Le village des athlètes livré à temps. La prouesse de calendrier n’interdit pas de s’interroger : réussite urbaine, architecturale ou échec ? Quel avenir pour ce « quartier de ville » ?

, par Michel Ribay

Le village olympique est inauguré ce jeudi 29 février par le président de la République. Les clefs sont remises au COJOP par la Solideo dont la mission était de réaliser les équipements nécessaires au bon déroulement des Jeux dans un temps record. Un délai tenu malgré toutes les inquiétudes qui ont pour noms Covid, guerre en Ukraine, crise énergétique et inflation. Pari réussi donc pour la Solidéo et les nombreux acteurs du projet, mais de quoi parle-t-on ? Le village-hôtel des athlètes peut-il faire quartier de ville, quartier à vivre ? Réussite urbaine, architecturale ou échec ? Pourquoi ? Pour qui ?

Avec des espaces verts limités au regard de la densité de l’ensemble, l’absence de tout geste architectural marquant (les constructions du Village n’ont pas fait l’objet d’un véritable concours), la monumentalité et la monotonie dégagée par les ensembles résidentiels sur la partie Saint-Denis du Village – un peu moindre à Saint-Ouen –, leurs volumétries quasi similaires que ne contrebalancent pas la variété des écritures, la ligne de ciel quasi uniforme de l’ensemble, le bâti très prégnant par rapport au patrimoine industriel (halle Maxwell) permettent de douter que le village olympique fera date dans l’histoire des réalisations architecturales. Générera-t-il un flux significatif de visiteurs du Village ? On peut en douter aussi.

Malgré les embuches insoupçonnables auxquels l’ensemble des acteurs ont du faire successivement face, Covid, guerre en Ukraine, inflation des prix des matières premières et de l’énergie, le village est livré à temps. Ouf diront beaucoup. Certes, mais quelle est sa nature et son avenir ?

Le Plan guide de l’aménagement du Village contraint par la programmation s’est contraint lui-même à limiter les variétés possibles en termes de hauteurs, de formes architecturales, les impératifs de réversibilité d’un village-hôtel des athlètes en logements-quartier de ville, le calendrier, ont pesé au-delà du nécessaire en privilégiant standardisation des modes constructifs – avec des hauteurs assignées de 28 et 37 mètres – et compacité des volumes.

Le pari énoncé s’agissant du village de la manière suivante dans Chroniques d’architecture est-il gagné : « Cette morphologie capable d’accueillir une grande diversité de programmes (logements, bureaux, hôtel, résidence étudiante, commerces, etc.) composera des ensembles ouverts à la fois sur l’espace public et sur des cœurs d’îlots offrant des cadrages sur le grand paysage. Nous avons cherché à définir une densité juste, un rapport entre la hauteur du bâti et la largeur des espaces extérieurs qui donne un caractère aéré et humain à l’ensemble ».

L’attention portée par chaque agence d’architecture et groupement en charge d’ilots à la qualité des logements futurs suffira-t-elle à minimiser la perception écrasante de la densité de l’ensemble ? Là encore le doute est plus que permis.

Des vues du Village, la première côté Saint-Ouen.

Le choix de limiter les hauteurs des bâtiments a des conséquences. Des bâtiments plus hauts permettant une réduction de l’emprise du bâti au sol aurait permis de majorer les espaces verts, les espaces publics et d’ouvrir l’horizon. Cela aurait aussi favorisé une ligne de ciel moins monotone et l’opportunité d’y développer une variété plus grande du paysage bâti. La seule émergence perceptible est la « figure de proue », un monolithe triste face à la Seine, surmontée d’anneaux olympiques. Misère.

Le vaste espace dévolu au parking surdimensionné de la cité du cinéma aurait lui aussi pu être utilisé pour accroitre les espaces publics. La loi olympique n’a pas été utilisée à l’encontre de la Cité du cinéma alors qu’elle a permis au nom de l’utilité publique de nombreuses évictions d’autres structures publiques et privées.

L’espace planté est l’emprise du parking et de l’entrée de la Cité du cinéma.

Un gain d’espace au sol aurait permis de développer, avec un retrait plus important d’une partie des constructions en front de Seine, une connexion naturelle parallèle au fleuve, la plus profonde et étirée possible, en direction du parc des Docks de Saint-Ouen.

