Elections municipales. Quentin Gutierrez : « Gouverner, ce n’est pas imposer, c’est construire. Et construire suppose de la cohérence, de la transparence et du respect envers les habitantes et habitants. »

, par La Rédac’

Nous avons interrogé Quentin Gutierrez, militant du parti Horizons, formation de l’ancien premier ministre Edouard Philippe, tête de liste A.G.I.R (Audace, Gouvernance, Indépendance, Responsabilité) à l’élection municipale de la commune nouvelle de Saint-Denis les 15 et 22 mars prochains. Il a succédé, à l’occasion d’une primaire en octobre dernier, à François Péguillet (LR), initialement désigné pour conduire cette liste, qui lui apporte « son soutien sans réserve ».

De 2008 à 2014 des représentants de la droite siégeaient au conseil municipal. L’UMP, le MODEM étaient représentés, depuis 2014 les forces politiques qui se réclament de la droite ont disparu du conseil municipal comment expliquez-vous cela ?
La disparition des représentants du centre et de la droite du conseil municipal depuis 2014 ne s’explique pas par un recul de leur électorat, mais par une addition de blocages politiques internes.
Il y a bien sûr eu des querelles, des divisions, un manque de renouvellement et parfois une incapacité collective à construire une offre politique lisible et durable.
Mais il faut aussi regarder une autre réalité en face : le rôle des égos et de certaines figures récurrentes du paysage local, qui, en dépit de dérapages publics ou de dynamiques électorales clairement défavorables, se maintiennent systématiquement en candidature.
Non pas pour gagner, mais au nom d’une logique du “eux ou personne”, quitte à fragmenter durablement l’espace politique et à empêcher, scrutin après scrutin, toute chance d’une nouvelle voie pour Saint-Denis.
Car cette fragmentation n’a pas seulement affaibli le centre et la droite. Elle a aussi privé de nombreux dionysiens, y compris à gauche, d’une alternative crédible au système en place. Car ce qui manque depuis 2014, ce n’est pas seulement une représentation du centre-droit, c’est une opposition capable de porter un projet transpartisan, pragmatique et fondé sur des résultats.
À Pierrefitte, par exemple, chacun peut constater qu’entre 2014 et 2020, certains candidats ont perdu près de la moitié de leur électorat sans jamais se remettre en cause, ni tirer les conséquences politiques de cet échec.
Ce type de stratégie profite objectivement aux majorités socialistes et communistes du système en place. Ce n’est pas un procès d’intention, c’est un constat électoral.
Notre responsabilité aujourd’hui est de sortir de ces logiques personnelles, de dépasser les postures, et de proposer une alternative crédible qui rassemble au-delà des étiquettes, du centre-gauche à la droite républicaine, toutes celles et tous ceux qui veulent une ville plus propre, plus sûre, mieux gérée. Cela inclut les citoyens déçus par les gestions actuelle ou passées, quelle que soit leur sensibilité d’origine.
À force de confondre engagement politique et aventure personnelle, certains sont devenus, volontairement ou non, les meilleurs alliés de ceux qu’ils prétendent combattre.

Décembre 2025. Autour de Quentin Guterriez, tête de liste A.G.I.R., des figures dionysiennes de la droite, LR, Horizons, du centre et macroniste réunis dont l’ancienne candidate aux élections législatives de 2017, Véronique Avril

Votre espace politique semble avoir été occupé dès 2014 par d’autres forces politiques, des thèmes de campagne dont la droite a fait sa marque de fabrique, la propreté, la sécurité, (on le voit encore aujourd’hui à Paris) vous ont-ils échappés ?
Je ne crois pas qu’il existe des thématiques de prédilection propres à un camp politique. D’ailleurs, notre liste rassemble justement du centre-gauche à la droite républicaine précisément parce que ces sujets dépassent les clivages partisans. Ce qui compte, c’est l’efficacité, pas l’étiquette.
Tout ce qui impacte concrètement le quotidien des habitants est un sujet politique légitime, et doit être traité avec sérieux.

Ce que nous contestons, ce n’est pas la légitimité des thèmes, c’est le bilan des majorités successives, aussi bien communistes/LFI que socialistes/écologistes, dans lesquelles l’ensemble de nos adversaires ont exercé des responsabilités depuis des décennies.

