« Maintenant, il faut des assemblées », un entretien avec Alain Bertho, un an après la mort du jeune Nahel à Nanterre et à quelques jours du premier tour des législatives où l’extrême-droite est aux portes du pouvoir

, par Michel Ribay

Il y a un an jour pour jour, jour pour jour, le jeune Nahel décédait à Nanterre dans les conditions que l’on connait. Un an plus tard et à quelques jours du premier tour des élections législatives, le Blog de Saint-Denis a souhaité interroger Alain Bertho, anthropologue, auteur de l’ouvrage « De l’émeute à la démocratie ». Il revient sur l’événement de juin 2023 qui a embrasé le pays, le sens des défaites des dernières années et trace quelques perspectives autour du « fil rouge des colères de l’époque ». Entretien.

Il y a un an, jour pour jour, le jeune Nahel décédait à Nanterre dans les conditions que l’on connait. Le pays a connu plusieurs nuits d’émeutes dont le caractère d’ampleur, de généralisation dans des territoires jusque-là peu concernés par ce type d’événement a été souligné. Depuis, force est de constater qu’il ne s’est rien passé ni sur le plan législatif, ni sur le plan politique pour remettre en cause la loi Cazeneuve modifiant le cadre de la légitime défense des policiers en leur permettant de tirer sur les véhicules en mouvement. Le contrat de mandature du Nouveau Front Populaire n’en fait pas non plus mention. Une impasse ? Un impensé ?
Alain Bertho – C’est un des drames politiques majeurs de ces dernières années. À travers la mort de Nahel, toutes et tous peuvent mesurer la distance qui s’est créée entre les émotions populaires et la capacité des partis à jouer le rôle qu’ils revendiquent : porter les espoirs et les colères sur le terrain institutionnel, celui des programmes et des débats parlementaires. Le droit de vie et de mort que s’arrogent les polices de nombreux pays vis-à-vis de la jeunesse populaire est, depuis vingt ans, à l’origine l’émeutes et de soulèvements dans le monde entier. En Angleterre, la mort de Mark Duggan sous les tirs de la police londonienne le 6 août 2011 avait embrasé les villes d’Angleterre durant 6 jours. Cette guerre à bas bruit contre la jeunesse racisée, les jeunes afro-américains la connaissent depuis longtemps.
En France depuis 2005, notre pays a eu son lot de victimes : Zyed, Bouna, Mourad, Mushin, Larami, Mohammed, Illies, Yakou, Adama... Les prénoms qui nous restent ont été gravés dans des nuits de fureur impuissante. L’indifférence nationale face à ces drames nourrit la rage des victimes potentielles invisibilisées voire criminalisées Chaque embrasement a été à la hauteur du refus ostentatoire de compassion, à la hauteur des mensonges officiels, à la hauteur de la condamnation unanime de la supposée violence des victimes. Chaque embrasement a été nourri du souvenir des humiliations funèbres, des insultes aux morts, de la bonne conscience compassée des belles âmes. Chaque cri tente de couvrir cet insupportable silence.
Car la colère ne s’atténue pas, elle s’amplifie. En 2005, environ trois cents villes avaient été touchées en trois semaines. En 2023, des émeutes localisées ont eu lieu dans 516 villes différentes sur tout le territoire français. Les émeutiers français de 2023 ont ciblé les symboles et les lieux de leur domination. La domination politique et policière est désignée dans les attaques de mairies (52), de postes de police (49) et de toutes sortes de bâtiments publics (1560 en tout) . La domination économique, les inégalités sont ciblées dans le pillage (50% des infractions constatées) et saccage des commerces notamment dans les centres villes gentrifiés comme à Montreuil.
Certes, d’emblée, l’attitude de la gauche a été plus empathique qu’en 2005. Ce n’était pas trop difficile. Mais elle n’a pas été à la hauteur du puissant message social et politique du soulèvement, contre les inégalités, contre le racisme systémique et post colonial, contre l’injonction au silence du malheur. Une répression massive et judiciairement brutale a pu s’abattre sur cette jeunesse dans le silence d’un débat public accaparé par les divisions de la gauche et la situation internationale.
Seule dans ce silence, la mobilisation contre le génocide à Gaza a pu incarner un écho sinon une réponse à cet abandon politique. C’est pourquoi cette mobilisation est si importante pour la jeunesse populaire. Mais la gauche partisane reste divisée sur les conséquences politiques à en tirer. Et pour cause, la gauche au pouvoir a apporté sa pierre à la dérive sécuritaire de la législation française. La loi Cazeneuve, hélas, n’est est qu’un élément. Le passage de l’apologie du terrorisme » de simple délit de presse à délit d’opinion de droit commun a été opéré au même moment. On ne peut pas dire que les partis du Front Populaire soient unanimes sur la gravité de cette législation….

