Mathieu, Grégoire et les Hot Dogs

, par François Ubu

Novembre 2025. Les municipales approchent à grands pas, c’est le branle bas de combat au cabinet. Le temps est maussade, l’atmosphère lourde et bien que tout a été conçu pour grouper le maximum d’inaugurations dans les derniers mois du mandat toute l’équipe fait la gueule. Et pas un ne moufte quand les boss montent d’un ton.

Tout le monde traverse les couloirs à pas feutrés. Les mines sont grises. L’atmosphère est pesante et personne ne s’aviserait de pousser la porte où depuis trois jours se succède la même réunion. La salle est bloquée. Des cris fusent. On les entend à 30 mètres.

8 h. A l’intérieur le dir’com incendie son équipe : « Mais merde, y en a pas un qui est foutu de sortir un truc, une idée, une piste au moins ? » 
– « C’est dingue ! » renchérit le dir’cab.
– « On a retardé tel truc, tel autre, on a un calendrier millimétré en inaugurations, on va dérouler des dizaines de mètres de rubans tricolores à couper et on a toujours pas résolu le problème ».
« Ça fait trois jours qu’on tourne en rond, merde ! » s’exclame le dir’com.

10 h. La machine à café est en surchauffe, un stagiaire est en pleurs. Le dir’cab replante le décor. « Ça fait pourtant des mois que ça dure, on en a parlé cinquante fois et rien, pas une idée, pas un truc qui marche ? Démerdez-vous, je me casse à Plaine Commune ».
– « Bon allez, on reprend » tente le dir’com.

Le brief est simple. Les données connues. Comment rendre le maire sympathique ?
Ça ne fait que cinq mots mais c’est un chantier d’ampleur. Des baskets, l’allure décontractée ? Du déjà vu. « Le lot de baskets sur Le Bon Coin pour qu’elles soient toujours blanches comme neige, c’était bien vu mais bon … ».
– « On part de loin », tente un autre stagiaire : « Il traverse la ville, les yeux rivés au sol, le smartphone collé à l’oreille, bonjour à personne, la vapoteuse au bec… »…
– « Et avec ça on fait quoi, nous ? »
– « Tu peux répéter ça ? » lance glacial le dir’com. Blanc. Pause.

13 h – « C’est ici les pizza ? »

14 h – « Maintenant on rigole plus, hurle le dir’com, on sort pas de cette pièce tant qu’on a pas trouvé un truc ! »
– « Et un truc qui marche, c’est pas compliqué, s’il faut dormir ici, on dormira ici, j’ai commandé des duvets … on a fait 15 heures d’affilée hier, s’il faut doubler, on doublera ».

15 h. Rien n’avance.

17 h. – « Quelqu’un veut finir, il reste de la pizza ? » tente un stagiaire pour détendre l’atmosphère.
– « Garde la pour demain, à ce rythme on a pas fini d’en bouffer » lui lance sèchement le dir’com.

18 h. – « Grégoire ! » s’exclame le même stagiaire.
– « Quoi Grégoire ?, y a pas de Grégoire ici ? Vous arrêtez avec vos portables à scroller en permanence, on bosse ou quoi ? ».
– « Grégoire… Instagram… les baskets… Hot dogs… ».
– « Ça y est, ça recommence, encore un qui craque…, j’en peux plus » lâche le dir’com.
– « Hot Dogs ! » répète en boucle le stagiaire…
– « Quoi Hot dogs, on vient de finir de bouffer, c’est bon là, quinze pizza depuis hier »
– « Le batard… Un chien, un chien, il faut un chien ! » hurle le stagiaire.
– « Y en a pas un qui bouge, un médecin, il pète les plombs ! », « Franchement, terminé les stagiaires, que des emmerdes ! »
– « Regardez, regardez, Grégoire… sur Insta… les baskets… un batard, je sais pas, le chien, là vous voyez ».
– « Fais voir, … ah ouais, tiens, ah ouais », « Je vois, ah ouais », « Ah ouais » ne cesse de répéter le dir’com. « Ah ouais, on y va, basta les pizza !… »

21h. La nuit est tombée depuis longtemps. Le dir’cab appelle le dir’com. 
– « Vous en êtes où là, vous avez les duvets ? »
– « T’inquiète, c’est bon, j’ai trouvé, toute l’équipe patinait, faudra opérer des changements… »
– « Bon alors, c’est quoi ? »
– « Va sur Insta, Hot dogs, Emmanuel Grégoire… »
– « Quoi ? »
– « Instagram … le compte d’Emmanuel Grégoire… »
– « Et alors ? Comprends pas, les baskets ok, on fait du surplace là »
– « Tu connais un truc mieux qu’un toutou pour discuter avec les gens, c’est sympa, tu te balades, les gens te parlent, « Oh, il est mignon ! oui, il est tout fou », « Oh oui, trop chou,… », « En plus ça va renifler tout ce qui passe… Comme agent électoral, c’est top ! Fidèle en plus, pas du genre à retourner son pelage pour passer dans l’opposition… Tu vois … Faut juste éviter un teckel, c’est trop bas pour les caresses … », « Et puis, ça peut passer en frais de représentation… qu’est ce que t’en penses ? »
– « Ah, ouais, je vois, ok…Tu veux que je te dise ? »
– « Quoi ? »
– « En com, t’es un cador ! »

Les chroniques de François Ubu. C’est là et aussi ici.