l’éliminera pas mais en plus on créé des conditions d’existence encore plus précaires pour les vendeurs comme les consommateurs et on stigmatise les populations qui répondent à cette offre (si on peut mettre en note de bas de page ici : ce sont les constats notamment de Fabrice Olivet, directeur et porte parole d’Auto Support des Usagers de Drogues (ASUD), et d’autres acteurs de la réduction des risques). Cela fait plusieurs décennies que cette stratégie est expérimentée en France comme ailleurs. Elle n’a jamais supprimé ces marchés, en revanche, elle les rend clandestins et plus dangereux pour tout le monde. Alors il faudra réfléchir en ce sens, puis il faudra mettre des moyens dans les démarches d’accompagnement et de droits.

Globalement la logique suivrait ce fil : diminuer les risques, les exclusions sociales et administratives autant que faire se peut au niveau local, rendre les activités visibles et régulables, diminuer les risques sanitaires, diminuer le sentiment d’insécurité (pour tout le monde).
Concrètement par exemple, concernant les nuisances dues aux bruits le soir, qui soit, adviennent : reconnaître que Saint-Denis ne dispose pas d’une offre de lieux festifs très diversifiée, pour une ville si diverse justement. Selon les retours des personnes qui font la fête ou qui consomment à la gare tard en fin de semaine certain.e.s ne se sentent pas toujours les bienvenu.es ou ne s’identifient pas aux lieux festifs et culturels existants. Ils et elles n’ont pas la possibilité d’organiser la fête selon leurs modalités car peu disposent d’espaces privés. Nous pourrions répondre à cela en expérimentant la création d’un espace festif dédié en plein air, qui gêne moins les habitants, avec une présence d’équipe de la réduction des risques sur place, qui sait faire dans le festif !
Certaines personnes ne sont peut-être pas au fait des socialisations qui ont lieu à la gare et la compagnie qu’elle procure à des personnes isolées qui se retrouvent et s’identifient entre elles comme vivant des choses similaires ou à une appartenance de groupe. Les gens reviennent aussi juste pour passer du temps ensemble, car les vies précaires, quand elles sont en plus atomisées, sont très dures à vivre. Il existe aussi des formes d’autogestion collective, vertueuses et de solidarités.

Comment ? Avec quels acteurs ? Que peuvent faire les riverains, les citoyens ? Un collectif est en gestation, qu’est ce qui le motive ? Quels sont ses objectifs ? Qu’attendez-vous en particulier de la puissance publique ? Par quoi commencer ?
Marie – Je ne vais pas parler au nom du collectif en question dans cette réponse et laisser d’autres membres répondre.
Aziz – On est un collectif de riverains du quartier de la gare de Saint-Denis et du théâtre Gérard-Philippe, avec des personnes engagées mais aussi des travailleurs sociaux, des professionnels du soins, des chercheurs, avant tout des personnes qui se rejoignent sur l’envie d’améliorer les conditions de vie des habitants et habitués/usagers de ces quartiers et qui souhaitent militer et agir en ce sens. Il y a des personnes proches des vendeurs et des usagers de la gare.
Ana- Cet ancrage dit aussi notre souhait de ne pas entrer dans des discours et des pratiques autoritaires envers ces publics (les travailleurs précarisés de la gare) mais plutôt de créer des espaces de réflexion commune.
Aziz– Nous voulons changer le récit sur la gare : la politique sécuritaire de l’ancienne majorité socialiste (2020-2026) a été un échec. La présence policière n’a pas dissuadé les vendeurs à la sauvette et les personnes fragiles de rester dans cet espace populaire. Ces derniers se sont adaptés, comme toujours.
Ce qu’on veut avant tout, c’est que les personnes les plus marginalisées puissent sortir de la précarité, que ce soit pour les vendeurs de rue, les personnes qui vivent à la rue ou les usagers de drogues. Cela sera un travail de longue haleine, qui se fera difficilement sans un encadrement et un soutien de la municipalité. La nouvelle majorité de gauche, menée par les insoumis, veut marcher sur deux pieds : celui de l’insertion et la prévention et sur celui de la sécurité. Très bien. Nous voulons travailler sur les premiers, qui influeront sur la deuxième.
Dans tous les cas, nous défendons une logique de régulation plutôt que de prohibition. A une question sociale, la réponse ne peut pas être uniquement sécuritaire. On ne gère pas l’urgence sociale par des coups de pression de la police municipale ou nationale. On doit donc remettre la prévention et la régulation au cœur des politiques publiques. Nous pensons qu’il est possible d’avoir un espace populaire, avec des activités encadrées, des personnes accompagnées, dans un climat plus apaisé. Maintenant, nous devons inventer de nouvelles formes d’activités. Par exemple, il est possible de sortir des vendeurs de l’économie informelle en proposant aux un.e.s d’avoir des chariots, avec une cuisine partagée, dans un espace encadré par la puissance publique, comme la mairie de Saint-Denis co-gère avec les commerçants les marchés de Saint-Denis (centre-ville et Plaine).
Lou – j’ajoute que cette proposition d’encadrement des ventes à la sauvette ne doit pas non plus rejouer des marginalisations envers les personnes ayant des activités non légalisables (vente de cigarettes de contrebande p.ex.). Cela peut paraître évident, mais parfois cela ne l’est pas, notre volonté est de consolider des dynamiques d’entraide et de faire ensemble, pas de rejouer des dynamiques excluant des personnes déjà précarisées.
Ces dispositifs de légalisation peuvent se faire avec celles et ceux qui le souhaitent, dans un cadre de discussion et co-conception de l’espace de la Gare, donc sans être imposés d’en haut mais ancrés dans les besoins voir les revendications des personnes concernées, si celles-ci émergent des discussions communes.
Marie – Nous avons des revendications minimales, qui seront bientôt communiquées dans une lettre ouverte avec d’autres organisations signataires, c’est un début. Nous souhaitons voir notamment :
– le renforcement des dispositifs d’accompagnement social, d’accès aux soins, de réduction des risques et des démarches d’aller-vers dans le secteur,
le développement d’espaces de dialogue réguliers entre personnes concernées, habitants, associations, élus,
– ou une concertation et une réflexion sur les possibilités de créer des conditions où des activités informelles ne seraient pas pénalisées
– le traitement des demandes de titre de séjour plus rapide de la part de la préfecture de Seine-Saint-Denis,
– un soutien aux initiatives locales favorisant la médiation et l’accès aux droits comme celle de notre collectif,
– la production d’un diagnostic partagé des réalités sociales et sanitaires du quartier afin d’orienter les politiques publiques sur la base de faits documentés plutôt que de représentations ou de polémiques.

Enfin, avec l’accord de son frère, nous souhaitons rendre hommage à Toufik, occupant la gare ces derniers mois, décédé le 23 avril dans le quartier. C’était un homme que j’affectionnais, avec d’abord la plus belle ligne capillaire que j’ai vu de toute ma vie, réservé, d’une douceur un peu indescriptible qui se ressent entre les mots, précieux venant de lui et qui voulait vivre. Nous pensons beaucoup à lui. J’espère qu’il se repose en paix là où il est.

Lexique :
 VSS : Violences Sexistes et Sexuelles
 OQTF : Obligation de Quitter le Territoire Français, délivrée par la préfecture
 CRA : Centre de Rétention Administrative
 DRIHL : Direction Régionale et interdépartementale de l’Hébergement et du Logement.

Notes

[1(d’après mon expérience dans les dispositifs de lutte contre la traite des êtres humains)