Article actualisé le jeudi 27 juin à 16h 03. Si le contrat de législature du NFP ne fait pas mention de la loi Cazeneuve pour les 15 et 100 premiers jours de la mandature, le sujet est mentionné pour être traité les mois suivants, dans la troisième étape. Cela est mentionné sous la forme suivante (p. 27) : "Abroger les dispositions liberticides des lois sécurité globale, séparatisme, et les lois qui instaurent un état d’urgence permanent et portent atteinte à nos libertés individuelles et collectives, et réviser la loi et la doctrine sur l’ouverture du feu pour que cessent les morts pour refus d’obtempérer". Nous nous excusons auprès de nos lecteurs de cette erreur.

Il y a quelques semaines ton ouvrage intitulé « De l’émeute à la démocratie » parait. Dans sa conclusion, tu notes que « L’entreprise de démolition sociale et politique du néolibéralisme autoritaire porte cet orage-là : la montée des haines et des mécanismes de guerre civile. » tu précises quelques lignes plus loin que « La menace politique et électorale de l’extrême droite s’enracine dans le chaos social et climatique, entre la marchandisation compulsive de la vie, l’arrogance des puissants, l’attisement cynique des haines et la paralysie politique de ce qui reste de la gauche. ». La dissolution a précipité à la fois la menace mais a conduit la gauche à sortir de « sa paralysie ». Est-ce bien cela que nous sommes en train de vivre ou n’est-ce qu’une illusion qui va conduire à une nouvelle défaite ? Quelle est selon toi la nature profonde du moment ?
A. B. – Il faut s’entendre sur le moment. Il ne s’agit pas d’une parenthèse, ni enchantée ni tragique. Il s’agit du début d’une nouvelle période. La séquence que nous sommes en train de vivre depuis l’élection européenne ne s’arrêtera pas le 7 juillet. Quel que soit le résultat, nous allons devoir affronter une situation radicalement nouvelle .
L’effondrement, voire la disparition de la droite républicaine montre l’incapacité du néolibéralisme sauvage à produire du consentement. Le capital n’est plus en recherche de compromis sociaux et politiques. C’est pourquoi les mobilisations et les résistances ont si souvent échoué et se sont heurtées au mur d’un autoritarisme cynique comme lors de la réforme des retraites. Mais nous n’avons pas vraiment compris que le néolibéralisme, en dévastant les services publics , la parole politique et les institutions, sapait la confiance populaire dans le commun que pouvait encore incarner l’héritage de la république sociale.
La colère sociale est devenue politiquement orpheline. Nous en avons eu une incarnation massive lors du mouvement des Gilets jaunes. A l’instar de ces derniers, la mobilisation unitaire contre la réforme des retraites, a été traversée par cette soif, cette recherche d’une politique qui rassemble, qui reconstruise du commun.
Les partis qui ont signé la NUPES en 2022 n’ont mesuré ni la gravité de la situation ni l’espoir qu’ils soulevaient sur ce terrain. Ils n’ont pas mesuré leur responsabilité et ils ont déçu. L’aigreur des divisions politiques a répandu son venin au cœur de la mobilisation unitaire de 2023. La division est actée alors que le pays, sonné par sa défaite face à Macron, n’a besoin que d’une espérance unitaire.
L’influence du RN s’est fondée et consolidée sur l’enracinement du désespoir social dans cette double défiance : défiance vis-à-vis du commun républicain, défiance vis-à-vis d’une gauche hors sol. Cette influence est durable.
Face à la menace immédiate d’un RN au pouvoir, la pression populaire a ramené les partis de gauche à la raison. Le travail effectué il y a deux ans sur le programme de la NUPES a permis de faire front rapidement et d’enclencher une dynamique même tardive. Mais la résistance à venir au RN, qu’il soit au pouvoir ou dans l’opposition, va nécessiter de consolider cette unité à gauche et de s’appuyer massivement et durablement sur ce qui l’a imposé et fait sa force : les mobilisations, les organisations syndicales et associatives. Nombreuses et nombreux sont celles et ceux qui aujourd’hui comprennent qu’il ne faut pas laisser les partis décider entre eux.