Le résultat est visible pour tous : une insécurité latente, des rues durablement sales, des commerces qui ferment ou peinent à survivre, des équipements publics qui se dégradent, y compris les écoles.
Cette situation n’est pas une fatalité, elle est le produit de choix politiques et d’une mauvaise allocation des ressources publiques.
Aujourd’hui, la ville consacre environ 86 % de son budget au fonctionnement et seulement 14 % à l’investissement, là où des villes comparables sont autour de 70/30, voire 65/35.
Cela signifie moins de rénovation, une dégradation inéluctable des écoles et bâtiments municipaux, et moins d’espaces publics de qualité pour les habitantes et habitants.
On a préféré multiplier des opérations de communication : des programmes de bureaux construits sans vision économique, massivement vacants ; des politiques de construction quantitatives, sans réflexion sur la qualité de vie ; et une accumulation de logements indignes que la puissance publique n’a pas su traiter efficacement.

Le fond du problème, c’est l’absence de vision globale au service des habitants : une politique urbaine enfermée dans une logique quantitative (construire toujours plus de logements sociaux et de bureaux), sans réflexion sur la qualité de vie et l’équilibre urbain, en ghettoïsant la population, sans créer les conditions de l’émancipation, de la prospérité économique et de la beauté au quotidien.
Nous pensons exactement l’inverse : l’égalité réelle ne se décrète pas, elle se construit par la qualité des services publics, la sécurité du quotidien, l’investissement, l’urbanisme exigeant, l’activité économique et la capacité donnée aux habitants de s’élever.
Notre projet vise précisément à réorienter l’action municipale vers l’investissement utile, l’efficacité des services et la création de richesse locale. Chacune de nos propositions s’appuie sur des recherches académiques et des expériences documentées ailleurs. Ce n’est pas notre opinion, ce sont des politiques qui ont prouvé leur efficacité.

Une mandature s’achève, que retenez-vous de positif, que pointez-vous comme négatif depuis 2020 ? Qu’auriez-vous fait ? Aujourd’hui, quels sont selon vous les premiers sujets auxquels la ville doit se confronter et quels sont vos propositions ?
Cette mandature illustre avant tout une gestion communicationnelle de la ville.
L’énergie a été largement consacrée à annoncer, inaugurer, couper des rubans : nouveaux immeubles, nouveaux équipements, nouvelles opérations mises en scène. Pendant ce temps, le parc existant, qu’il s’agisse des logements, des écoles ou de l’espace public, reste pour une large part dégradé, parfois indigne, et insuffisamment entretenu.

On retrouve la même incohérence dans les objectifs affichés et les politiques menées. La municipalité parle de diversification commerciale, mais poursuit une stratégie urbaine quasi exclusivement fondée sur la construction de logements sociaux et de bureaux, sans diversification des typologies résidentielles. Or sans mixité de logements, il n’y a pas de diversification possible du commerce. C’est une contradiction structurelle.

Cette absence de vision globale se retrouve aussi dans les politiques éducatives et de jeunesse.
Les écoles souffrent d’un manque d’entretien, de locaux mal adaptés aux épisodes de chaleur, et d’un sous-investissement chronique. Or l’école est le premier service public de l’égalité réelle.
Nous aurions fait un choix clair :
– des écoles rénovées et climatisées, pour garantir des conditions d’apprentissage dignes ;
– le remplacement des centres de jeunesse par trois dispositifs :
– des Maisons de la Création, des lieux d’apprentissage et de production culturelle, artistique et numérique, pour apporter aux jeunes les clés de la création : studios d’enregistrement, caméras, ateliers et matériel de confection ;
– un Centre d’appui pédagogique, structure permettant d’allouer des moyens ; matériels et humains supplémentaires aux enseignants et de proposer des ressources pédagogiques clé en main, utilisables aussi en périscolaire, dans le respect de la liberté pédagogique ; et de renforcer les formations des ATSEM ;
– un dispositif de prévention renforcée, le programme “REBOND” proposant un parcours d’engagement éducatif pour les collégiens temporairement exclus et des chantiers éducatifs, afin qu’aucun jeune ne se retrouve livré à lui-même dans l’espace public, sans perspective
– un accès prioritaire au logement public pour les personnels de l’éducation, car la réussite éducative passe aussi par la stabilité et la reconnaissance de celles et ceux qui font l’école au quotidien.
C’est précisément parce que l’on néglige l’éducation, la prévention et l’accompagnement des jeunes que l’on se retrouve ensuite à traiter la question de la sécurité uniquement sous l’angle répressif.
La question de la sécurité illustre parfaitement cette méthode purement communicationnelle.
La municipalité communique abondamment sur sa politique de sécurité locale, mais omet systématiquement de rappeler qu’une part significative des moyens mobilisés provient de dispositifs financés par d’autres niveaux de collectivités, en particulier la Région Île-de-France à travers le bouclier sécuritaire.
Autrement dit, la ville a largement bénéficié de politiques conçues et financées ailleurs, tout en les présentant comme le fruit exclusif de son action. Ce n’est pas illégal, mais c’est révélateur d’une approche davantage tournée vers la valorisation politique que vers la construction d’une stratégie complète et équilibrée.
Car une politique de sécurité ne se résume pas à des effectifs ou à des équipements. Elle repose aussi sur la confiance entre les habitants et les forces de sécurité. Or sur ce point, la majorité actuelle n’a rien voulu mettre en place pour prévenir les risques d’abus ou renforcer la transparence.
Contrairement à elle, nous assumons l’idée qu’une sécurité efficace passe aussi par des garanties claires :
– des caméras-piétons portés par chaque agent en intervention,
– un mécanisme de contrôle indépendant, avec un auditeur de la police municipale nommé par l’opposition sur des critères stricts et doté de réels pouvoirs d’enquête.