Ces choix ont des conséquences multiples et défavorables pour ce futur "nouveau quartier de ville". Force est de constater ce manque d’audace architecturale au regard de ce que d’autres font en Europe (à titre d’exemple, chez nos voisins, à Hambourg, bâtiments résidentiel et tertiaire conjuguant souci de la densité, qualité et du moins parti pris architectural fort – exemple que l’on pourrait multiplier du côté de Copenhague ou dans les nouveaux quartiers en périphérie du centre d’Amsterdam).

Des réalisations de différentes hauteur et volumétries dans le nouveau quartier du port de Hambourg. Une tour – petite – dans un autre quartier de Hambourg.

D’un point de vue environnemental il faudra se pencher sur "l’excellence environnementale" annoncée. Quelle est la part et l’apport véritable de l’utilisation du bois ? Quelles normes ont été retenues ? Quelle évolutions ont-elles subies ? Pourquoi ? Quels critères ont été retenus ? Quels impacts sur l’ensemble du secteur de la construction bois ?(Nous aurons l’occasion d’y revenir) Quid du béton dit bas carbone ?

Le raccordement et l’extension du réseau de chaleur sur le village est un indéniable atout sur le plan énergétique. La Cité du cinéma, gouffre de consommation électrique, fait maintenant figure d’exception et d’anomalie dans l’ensemble. Jusqu’à quand ?

Un nouveau quartier de ville avec quelles aménités ?

Dans un contexte très différent, le site des JO de Londres en 2012 à Stratford n’offre pas plus d’attrait sur le plan architectural concernant les réalisations résidentielles mais, différence de taille, il est situé au cœur d’un parc massivement végétalisé ou la présence de l’eau a été un élément structurant, ce qui avec la piscine dessinée par Zaha Hadid, et le classique et démesuré centre commercial, en fait un lieu de destination des Londoniens. L’emprise de près de 250 hectares (cinq fois la surface du village de Paris 2024) permet d’y développer d’autres aménités, services et institutions de tous ordres potentiellement très attractives.

Les Jeux vont donc s’ouvrir dans quelque mois. Ils vont attirer les regards durant deux petits mois. Le village a lui vocation a durer. Au bas mot un demi-siècle. Les faux pas pèsent donc à une autre échelle. Celle de l’urbain. Celle de la ville et de ceux qui y vivent.

Le village olympique, une occasion ratée ? Pas pour tous. L’explosion des prix en quelques années, près de 50 %, fera des heureux du côté des promoteurs malgré le retournement du marché en cours. On en parlait ici lors d’un précédent article.

Le fait urbain – pourtant mondial –, surdétermine le quotidien de millions de citadins en France - et ailleurs – (dans quoi, où et comment habite-t-on notre environnement immédiat ?) on comprend d’autant moins le peu d’attention porté à l’urbanisme et à l’architecture dans notre enseignement général, secondaire et supérieur.

D’une manière générale et au-delà du village olympique, l’urbanisme (et l’architecture) n’est-il pas une affaire trop grave pour la confier exclusivement aux seuls urbanistes, promoteurs, élus et grand commis de l’Etat ? Mais ceci est une autre histoire. Quoique…

PS : les échanges en comité de pilotage – dont j’ai fait partie en tant qu’élu de quartier de 2014 à 2020 – sur les choix évoqués plus haut (formes architecturales, hauteurs, emprise du parking de la Cité du cinéma, espaces publics, programmation) ont été de peu de poids face à la mission assignée par l’Etat à la Solideo, aux enjeux financiers y compris ceux des promoteurs et aux impératifs de calendrier de livraison des équipements.
Des modifications permettant de dédensifier mais qui restent marginales ont été apportées par la nouvelle municipalité dionysienne.
Si les JO ont permis la réalisation d’infrastructures majeures (les franchissements de la Seine, du faisceau ferré, de l’A1, la piscine olympique, la réhabilitation de celle de Marville, l’enfouissement des lignes à haute tension et la renaturation des berges de Seine) qui dépassent de loin le périmètre du village, sa conception et son devenir interrogent.
L’héritage reste aussi plus que contrasté quand on pense aussi au très contestable Village des médias, à la destruction d’une partie des jardins ouvriers à Aubervilliers, la réalisation incomplète d’un mur anti-bruit sur l’Ile Saint-Denis et les effets collatéraux – ou consubstantiels – à ce type d’événement (éviction de populations indésirables, rente foncière décuplée, dispositifs liberticides et le matraquage des médias).

La partie du Village sur le secteur de l’Ile-Saint-Denis n’est pas traitée dans cet article. Nous y reviendrons aussi.
Les vues du Village Olympique sont aujourd’hui anciennes. L’ensemble du village fini reste inaccessible, une vraie « no go zone »
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