Les occurrences les plus importantes de ton ouvrage sont dans l’ordre les mots « émeute »,« démocratie », « politique », « mobilisation », « commun ». Comment s’articule ces différents termes et en particulier les deux premiers pour lesquels tu traces une continuité, une sorte de chemin possible ?
A. B. – Depuis vingt-cinq ans maintenant, je suis fasciné par la lucidité politique du message de ‎Lana et Lilly Wachowski, les réalisatrices du film Matrix. Elles nous montrent un monde où la domination passe par la connexion de toutes et tous à un monde virtuel (la matrice) avant même que le smartphone ne s’impose à la planète . Même la contestation de la domination s’y enferme et est toujours battue. Pour vaincre, la résistance doit sortir de la Matrice, travailler à des solidarités dans le monde matériel des corps. C’est ce que nous propose aujourd’hui l’écrivain Alain Damasio, notamment dans son dernier ouvrage, « La vallée du silicium ».
Notre « Matrice » est celle de nos portables sans cesse connectés, des mots standardisés dans les tweets, de la « bienséance » des récits officiels qui euphémisent la violence corporelle du capital. L’émeute est un surgissement transgressif des corps, de leur engagement, de leur mise en danger dans une domination sociale structurée pas les images, les récits trompeurs et les silences. La « violence » dénoncée est d’abord un dévoilement de la violence de cette domination du mépris et de bienséance de classe.
Dans « Qui a tué mon père », Edouard Louis fait la liste des assassins de cet ouvrier cassé par le travail : présidents, ministres, députés qui ont pensé, rédigé, voté les lois qui l’ont conduit à la mort. L’exploitation capitaliste est toujours une exploitation du corps, de son rendement horaire, de ses cadences, de sa soumission, de sa survie sanitaire.
La mobilisation contre la réforme des retraites a aussi été une insurrection des corps brutalisés par le travail, des corps réduits au statut de marchandise ou de variable d’ajustement financière. Elle a été, pour cela même, un grand moment politique de construction du commun de ces corps révoltés. Il n‘y a pas de foule anonyme. Chaque colère collective a sa personnalité, son lexique, ses gestes, ses visages. Chacune donne à son époque sa musique, ses couleurs, ses rêves ou ses désespoirs. Toujours singuliers et en même temps jamais tout à fait différents, ces corps traversent les siècles tels « la vieille taupe » de Marx « qui sait si bien travailler sous terre pour apparaître brusquement ». Face à la réforme des retraites, les innombrables cortèges ont incarné une volonté d’unité quasiment corporelle. Ils ont rassemblé toutes les formes actuelles de vie partagées. Comme une mise en récit collectif de colères dispersées. Comme une révélation du peuple à lui-même dans une puissance des corps rassemblés rare dans l’histoire du pays. Cette « vieille taupe » a resurgi dès le soir du 9 juin pour imposer aux partis l’unité d’un Front Populaire.
Cette corporalité de la politique émancipatrice est essentielle. Edouard Louis, encore lui, montre bien comment elle dévoile la réalité de l’exploitation comme des dominations, qu’elles soient sociales, patriarcales, coloniales ou culturelles. La vie nous montre à quel point elle est indispensable à la construction d’une communauté politique de révolte, de libération et de solidarité. Elle est au cœur de la démocratie dès ses origines athéniennes. Il n’y a pas de démocratie sans présence réelle des corps, sans assemblée délibérative préalable à toute délégation de décision (et non de pouvoir). L’agora est incontournable.
La lutte culturelle contre la domination et contre son condensé qu’est l’extrême droite, ne se mène ni sur X (anciennement Twitter), ni dans la mise en spectacle des débats d’idées. Elle se mène dans les pratiques solidaires, dans l’interlocution réelle, dans la construction concrète du commun. C’est cette construction que je nomme démocratie.