Enfin, dans ce que nous aurions fait différemment, il y a une question démocratique majeure.
Nous aurions réellement écouté les habitants, sans arriver en réunions de quartier avec des projets déjà ficelés. Et surtout, nous n’aurions jamais engagé une fusion de communes sans référendum local, en niant les volontés citoyennes et l’identité propre de chacune des villes concernées.
Gouverner, ce n’est pas imposer, c’est construire. Et construire suppose de la cohérence, de la transparence et du respect envers les habitantes et habitants.

La droite, le centre était presque parvenue à s’unir en 2020 autour d’une candidature macroniste qui défendait l’idée d’un en même temps « ni droite ni gauche », quel bilan tirez-vous de ce positionnement et maintenant allez-vous proposer une alternative de droite ou autre chose ?
Le macronisme n’est plus un sujet, et encore moins dans le cadre d’une élection municipale.
À Saint-Denis, les habitants voteront pour un projet et une équipe capables de répondre à des problèmes très concrets : sécurité, propreté, écoles, logement, services publics.

Nous assumons aujourd’hui une démarche transpartisane, qui va du centre-gauche à la droite républicaine, fondée non pas sur des étiquettes mais sur le pragmatisme, la cohérence des propositions et l’efficacité de l’action publique.
Notre boussole sera simple : proposer et mettre en place ce qui améliore réellement le quotidien des habitantes et des habitants, sans posture idéologique ni slogans nationaux.
Il ne s’agit pas d’un “en même temps” flou, mais d’une méthode claire : diagnostiquer honnêtement, prioriser, agir, évaluer.
Celles et ceux qui cherchent à nationaliser cette élection passent à côté de l’essentiel : Saint-Denis n’a pas besoin d’un débat d’étiquettes, mais d’un projet municipal crédible et opérationnel.

Conduite par Alexandre Aïdara, dont vous étiez colistier, elle a raté de peu la qualification pour se maintenir au second tour et bénéficier d’élus au conseil municipal, pensez-vous y parvenir cette fois-ci alors que d’autres candidatures sont annoncées, à nouveau celle de Houari Guermat et potentiellement celle de Pascal Kouppé de KerMartin qui laisse planer le doute sur ses intentions ? (Au moment où nous interrogions Quentin Guttierrez, Pascal Kouppé de Kermartin n’avait pas annoncé sa candidature. NDLR)
J’étais effectivement colistier d’Alexandre Aïdara en 2020. Malgré des moyens très limités, nous avons manqué de très peu la qualification pour le second tour. Cela a montré qu’il existait un espace politique réel pour une alternative crédible à Saint-Denis.
Aujourd’hui, en effet, le paysage pourrait s’avérer plus fragmenté. Mais cela n’est pas encore une certitude. C’est précisément pour éviter cette situation que nous avons voulu agir en amont.
Nous avons mené un travail patient de rassemblement et d’union, en dépassant les logiques d’ego et les candidatures personnelles. Nous avons cherché à fédérer largement, du centre-gauche à la droite républicaine, autour d’un projet cohérent et opérationnel. Nous avons organisé un vote pour désigner notre tête de liste. Nous disposons d’une équipe structurée, ancrée dans le territoire et d’un programme détaillé.
D’autres candidatures éventuelles, qui se revendiqueraient du centre ou de la droite, doivent mesurer avec lucidité ce que représenterait une candidature de témoignage.
Car une telle démarche comporte des risques bien réels : un risque politique, en affaiblissant l’alternative ; et un risque financier, puisque les règles de financement des campagnes municipales engagent personnellement les candidats lorsque certains seuils ne sont pas atteints.
Nous abordons cette échéance avec confiance et détermination. À Saint-Denis et Pierrefitte, il est temps de sortir des candidatures d’ego qui fragmentent l’alternative et assurent, scrutin après scrutin, la reconduction du système en place.

