Vidéosurveillance “algorithmique”, “automatisée” ou “augmentée” (VSA). Un dispositif de ce type est déjà en place à Saint-Denis, depuis le 26 juillet, piloté par la Préfecture de police. La ville, pourtant jamais avare en matière de communication, n’en a pas dit un mot.

, par Sylvestre Lachenal

La municipalité a annoncé lors conseil municipal du 11 juillet la présence de 450 caméras dans l’espace public, elle en prévoit 488 à fin 2024. En juin 2020, 80 caméras étaient installées. C’est dire les moyens financiers, soit 6,7 millions, déployés en quatre ans. Et la majorité municipale n’entend pas en rester là. Avec le Centre de Supervision Urbain (CSU), aujourd’hui rue Riant et demain dans l’ancien commissariat de la police nationale rue Jean Mermoz, elle entend faire appel à la vidéosurveillance algorithmique avec l’achat début 2024 d’un logiciel dédié… et cela sans aucune information au conseil municipal. L’Etat a lui activé un dispositif de “vidéosurveillance augmentée” depuis le 26 juillet à Saint-Denis dont on découvre l’existence au hasard d’un affichage sur un lampadaire à Porte de Paris. De quoi s’agit-il quand on parle de VSA et pourquoi tant d’opacité ?

Vidéosurveillance « algorithmique », « automatisée », ou « augmentée » ? Les appellations varient mais il s’agit bien de la même technologie basée sur des « dispositifs vidéo auxquels sont associés des traitements sur la base d’un ou plusieurs algorithmes mis en œuvre par des logiciels, permettant une analyse automatique, en temps réel et en continu, des images captées par la caméra. » C’est cette définition que retient la CNIL (Commission nationale de l’informatique et des libertés).
C’est l’ajout d’un algorithme aux caméras de vidéosurveillance « classiques » qui a pour fonction de repérer des éléments, des situations ou comportements préalablement définis comme par exemple le fait d’être statique dans l’espace public, le « dépassement d’une ligne » qui ne doit pas être franchie, la détection d’objets abandonnés, une bagarre, un vol, un départ de feu…

Aux côtés de la ville, l’Etat expérimente en avant-première la VSA à Saint-Denis

Depuis le 26 juillet et jusqu’au 11 août, l’Etat expérimente à Saint-Denis un algorithme dénommé « Cityvision » développé par la société Wintics. 23 caméras dont 15 au Stade de France sont concernées et l’algorithme est programmé pour détecter les situations suivantes : 
– densité de foule, mouvement de foule, départ de feu
– et pour ce qui concerne le Stade de France les mêmes éléments sont étendus aux notions de contresens, de franchissement et de personne au sol.
Après la « pause » entre les deux Jeux, l’expérimentation reprendra du 25 août au 8 septembre pour les paralympiques. (Voir dans le portfolio l’arrêté et leur localisation).

Affichage à la Porte de Paris.

Ces expérimentations font suite au vote, en mai 2023, d’une loi relative aux Jeux Olympiques qui en a fixé le cadre légal. La reconnaissance faciale est explicitement exclue et un décret fixe huit évènements susceptibles d’être détectés par l’intelligence artificielle : mouvement de foule, surdensité, personne à terre, personne armée, franchissement de limite, déplacement à contresens, colis abandonné, départ de feu.

L’Etat et les collectivités expérimentatrices ont jusqu’à mars 2025 pour « s’essayer » à la VSA, date à laquelle une évaluation devrait avoir lieu. Les associations de défense des libertés publiques ont malheureusement peu de doutes quant à la pérennisation de ce nouveau dispositif sécuritaire…

Le déploiement de la VSA, qui décide et de quoi ?

La VSA a fait l’objet, avant la loi de mai 2023, de très nombreuses expérimentations « sauvages ». C’est la raison pour laquelle la CNIL a demandé en janvier 2022 aux industriels du secteur de lui faire des retours sur l’usage de ces technologies.

Certaines développent des « plateforme d’hypervision » qui mettent en carte et traduisent les nombreuses données collectées par les caméras et les algorithmes, dans le but « d’optimiser la gestion de la ville ». Ces plateformes permettent de rendre utilisable la vidéosurveillance algorithmique, via une mise en carte des données et alertes captées par les caméras et algorithmes.

