Yann Blancho, l’agent interpellé sur son lieu de travail par la police municipale et placé en garde à vue au commissariat d’Aubervilliers, témoigne. Que s’est-il passé le 18 novembre dernier ?

, par La Rédac’

Depuis les faits survenus le 18 novembre dernier, – l’intervention de la police municipale, l’interpellation d’un agent sur son lieu de travail et son placement en garde à vue – seule une version, celle du Maire, a été rendue publique. Yann Blancho a sollicité le Blog de Saint-Denis pour y apporter la sienne. Il répond à nos questions sur cet événement qui constitue un précédent au sein de la collectivité.

Le 18 novembre dernier vous êtes sur votre lieu de travail, comment se déroule la journée, que se passe-t-il ?
Sur mon école, un nouveau directeur est arrivé en février dernier et depuis le premier jour il m’a pris en grippe me faisant comprendre qu’il n’accepterait pas qu’on n’aille pas dans son sens et que l’on remette en cause ses « directives ». Moi, je me bats pour garder du sens à mon métier. Je mets à profit ma réflexion, mon expérience, ma motivations, mes savoir-faire.
C’est dans ce contexte important à rappeler que se déroule la situation du 18 Novembre où j’ai été interpellé par la police municipale sur mon lieu de travail.

Le déroulé : à 14H30 nous avions une réunion de travail avec l’ensemble de l’équipe d’animation convoquée par le responsable de l’Accueil De Loisirs maternel et primaire de Pleyel.
À cette occasion, le directeur aborde plusieurs points sur lesquels j’ai exprimé mon inquiétude et mon désaccord. Notamment un point sur l’organisation de l’étude surveillée du soir. Le directeur, sans consultation préalable, m’impose de laisser au groupe de l’étude surveillée ma salle d’activités où j’avais l’habitude d’accueillir les enfants de la tranche d’âge dont j’ai la responsabilité. Cette salle est mon outil de travail. J’ai mis en place différents espace d’activités avec leur fonctionnement, favorisant l’autonomie et la responsabilité des enfants, leur éveil et leur socialisation.
C’est pourquoi je suis interloqué que le directeur veuille me retirer mon outil de travail sans concertation, j’argumente alors sur le fait qu’il y a d’autres locaux disponibles dans cette grande école, et que ma salle n’est pas adaptée pour une étude scolaire. En réponse, il me dit : « Ce sont mes directives, c’est comme ça, c’est pas autrement. ».

Comme j’insiste, deux autres collègues me font comprendre qu’il faut avancer dans la réunion. J’ai alors abordé une autre difficulté rencontrée le jour même avec l’une d’entre elles.
La collègue me demande de ne plus dire son nom ce à quoi je lui réponds que nous travaillons en équipe et que je n’ai pas d’autre choix que de l’appeler par son prénom pour communiquer avec elle.
Le ton est monté mais le directeur n’est pas intervenu. Après 40 minutes, le directeur a levé la réunion.
Je suis très affecté par ce qui vient de se dérouler.
 A ce moment-là j’écris un sms à la directrice générale des ADL pour lui déclarer que je serai en grève le lendemain, refusant cette méthode brutale d’imposition de décision par le directeur de l’ADL.
Je décide d’aller faire un tour en dehors de l’établissement scolaire pour réfléchir et retrouver de la sérénité.

En partant, je vois par la fenêtre extérieure du bureau que le directeur, l’adjointe et une autre animatrice se moquent de moi en rigolant et en me regardant avec insistance.
Je me suis approché de la fenêtre et par des signes je leur ai demandé pourquoi ils rigolaient. Me sentant humilié, j’ai voulu me rendre dans le bureau pour discuter. La porte était fermée mais par le hublot j’ai constaté qu’il continuait à se moquer de moi. J’ai préféré partir.
En revenant à 16h15, la même scène se produit, la porte du bureau toujours fermée avec les trois collègues qui se moquent de moi. Je retrouve un autre collègue dans la salle des six ans avant l’accueil prévu des enfants à 16h30. Nous étions en train de discuter quand quatre policiers municipaux font irruption dans la salle.

La police municipale se présente à vous. Que vous disent-ils ? Combien sont-ils ? Et vous, que leur dites-vous ? Que vous répondent-ils ? Que se passe-t-il lors de votre départ ? Savez-vous où vous allez ?
Ils arrivent par les différentes entrées de la salle. Une des policières se dirige directement vers mon collègue et lui demande : « Est-ce que c’est vous monsieur Blancho ? ». Je me signale.
C’est très intimidant de voir 4 policiers débarquer comme ça dans une école, sans raison apparente et alors que les enfants s’apprêtent à arriver.
Trois des policiers se postent autour de moi. L’une d’entre eux m’informe que le directeur du centre les a appelé et qu’il m’accuse d’avoir eu un comportement menaçant et violent à son égard et envers d’autres collègues.
Je leur signale que je suis très calme, ce qu’ils pouvaient le constater par eux-mêmes, et que nous étions sur le point d’accueillir les enfants qui arrivent.
Je leur ai demandé si j’étais en état d’arrestation, et donc dans le cas contraire si je pouvais retourner à mon travail, une policière m’a intimé l’ordre de ne pas bouger et m’a demandé si je voulais, en leur présence, écouter ce que le Directeur avait à me dire. Je leur ai répondu que je n’avais pas besoin de la présence de la police municipale pour discuter avec mon directeur.
L’adjointe du centre de loisirs est venu chercher mon collègue lui signifiant qu’il fallait accueillir les enfants dans la salle d’à côté. J’explique mon incompréhension aux policiers. L’une d’entre eux, m’ordonne de me taire en me disant : « Vous dites que de la merde ». Je comprends que le dialogue et impossible et je me tais.
Ils m’expliquent qu’ils vont m’emmener au commissariat pour déposer une main courante et devant leur détermination intimidante à m’embarquer, je n’oppose aucune résistance. Un des policiers en me prenant par le bras me pince très fort et je suis sorti de l’école encadré par les quatre policiers à la vue de tous mes collègues, enfants et enseignants. J’étais humilié. J’ai ensuite été amené au commissariat d’Aubervilliers, alors que c’est la police municipale de Saint-Denis qui m’a interpellé. Pourquoi ?

