Lula, au-delà des urnes

, par Laurent Callonnec

Le premier tour de la présidentielle du 4 octobre au Brésil a dessiné pour plusieurs années le paysage politique brésilien. 513 sièges de la Chambre des députés, deux tiers du Sénat et les gouverneurs des 26 États et du District fédéral étaient renouvelés. Une domination conservatrice en sort, avec une poussée très nette du camp Bolsonaro, inquiétante pour l’issue du second tour le 25 octobre et pour la suite. Des parlementaires français alertent dans une tribune.

À la Chambre des députés, l’équivalent de notre Assemblée nationale, le Parti libéral (PL) décroche 121 sièges sur 513, ce parti de droite, peu ou prou équivalent à l’ex-UMP, aujourd’hui LR, chez nous, est devenu le principal véhicule du bolsonarisme, à la jonction de la droite conservatrice et de l’extrême droite, et repose aujourd’hui sur un gloubi-boulga idéologique mêlant libéralisme économique, discours sécuritaire et conservatisme religieux évangélique. C’est de loin le premier groupe parlementaire, mais, avec moins d’un quart des sièges, il reste très éloigné d’une majorité à lui seul.

La gauche, elle, tient tant bien que mal : le Parti des travailleurs (PT) de Lula compte 70 députés. Avec ses partenaires communistes et écologistes, réunis dans une coalition électorale, il atteint 88 sièges. Si l’on ajoute les autres formations de gauche et de centre gauche (le Parti socialiste brésilien, le PSOL, gauche socialiste, et les travaillistes du PDT), on arrive à 124 députés, soit environ un quart de la Chambre : autant que le seul PL. D’après la classification de la Folha de S. Paulo, la droite au sens large pèse 303 sièges, contre 124 pour la gauche et 86 pour le centre, sans pour autant que ces blocs représentent des coalitions « disciplinées ».

Ce qui bouge, ce n’est pas que la chambre soit à droite, mais le poids du bolsonarisme au sein de cette majorité. Et entre les deux grands camps, on trouve des partis qui négocient leur part du pouvoir, leurs responsabilités et leurs budgets. On les range souvent sous le nom de « Centrão » (grande centre) un mot qui renvoie davantage à une pratique des alliances qu’à une quelconque modération idéologique. Y figurent des partis de droite comme União Brasil et les Progressistes (87 députés à eux deux), ainsi que Republicanos (41 sièges), une droite conservatrice très liée aux milieux évangéliques et à Bolsonaro pour l’instant. Le PSD (43 sièges), au centre et au centre droit malgré son nom de Parti social-démocrate, et le MDB (36 sièges), vaste formation centriste aux alliances régionales changeantes, restent eux aussi décisifs, car leurs élus ne suivent pas tous la même ligne nationale.

Au Sénat, le mouvement est plus spectaculaire. À la différence du Sénat français, ses membres sont élus directement par les citoyens, pour huit ans, et chaque État comme le District fédéral dispose de trois sièges, quelle que soit sa population. Cette année, 54 des 81 mandats étaient en jeu. Le PL en remporte 19 et contrôlera plus du tiers de la chambre : il en devient la première force. Les effets de cette victoire iront donc bien au-delà des quatre ans du prochain mandat présidentiel.

Cela pèsera aussi sur l’équilibre entre les pouvoirs. Le Sénat approuve la nomination des juges du Tribunal suprême fédéral, la plus haute juridiction du pays, et peut les juger dans des procédures pouvant mener à leur destitution. Le camp Bolsonaro, en conflit durable avec cette institution, gagne ainsi des leviers supplémentaires sans pour autant être réellement disposé en l’état d’une majorité pour faire cela.

Les élections des gouverneurs confirment aussi la tendance droitière : à l’issue du premier tour, vingt gouvernements d’État étaient déjà attribués : cinq au PL, quatre au PSD, trois à Republicanos et trois au PT, les autres allant à diverses formations du centre et de la droite. Le camp pro bolsonariste emporte notamment les deux États les plus peuplés avec Tarcísio de Freitas à Sao Paulo et le Minas Gerais avec el sénateur Cleitinho. Dans le Sud, le PL rafle les trois gouvernements : Santa Catarina avec Jorginho Mello, le Rio Grande do Sul avec Luciano Zucco et le Paraná avec Sergio Moro, ancien juge de la très controversée opération Lava Jato, devenu ensuite ministre de Bolsonaro, et dont le Tribunal suprême a reconnu la partialité dans l’affaire qui avait conduit Lula en prison.

Pour autant, on ne peut pas réduire ces élections à un triomphe bolsonariste : le PT garde trois positions importantes dans le Nordeste, où Lula conserve son principal ancrage, et d’autres gouverneurs, même appartenant à des partis conservateurs, ne feront pas nécessairement allégeance à la clique Bolsonaro.
Dans ce paysage, un résultat donne à la gauche un vrai motif de fierté : à São Paulo, Erika Hilton, députée du PSOL (le Parti socialisme et liberté, situé à la gauche du PT), est réélue avec 1 596 472 voix. Elle devient la femme avec le score recueilli le plus élevé de l’histoire pour une élection à la Chambre fédérale, avec un score plus de six fois supérieur à celui de 2022. Femme noire et trans de 33 ans, elle a marqué le débat sur les conditions de travail en défendant la fin du rythme de six jours travaillés pour un jour de repos.