C’est non seulement un nouveau marché de la sécurité mais un basculement dans le concept de sécurité. Ce sont des entreprises privées qui, concevant les algorithmes vendus aux collectivités territoriales, décident de ce qu’il y a derrière une alerte pour « comportement anormal ou suspect ». À travers l’automatisation, les entreprises acquièrent un pouvoir de police et d’édiction de normes et de comportements dans l’espace public, s’inscrivant parfaitement dans l’expansion des politiques sécuritaires.

L’automatisation permet à la police d’étendre sa capacité d’action à de nouveaux champs sur lesquels elle a maintenant un pouvoir de répression. La police peut décupler sa capacité à normaliser l’espace public, ainsi par exemple le fait de rester statique plus de 300 secondes, peut alerter la police.
La VSA, c’est aussi un marché économique de la data (mise en données). Les industries de la sécurité améliorent leurs algorithmes et les vendent sur le marché international. 

Vidéosurveillance automatisée et ville “intelligente” (smart city)

La vidéosurveillance automatisée et la notion très extensive de Smart City nourrissent une fiction : celle d’une ville dont les capteurs acquièrent des données que des algorithmes discriminent, répertoriant des usages de la ville sous divers aspects (mobilités, stationnement, temporalités, flux énergétiques …) et dans le cas d’espèce détectent des comportements et où une ou des plateformes dédiées permettraient de gérer la ville à distance.
Et si les usages sont aujourd’hui limités, les possibilités d’étendre le champ d’utilisation de la VSA ne manquent pas d’inquiéter.
Repérer un départ de feu c’est une chose mais détecter une personne effectuant un tag ou repérer des activités de travailleuses du sexe c’en est une autre…

Copies d’écran du site de la société Wintics dont le logiciel est utilisé depuis le 26 juillet par la préfecture de police sur la ville de Saint-Denis

Les Jeux Olympiques de Paris représentent l’opportunité d’accélérer le développement de technologies sécuritaires, de tester et normaliser ces dispositifs et d’offrir en second lieu une vitrine aux industriels français. C’est d’ailleurs ce dont se félicite l’adjointe au maire en charge de la sécurité, Gwenaëlle Badufle-Douchez mettant en avant que le logiciel retenu par la ville de Saint-Denis est « français ».

Pour les industriels, la VSA représente aussi la possibilité de rebooster le marché de la vidéosurveillance dans un contexte où, faute de preuve établie de son efficacité dans les études menées, le coût pour les collectivités en fait une politique de plus en plus interrogée, critiquée par les citoyens.

Des villes pourtant disent non à la vidéosurveillance automatisée

Il n’en n’est pas partout de même. C’est en tout cas le choix de la ville de Montpellier qui a adopté une délibération en décembre 2022 approuvant : « le principe d’interdiction du recours aux traitements automatisés d’analyse d’image sur la base des données personnelles ou individuelles dont la reconnaissance faciale » et relève que « Parmi les nombreux usages présents ou à anticiper par l’intelligence artificielle, ceux portant sur le traitement d’image automatisé exposent à des applications grosses d’excès, de dérives potentielles pour certains d’entre eux, et aussi par accumulation d’usages étendus et mal maitrisés, pour l’ensemble du corps social et de nos libertés fondamentales. »``

Les technologies mises en œuvre aujourd’hui et qui sont à ce jour soumises à des limites, le seront-elles demain ?

Ce qu’on autorise aujourd’hui ne fait-il pas le lit de ce qui sera toléré demain et inscrit dans la norme après-demain ?

A l’image de tout ce qui était dérogatoire lors de l’état d’urgence et qui est maintenant passé dans le droit commun, l’utilisation de ces technologies mine peu à peu les libertés publiques et individuelles.

C’est là un enjeu crucial concernant ce que d’aucun persiste à présenter comme un simple outil.

Les batailles juridiques en défense des libertés peuvent être longues, très longues c’est ainsi que plus de trois ans après un recours de la Quadrature du Net, le tribunal administratif d’Orléans a confirmé dans son jugement du 12 juillet 2024 que l’audiosurveillance algorithmique (ASA) (!) installée par l’actuelle mairie d’Orléans – des micros installés dans l’espace public et couplés à la vidéosurveillance, destinés à repérer des situations dites anormales – est illégale.

Big brother is watching you… Non seulement voir, certains veulent aussi écouter.

Un simple outil ? Vraiment ?


PS : Pour la présentation de ce nouvel outil de surveillance et de contrôle qu’est la VSA nous nous sommes appuyés sur les publications de la Quadrature du Net. Les schémas publiés sont issus de son site.