A votre arrivée que vous est-il dit ? Qui voyez vous ? Que vous dit-on ? Que se passe-t-il ?
À l’arrivée au commissariat d’Aubervilliers, j’ai été présenté à un officier de police judiciaire qui m’apprend que je vais être placé en garde à vue. Il m’a demandé : « Est-ce que je voulais voir un avocat ? », je réponds oui ; « Est-ce que je voulais voir un médecin ? » je réponds oui ; « Est-ce que je voulais téléphoner pour prévenir quelqu’un ? », je réponds non. Je pensais à ce moment-là que la procédure me permettrait de rentrer chez moi, mais non j’ai été placé en cellule. J’ai passé la nuit dans l’incompréhension totale de ce qui venait de m’arriver.
Lors de la prise d’empreintes par les policiers, il m’ont dissuadé de faire appel à un avocat commis d’office prétextant qu’il n’était là que pour prendre de l’argent et qu’il ne s’occuperait pas de moi. Sachant que je n’avais rien à me reprocher, j’ai accepté pour raccourcir la procédure et sortir le plus tôt possible de cet enfer.

Plus tard, un officier m’a appris qu’une plainte a été déposé par le directeur pour :
 outrage à personne dépositaire de la fonction publique
 menace et comportement violent
 injure à caractère homophobe

J’ai ensuite été informé que le procureur retient contre moi les propos homophobes et que je dois payer une indemnisation de 150 euros au profit d’une association d’aide aux victimes.
Pourtant, tout ce qu’on me reproche est faux, je n’ai pas cessé de le dire aux policiers durant ma garde à vue et mon audition.

Que se passe-t-il après votre sortie du commissariat ?
Quand je sors je suis déboussolé. Je téléphone à un camarade du syndicat SNUTER-FSU qui est stupéfait.
Depuis, je ne dors presque pas. Je suis très mal. Le lendemain je cogite, je me demande : comment expliquer aux enfants ce qui m’est arrivé ? Quel va être l’accueil des collègues et les enseignants de l’école ?

Et après ?  
Le jeudi 20 Novembre, je me présente sur mon lieu de travail où je suis accueilli par la responsable adjointe qui me dit qu’elle a reçu la consigne de me demander de me rendre au central de la direction de l’enfance. Je reprend contact avec mon camarade du syndicat qui me conseille de demander à être accompagné d’un représentant du syndicat.
J’en informe l’adjointe qui prend contact avec la directrice du service Accueil De Loisirs. Celle-ci me dit par téléphone que je suis placé en suspension fonctionnelle.
Je reçois ensuite ma lettre de suspension fonctionnelle par mail, avec interdiction de me rendre sur mon lieu de travail et de prendre contact avec mes collègues le temps de l’enquête.

Depuis j’ai reçu le soutien de plusieurs des syndicats qui ont organisé un rassemblement des agents de la ville notamment contre l’intervention policière dans les écoles et le placement en garde à vue d’un agent suite à un désaccord professionnel.

Le 20 novembre après-midi je suis convoqué au TGI de Bobigny où je rencontre l’adjointe du procureur. J’ai pu expliquer à celle-ci que le directeur qui avait porté plainte contre moi et appelait la police m’avais pris en grippe depuis le début.
Je lui donnais la version des faits tel que je les avais vécus. J’ai fait part de ma carrière, des motivations qui m’ont amené à choisir et exercer la profession d’animateur et des combats que j’ai menés pour la reconnaissance de ce métier notamment dans la fonction publique territoriale.
Elle m’annonçait qu’elle ne retenait aucune accusation contre moi mais que j’aurai tout de même une somme de 150 euros à verser à l’association d’aide aux victimes du 93.
Je ne comprends toujours pas pourquoi j’ai dû verser alors une indemnité. On m’a interpellé dans des conditions humiliantes, j’ai passé la nuit en garde à vue, je suis suspendu, et en plus on m’a contraint à payer 150 euros.

Tout ce que mon Directeur me reproche est faux, et ne vise qu’à m’écarter de mon travail car il me considère comme gênant. Pour mener à bien mon éviction, il m’a accusé d’avoir tenu des propos homophobes, ce qui est très grave et outrageant quand on connait mon engagement politique sur les questions LGBT. Pour renforcer la plainte du directeur, la Directrice adjointe a confirmé que j’avais tenu ce type de propos, ce qui démontre bien la connivence de la Direction pour m’évincer.

Enfin je suis choqué du contenu publié par la mairie sur les réseaux. J’ai toujours contesté ce qui m’était reproché, je ne fais l’objet d’aucune poursuite pénale, et malgré cela la mairie a relayé les accusations de la Direction comme des vérités absolues.

Lire ici notre article du 6 décembre.

On peut lire ici l’article qu’a consacré Révolution Permanente à cette affaire.

– Une sélection de 37 articles du Blog de Saint-Denis – parus depuis juin 2021 concernant la souffrance au travail, le management et les mobilisations du personnel de la ville de Saint-Denis et de Plaine Commune – est téléchargeable ci-dessous. Chaque article est accessible d’un clic.

– Les agent.e.s souhaitant prendre contact avec la rédaction ou envoyer un témoignage peuvent écrire à l’adresse suivante : temoignage_agent_SD@proton.me