Des observateurs de la vie politique dionysienne doutent de vos réelles intentions de représenter une alternative à la majorité municipale actuelle, certains pensent que vous ferez un accord au second tour, ils y voient la véritable raison de votre faiblesse, de la difficulté de vous installer vraiment dans le champ politique dionysien aujourd’hui étendu à la commune nouvelle ?Comment s’imposer avec ce soupçon sur vos intentions ? Que comptez-vous faire ? Quels sont vos objectifs prioritaires ?
Ce soupçon existe surtout parce qu’à Saint-Denis, trop souvent, les alternances ont été plus apparentes que réelles.
Depuis des décennies, on assiste à une forme de rotation entre les mêmes forces politiques (bonnet rouge ou rouge bonnet) qui, malgré leurs différences d’étiquettes, ont conduit des politiques très proches, marquées par la ghettoïsation, l’appauvrissement progressif des habitants et l’absence de perspectives économiques durables.
D’ailleurs, lorsqu’il s’agit de conserver le pouvoir, ces différences disparaissent très vite :
– lors des dernières élections législatives, le Parti socialiste, LFI et les communistes formaient des candidatures communes et une majorité municipale unique.
– lors des élections départementales, le Parti socialiste, LFI et les communistes ont procédé à des désistements réciproques, selon les cantons de la ville.

Le résultat a été particulièrement révélateur. Des seconds tours verrouillés, organisés de telle sorte qu’il n’existait plus de choix politique réel. Les électeurs ont été placés devant une situation de confiscation du choix démocratique : soit voter blanc ou nul, soit voter pour le candidat unique du système en place.

Notre démarche est à l’opposé de ces pratiques. Nous avons construit un projet cohérent de plus de 70 propositions, souvent en rupture avec ce système installé. Un projet qui vise à redonner du sens au vote, à la confrontation des idées et à la responsabilité politique. Un projet qui ne se contente pas de corriger à la marge, mais qui propose un changement de méthode, de priorités et de mentalité dans les politiques municipales.

Ce travail programmatique n’a rien d’un exercice de communication. Il a été élaboré collectivement, avec des profils issus d’horizons politiques différents, du centre-gauche à la droite républicaine, mais réunis par une même exigence : être capables de gérer la ville sérieusement et d’améliorer concrètement le quotidien des habitants.

De fait, notre ambition est claire : réaliser le meilleur score possible, convaincre que nous sommes en capacité de diriger la mairie et impulser un changement de mentalité dans les politiques municipales.

On ne bâtit pas un tel projet et on ne structure pas un tel collectif pour servir de variable d’ajustement ou préparer un accord de couloir. On le fait pour changer la trajectoire de Saint-Denis, dans la clarté et le respect des électeurs.
Notre objectif est de changer durablement la trajectoire de Saint-Denis, en sortant des logiques de relégation, d’appauvrissement, de gestion idéologique ou communicationnelle et de verrouillage démocratique qui ont trop longtemps prévalu. Et cela ne peut se faire que dans la clarté vis-à-vis des électeurs.

Avez-vous un pronostic à l’issue du premier tour ?
Les pronostics font surtout plaisir aux commentateurs, rarement aux citoyens. Ce que nous constatons aujourd’hui, c’est une fatigue démocratique profonde, une abstention structurelle très élevée, et une attente forte de renouvellement des pratiques politiques à Saint-Denis.
Dans ce contexte, le résultat du premier tour dépendra moins des appareils politiques que de la capacité des différentes listes à mobiliser celles et ceux qui ne votent plus, parce qu’ils ont le sentiment que tout se joue sans eux.

Notre objectif est clair : réaliser le meilleur score possible, convaincre largement que nous incarnons une alternative crédible et responsable, et redonner envie de participer à la vie démocratique locale.
Le véritable enjeu du premier tour, ce n’est pas seulement le classement des listes, c’est le niveau de participation et la capacité à rouvrir un espace de choix réel pour les habitants.

On peut lire ici un premier entretien avec A.G.I.R. publié en mars 2025, intitulé Municipales 2026. Pour la droite et le centre qui affichent leur unité, c’est parti. « La méthode de Mathieu Hanotin, marquée par une certaine brutalité dans l’imposition de ses politiques, est particulièrement préoccupante ».

Et ici notre reportage sur la réunion du 11 juin 2025 d’A.G.I.R. intitulé Municipales 2026. La droite dionysienne – presque unie – veut croire en ses chances