« Nous souhaitons que les grandes orientations d’aménagement fassent l’objet de discussions ouvertes. » Entretien avec Cécile Gintrac, première adjointe et vice-présidente en charge de l’urbanisme à Saint-Denis et Plaine Commune.

, par Michel Ribay

Nous avons interrogé Cécile Gintrac sur les enjeux d’aménagement du territoire. Elle évoque la volonté de la majorité élue en mars dernier de réorienter certains projets, leurs programmations, à l’image de ce qui concerne la Porte de Paris, la ZAC Plaine Saulnier ou les projets ANRU et insiste sur la place des habitants dans les choix à opérer. Nous aurons l’occasion de revenir sur tous ces sujets dans les mois à venir.

– Un collectif citoyen a fait part en début d’été du projet qu’il porte : la création d’un grand parc sur une emprise de 12 hectares autour du centre aquatique olympique, qu’inspire cette proposition à la municipalité et en premier lieu à l’élue en charge de l’aménagement ?
C’est une proposition que je comprends. Le secteur de la Porte de Paris jusqu’à la ZAC Saulnier est stratégique pour notre ville. C’est une zone fracturée, sans doute l’un des plus polluées de France. Cet espace a certes connu des réaménagements importants dans sa partie Nord mais la disparition des bretelles de l’A1 ouvre des possibilités de retisser un lien au croisement du centre-ville, de la Plaine Stade de France, de Pleyel et de Franc Moisin/Bel Air. 
Il est tout à fait légitime que les habitants souhaitent dans ce cadre participer à construire l’avenir de ce quartier et c’est également notre souhait de les associer à cet enjeu de taille. 
 
– Une course de vitesse est engagée. Comment laisser le projet de la Métropole du Grand Paris (MGP) dérouler son calendrier au regard de ce que nous venons de vivre – une canicule au long cours – dont nous savons que c’est ce qui nous attend à l’avenir à des fréquences redoublées et en intensité ; d’autant que d’un point de vue économique il est construit autour d’une programmation de bureaux représentant près de 60 % alors qu’on connait un énorme taux de vacance de bureaux en Ile-de-France ?
Le projet a en effet déjà évolué ces dernières années sans que les habitants n’en soient réellement informés. En effet, la crise de l’immobilier de bureau a conduit la MGP a modifié le projet initial en intégrant plus de logements. La nouvelle programmation envisagée par la Métropole prévoit 35 000 m2 de bureaux, 60 000m2 de logements (soit 800 à 1000 unités), des commerces, un groupe scolaire et un parc de 1,5 ha le long de l’A86. 
Un des lots a fait l’objet d’un appel à projet lancé par la MGP en 2021 et remporté en 2024 par Legendre immobilier. C’est le projet de glisse (BMX) sur toiture dans un bâtiment de 20 000m2 qui comprend aussi du co-living (9000 m2) et des commerces. Mais il reste beaucoup de points flous pour ce projet. 
Du reste, jamais la MGP n’est venue présentée cette nouvelle programmation aux habitants et la municipalité précédente n’a pas beaucoup insisté pour qu’elle le fasse. Elle soutenait le projet de glisse et avait également cherché à imposer l’implantation à la Porte de Paris de l’Université de Casablanca, un bâtiment imposant qui aurait paradoxalement bloqué l’accès au parc qui doit advenir. Nous y sommes opposés. 
 
– Qu’entend faire la puissance publique locale, la ville, Plaine Commune pour sortir de cette situation ?
La métropole du Grand Paris possède le terrain et en est maître d’ouvrage. Bally Bagayoko, maire et président de Plaine Commune, a déjà eu l’occasion de rencontrer Patrick Ollier et d’exprimer son désaccord quant à la construction du bâtiment de glisse et ses interrogations sur le projet. 
Nous pensons que le périmètre d’aménagement doit être examiné. Plaine commune va aménager un parc à la Porte de Paris sur les anciennes bretelles. Il serait cohérent et judicieux de repenser l’ensemble de manière conjointe, y compris en pensant à la continuité des espaces verts et à la programmation d’ensemble. 
 