Ce succès ne change rien au rapport de force parlementaire, mais il montre qu’une gauche radicale est capable de rassembler autour des droits des minorités couplés à des revendications sociales concrètes. Dans le même scrutin qui renforce les conservateurs, une figure qu’ils prennent régulièrement pour cible obtient une audience exceptionnelle, ce qui ici comme chez nous tend à démontrer qu’une gauche de convenance n’est plus la bonne réponse face à l’assaut réactionnaire.

La campagne entre les deux tours bat son plein. Pour un Français rodé à une forme de sobriété dans son engagement politique, il faut dire que la ferveur des militants qui s’exprime ici laisse rêveur : piquets au bord des ronds-points, drapeaux accrochés aux voitures, et les « banderoles » des oriflammes publicitaires pour les candidats le long des routes ont ici remplacé tracts et autres supports fixes. Du côté du PT, des manifestations monstres –évoquant des mini-fêtes de l’Huma– partent du cœur des grandes villes, des blocs-parties joyeuses et diverses avec une jeunesse rayonnante.

Malgré la douche froide du premier tour, la gauche populaire ne rend pas les armes même s’il s’agit de la dernière campagne d’un des hommes politiques les plus importants des 50 dernières années. À l’instar de Mandela, Lula est bien plus qu’un président. Pour une partie du pays, il incarne l’entrée des classes populaires dans une histoire dont elles avaient longtemps été les figurantes. Un ouvrier métallurgiste, ancien enfant pauvre du Nordeste, a pu accéder au sommet de l’État et parler avec un accent, un parcours et des mots dans lesquels des millions de Brésiliens se reconnaissaient. Cette reconnaissance compte dans l’attachement qu’il suscite : le sentiment d’avoir enfin quelqu’un des siens à la tête d’un pays où le fossé social reste immense.

Cet attachement repose aussi sur des changements très concrets. Pendant ses deux premiers mandats, entre 2003 et 2010, l’extension des aides aux familles, la progression des revenus et l’élargissement de l’accès aux études ont ouvert des perspectives jusque-là hors de portée. Bolsa Família a contribué à réduire la pauvreté ; les bourses et le développement des universités ont permis à davantage de jeunes issus de familles modestes d’accéder à l’enseignement supérieur. Dans bien des foyers, l’héritage de Lula se raconte ainsi : pouvoir mieux manger, poursuivre ses études, envisager pour ses enfants une vie différente de la sienne.

Son troisième mandat, commencé en 2023, relève davantage de la réparation que de la promesse d’un monde nouveau. Il a fallu relancer des politiques sociales et reconstruire une coalition capable de gouverner un pays profondément divisé. Les résultats sociaux existent : selon l’IBGE, 8,6 millions de personnes sont sorties de la pauvreté entre 2023 et 2024. Mais la reconquête des conditions de vie ne produit pas mécaniquement celle des consciences politiques.

C’est l’une des questions que laisse le lulisme : comment transformer des avancées sociales en un pouvoir politique durable ? Lula a cherché à améliorer la vie des plus pauvres en composant avec une partie des élites économiques et des forces conservatrices. Cette capacité de négociation a rendu des réformes possibles. Elle a aussi laissé ses gouvernements dépendants de partenaires dont les intérêts pouvaient être très éloignés de ceux de ses électeurs. Le « Centrão » décrit plus haut appartient pleinement à cette histoire : indispensable pour gouverner, toujours disponible pour renégocier le prix de son soutien.

Son héritage démocratique porte cette tension. Issu du syndicalisme et des luttes contre la dictature, Lula a contribué à donner une représentation nationale au monde du travail. Il est ensuite devenu le point de rassemblement d’une coalition beaucoup plus large, réunissant des forces qui ne partagent ni son histoire ni son projet social. Cette place lui donne une puissance singulière, mais elle pose une difficulté à ses héritiers : comment maintenir ensemble ces soutiens lorsque la personne qui les relie ne sera plus candidate ?

Gagnant ou perdant, Lula restera une figure historique de l’émancipation des classes populaires et du multilatéralisme, attaché à faire entendre le Brésil et les pays du Sud dans les affaires du monde. Le résultat de dimanche ne pourra pas retirer à Lula la place déjà conquise dans l’histoire.

De Brasilia, les précédents articles de Laurent Callonnec ici et ici.. Photos Laurent Callonnec.

Une tribune de parlementaires de gauche intitulée « Chaque victoire de l’extrême droite à l’étranger banalise cette perspective chez nous » parue dans Le Monde alerte sur le danger et les conséquences d’une victoire de Flavio Bolsonaro.