Ton ouvrage retrace « six pulsations dans le siècle », qui sont des gestes de résistance et d’espoir. Jusqu’à maintenant ces pulsations ne sont pas parvenues à renverser le rythme dominant des cinquante nuances d’illibéralisme ou de libéralisme autoritaire dont le macronisme est une des variantes. Pire, tu indiques que « À partir du moment où les riches pensent ne plus avoir besoin des pauvres, l’État, quelle que soit sa forme institutionnelle, n’est plus l’espace possible d’un compromis social. Telle est la vérité génétique du néolibéralisme. Dans ces conditions, la vie syndicale, la vie parlementaire courent le risque de ne plus être qu’un théâtre d’ombres. Les peuples s’en sont rendu compte avant leurs dirigeantes et en ont tiré les conclusions pratiques : le retrait militant et électoral, la désyndicalisation, la démobilisation, l’abstention, la politique du corps. » Que reste-t-il de possible ? Que faire et comment faire ?
A. B. – Il ne faut pas oublier nos erreurs, non pour les ressasser mais pour ne pas les répéter. En 2023, semaine après semaine, il nous manquait quelque chose. Pas de place occupées, pas de débats enflammés ou studieux, pas de rond-point convivial, peu d’assemblées interprofessionnelles fournies. Ni Maidan, ni Puerta del Sol, ni place Tahrir, ni place Syntagma, ni Occupy Wall Street, ni Assemblées des Assemblées, ni Nuit Debout. L’hybridation massive de la mobilisation ne s’est pas donné tous les moyens de construire du commun.
Que nous a-t-il donc manqué en 2023 ? Le mouvement est resté en suspens, faute d’une conscience partagée de son identité légitime face au pouvoir. Il nous a manqué ce « nous » populaire qui fit la force, autrefois, d’une culture ouvrière rassembleuse et conquérante. Il nous a manqué ce « nous » d’un peuple, opposable au mythe national porté par l’extrême droite.
Le néolibéralisme organise la haine envieuse du plus pauvre que soi. La chaos social et les difficultés quotidiennes à vivre qu’il instaure pour des millions de femmes et d’hommes s’accompagne d’une volonté de diffusion générale de la méfiance de proximité.
Si cette stratégie n’a pas complètement détruit les solidarités et si des millions de femmes et d’hommes s’investissent chaque jour localement à reconstruire confiance et entraide, il reste une aspiration profonde à faire société face à ce chaos. Il reste un besoin de faire communauté non seulement dans la proximité mais à l’échelle du pays tout entier.
La démocratie est au cœur des résistances et des soulèvements comme la haine de la démocratie est au cœur du néolibéralisme autoritaire. Cette volonté « d’être là » malgré tout, d’avoir une vie qui compte, d’avoir un avis qui porte, est le fil rouge des colères de l’époque. Elle s’enracine dans la conviction d’agir pour le commun contre l’égoïsme marchand, pour la vie contre la mort. Elle a l’épaisseur vitale des corps soumis à la violence de l’État, des peuples qui cessent d’avoir peur, des dos jaunes qui s’exposent en réclamant un RIC (référendum d’initiative citoyenne), des femmes torturées en Iran, des vies fauchées trop tôt. Elle a la consistance de cette compétence collective combattue par tous les dominants et tous les chantres arrogants de l’obéissance.
La crise mondiale de la démocratie déplace le centre de gravité et l’objet de la mobilisation politique. Au-delà de la remise en cause de ses conditions politiques par des lois liberticides, l’aseptisation du débat public, la criminalisation des mobilisations collectives [1]., il s’agit bien d’une remise en cause de la légitimité même d’une souveraineté populaire de plein droit. Il s’agit du déni de la légitimité des peuples à faire entendre leur voix sur les questions qui les concernent de façon vitale : la gestion d’une pandémie, l’organisation de la production de richesses et de la mobilisation du travail, la liquidation des dominations structurelles au sein de l’humanité, la préservation du vivant sur la planète. Présumés incompétents, présumés immatures et violents, les peuples auraient besoin de discipline avant d’avoir des droits !
Nous n’avons donc pas le choix. Nous avons une société à reconstruire ici et maintenant. Voilà une tâche pratique pour toutes les mobilisations sociales comme politiques. Cette tâche est culturelle car il s’agit de construire une intelligence populaire consciente d’elle-même, un commun populaire qui impose sa légitimité. Elle est une tâche éthique car il nous faut dans le même temps donner de la puissance aux principes d’égalité, de solidarité et de justice.
L’heure est à la mise en commun des expériences, l’heure est à la mise en lien des mobilisations, l’heure est à la mise en réseau des collectifs à l’instar des Soulèvements de la terre. L’heure est au dépassement du vieux clivage entre le social et le politique. L’époque exige du réseau, du nous qui respecte les « je », de la délibération qui construit le commun en commun, de la démocratie comme fin et moyen de son combat. Pour paraphraser Blanqui [2], « maintenant, il faut des assemblées ».

"De l’émeute à la Démocratie", Alain Bertho, La Dispute, 2024

Notes

[1De 2017 à 2023, sous la présidence d’Emmanuel Macron, 36 associations ont été dissoutes. C’est le record de dissolutions administratives de la V° République

[2Auguste Blanqui, Maintenant, il faut des armes, textes choisis et présentés par Dominique Le Nuz, Paris, La Fabrique., 2007.