– S’agissant du logement programmé sur ce secteur une question se pose et cela d’une manière générale : faut-il encore construire ? Densifier le territoire ? Si oui comment ? Où ? A quelles conditions ?
Il y a évidemment besoin de logements mais on ne peut pas densifier n’importe où et n’importe comment. En l’état, au regard de la pollution de l’air et du bruit, on ne peut que s’interroger sur la possibilité de densifier autant la Plaine Saulnier. 
De manière plus globale, notre territoire a beaucoup souffert de la pollution et du poids des infrastructures lourdes. L’État et plusieurs acteurs para-publics et privés ont une lourde dette écologique envers ce territoire qu’il serait juste de combler en portant des aménagements potentiellement déficitaires mais susceptibles d’améliorer grandement les conditions environnementales. L’État devrait contribuer à jouer ce rôle
La réponse au besoin de logements doit se faire de manière intelligente car nous allons affronter un bouleversement environnemental sans précédent. Dans certains secteurs, la densification n’est peut-être pas souhaitable. D’où l’intérêt de penser dans ce cas l’opération d’aménagement plus largement. 
 
– Ce sujet ne peut être réservé à un débat d’experts ou d’élus, comment déterminer démocratiquement l’aménagement du territoire, la ville dont nous avons besoin ?  
C’est un débat qui doit être public et démocratique. Nous souhaitons que les grandes orientations d’aménagement fassent l’objet de discussions ouvertes, avec l’avis éclairé des habitants - experts de leur quotidien et de leur quartier - des chercheurs mais aussi des agents de la ville et de Plaine commune, dont l’expertise et l’engagement sont précieux et trop souvent peu mis en avant. 
L’aménagement est une équation complexe entre les besoins des habitants, les objectifs à long terme et les moyens financiers dont nous disposons dans un cadre contraint : prix du foncier, complexité administrative des acteurs engagés et pollution des sols.
Nous devons faire le pari de l’intelligence collective : les habitants sont tout à fait capables de comprendre les données de l’équation et de nous aider à la résoudre au mieux. Il est nécessaire de faire de la réflexion sur l’avenir de la Porte de Paris un vrai moment de démocratie locale. Et c’est pourquoi envisageons aussi de lancer des déambulations dans le secteur pour permettre à chacune et chacun de mesurer les défis sur le terrain. 
 
– Au concept de « ville équilibrée » qui ne cachait pas sa volonté de rééquilibrage sociologique, quelle conception de la ville entends-tu défendre dans ta délégation ? Quelle en sont les fondements politiques ?
Avec Bally Bagayoko et la majorité « Ensemble, retrouvons l’espoir », nous défendons le droit à la ville, c’est-à-dire une ville où les décisions ne sont pas en chambre, une ville abordable et agréable à vivre, une ville où la solidarité puisse s’exprimer. 
Cela passe par la défense du logement social, la lutte contre la spéculation immobilière. Nous ne pouvons pas défendre de projets hors-sol guidés par la seule rentabilité à court-terme, où l’on produit la ville de bulle en bulle économique : le bureau, l’hôtellerie, et bientôt les résidences étudiantes privées hors de prix ou le co-living. C’est aux habitants de formuler leurs besoins. C’est à la puissance publique de les prendre en compte, de réguler les appétits de rentabilité et de voir loin dans l’intérêt général.
 
– Quels sont les grands arbitrages à faire dans l’année qui vient ? Sur quels secteurs de la ville ? Comment les partager avec le plus grand nombre ?  
Nous en avons déjà fait, en retravaillant les projets ANRU, en demandant davantage de logement social ou abordable, en réinterrogeant certains projets peu satisfaisants. 
A l’échelle de Plaine commune, le projet de territoire doit être l’occasion d’ouvrir une série de débats publics sur la densification, les activités économiques, les formes de logements abordables et bien sûr la place de la nature et du vivant en ville. 
Ces moments de débat doivent pouvoir associer collectifs, habitants, chercheurs, agents de la ville et de Plaine commune, élu-es dans un moment de démocratie et d’éducation populaire. 

Le Blog de Saint-Denis a publié après l’élection municipale un portrait de Cécile Gintrac, on peut le retrouver ici.